Joujou Turenne, « Ti Pinge » – Boutures 1.2

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Conte
vol. 1, nº 2, pages 8-11

 

Je suis une descendante de la reine Sarraounia

de la princesse Yenenga

de la reine Arninata.

Toutes ont régné en Afrique il y a très longtemps.

Je suis l’arrière-petite-fille d’Anacaona, reine de Quisqueya.

Quisqueya, l’autre nom d’Haïti avant l’arrivée de Christophe le colon.

Toutes ces reines et princesses se sont battues pour la liberté

toutes ont combattu pour la dignité

toutes ont espéré l’amitié.

Je suis le souvenir de la Mulâtresse Solitude, du Nègre Marron,

de Toussaint Louverture…

Joujou TurenneL’héritière d’Amadou Hampaté Bâ, de Cheikh Anta Diop.

Je suis le produit de nos villes bétonnées,

de nos exils, de nos errances,

de nos vies déracinées.

Je suis le reflet de votre regard.

Je vis dans une moderne jungle polluée

aux familles éclatées et reconstituées.

Je porte en moi la mémoire du passé,

le souvenir de mes ancêtres pharaons,

reines, soldats, explorateurs.

Je porte en moi leur moment de gloire, de défaite.

Je porte en moi leurs rêves, leur souffle,

leurs souvenirs, leurs exploits.

Mais également des rêves cassés, des souvenirs brisés, des espoirs étouffés.

C’est le Vent venu de la mer qui m’a tout rapporté.

Alors je me suis rendue à la mer.

Elle était dans sa grande, large jupe aux couleurs de candeur, de force et de témérité, mais également tissée de tourments et d’horreur qu’ont vécu mes ancêtres à bord de négriers lors de la grande traversée entre l’Île de Gorée et la Caraïbe.

Elle sifflait, la mer,

elle sifflait avec ses exaltations et ses tourments.

Elle sifflait, elle chantait.

Je me suis alors rapprochée pour mieux écouter.

Et le Vent qui la caressait m’a insufflé quelques paroles que je vous rapporte à mon tour.

YÉ KRIK! YÉ KRAK!

Mistikrik! Mistikrak!

Messieurs, dames, société, est-ce que la cour dort?

Si la cour ne dort pas qu’elle ouvre grandes les fenêtres de son esprit…

Un homme était veuf et pour cela se remaria. Mais de son premier mariage, il eut une fille qu’il appela Ti Pinge. Malheureusement, peu de temps après son remariage, l’homme et sa deuxième épouse moururent à leur tour. Ti Pinge devait désormais vivre avec une parente éloignée qui ne l’aimait guère. Toute la sainte journée, c’était Ti Pinge par-ci, Ti Pinge par-là.

– Ti Piiiiiiiiinge!

– Oui Madame!

– Est-ce que tu as bien étendu le linge sur la corde à linge?

– Oui Madame!

– Ti Piiiiiiiiinge!

– Oui Madame!

– Est-ce que tu as bien lavé la vaisselle?

– Oui Madame!

– Ti Piiiiiiiiinge!

– Oui Madame!

– Est-ce que tu as bien mis la nourriture à cuire?

– Oui Madame!

– Ti Piiiiiiiiinge!

– Oui Madame!

– Apporte-moi de l’eau!

– Oui Madame!

– Ti Piiiiiiiiinge!

– Oui Madame!

Vous vous rendez compte! Passer sa vie à dire «Oui Madame» par-ci! «Oui Madame» par-là! Elle en avait marre, Ti Pinge!

Heureusement, Ti Pinge allait à l’école. Bien sûr, pour le plaisir d’apprendre, mais surtout pour le bonheur d’échapper à cette dame qui ne porte pas de nom dans mon histoire, car au fond elle aurait pu s’appeler n’importe comment.

Appelons-la temporairement Madame M.

M pour Méchante, Mauvaise, Malvaillante.

YÉ KRIK! YÉ KRAK!

Un jour, Madame M était en train de préparer sa succulente «dous lèt» dont elle seule détient le secret de la recette… et le feu crépitait:

KRIPITCHI

KRAPATCHA

KRIPITCHI

KRAPATCHA

KRIPITCHI

KRAPATCHA

Tout à coup, on entend sobrement

KRI… PI… TCH

KRA… P… TCH

KR… P… TCH

Le feu était mort! Madame M était bien mal prise. Elle cria:

– Ti Piiiiiiiiinge!

– Pas de réponse

– Ti Piiiiiiiiinge

Toujours pas de réponse…

Ti Pinge était à l’école. Alors Madame M n’eut d’autres choix que de se rendre dans les bois et d’aller chercher elle-même ses brindilles et son bois sec afin de ranimer son feu.

Elle marcha et elle marcha, et se rendit dans les bois. Arrivée là-bas, elle entendit un fredonnement

Mwen pwal nan gran bwa

Mwen pwal chèche fèy o

Lè ma retounen

Ya di se gran bwa m rele

– Mais… ma foi! C’est le chant de Granbwa!

C’est pas vrai! Je rêve! C’est pour vous dire Messieurs, dames, société, que dans ces bois-là, la nuit, la lune caresse les feuilles de bananiers, et c’est là qu’habite Granbwa, le maître des bois. Vous connaissez Granbwa bien sûr! Il est grand, plus grand que les arbres et il est maigre comme un fil; et lorsqu’il vous arrive un pépin dans les bois, c’est Granbwa qui vous aide à résoudre votre problème et qui vous indique le bon chemin à emprunter… Mais ça, c’est une autre histoire.

YÉ KRIK! YÉ KRAK!

Toujours est-il que Madame M entendit Granbwa, et à peine eut-elle le temps de tourner la tête qu’elle entrevit Granbwa devant elle.

– Bonjour Madame! Je peux vous aider ?

– Oui, justement, je suis en train de chercher des brindilles et du bois sec, et je réalise que ce sera un petit peu lourd à transporter.

– Ni une, ni deux, Granbwa de sa hauteur craqua quelques brindilles sèches et

KRITCHI      KRITCHA

KRITCHI      KRITCHA

Oh! Oh! Au bout d’un moment, voilà que Granbwa avait tellement de brindilles et de bois sec qu’il aurait pu faire un feu de camp.

KRIK! KRAK!

Alors, ils marchèrent, arrivèrent chez Madame M qui dit:

– Maître Granbwa, comment puis-je vous remercier…

À peine eut-elle le temps de terminer sa phrase qu’il lui vint une idée:

-Tiens! Tiens ! Tiens ! J’ai une jeune fille à la maison qui ne m’est d’aucune, mais absolument d’aucune utilité. Si vous voulez, je vous en ferai cadeau. Marché conclu?

– Marché conclu!

Alors comme on est dans un conte, c’est à ce moment précis qu’arriva Ti Pinge de l’école. Forcément! Autrement, l’histoire aurait été trop courte et trop banale. Ti Pinge entendit donc la combine:

– Écoutez, demain lorsqu’on verra les premières lueurs du clair de lune, j’enverrai Ti Pinge chercher de l’eau à la rivière. Elle sera vêtue tout de rouge; et là vous pourrez la prendre.

Le lendemain matin passa, puis le soir, et survint la nuit. Maître Granbwa s’avança alors en chantonnant:

Mwen pwal la rivyè

Mwen pwal chèche Ti Pinje

Lè ma retounen

Ya di se gran bwa m rele

Il arriva à la rivière, et ce qu’il vit le déconcerta…

Il est vrai que Madame M. avait dit à Granbwa que Ti Pinge serait vêtue de rouge… sauf qu’il y avait une deuxième fillette également habillée de rouge, et puis cinq… et puis dix… et puis vingt… et puis quarante également habillées tout de rouge.

Vous avez deviné que Ti Pinge avait divulgué la nouvelle à ses camarades de classe. Granbwa fâché, s’enquérit:

– Laquelle d’entre vous est Ti Pinge ?

C’est alors qu’une fillette sortit du groupe et annonça:

– C’est moi Ti Pinge 1!

Granbwa s’avança pour l’attraper mais aussitôt une deuxième fillette sortit du groupe et annonça:

– C’est moi Ti Pinge 2!

Granbwa s’avança pour l’attraper mais aussitôt une troisième fillette sortit du groupe et annonça:

– C’est moi Ti Pinge 3!

Et comme si la contrariété de Granbwa n’était pas assez grande, tout le groupe décupla la colère de Granbwa en levant les bras, faisant virevolter les hanches et en chantant:

Ti Pinge, c’est nous!

Nous sommes toutes Ti Pinge!

ha! ha!

Nous sommes toutes Ti Pinge!

ha! ha!

Granbwa était si fâché Messieurs, dames, société, qu’il était FÂÂÂÂÂÂCHÉ! Il se rendit aussitôt chez Madame M

Mwen pa nan rans avèk moun

Mwen rele Granbwa

Elle va voir de quel bois je me chauffe, cette dame

je m’appelle Granbwa

je ne badine pas avec les gens!

Il arriva chez Madame M, et sans cacher sa frustration, il dit:

– Madame! Je suis allé à la rivière! Et comme vous le constatez je reviens sans Ti Pinge!

Devant une telle colère, Madame M se mit à bafouiller:

– Euh! Que voulez-vous dire! Je n’y comprends rien… euh… ce n’est pas possible… euh… je l’ai vue de mes yeux vue… habillée tout de rouge…

– Bien sûr, elle était habillée tout de rouge… Mais elles étaient quarante à l’être également!

Évidemment, encore une fois, pour faire marcher le conte il fallut bien qu’à ce moment précis Ti Pinge arrivât de la rivière. Elle se cacha pour mieux entendre Madame M promettre à Granbwa:

– Maître Granbwa, ne vous fâchez pas tant. Il s’agit d’un petit malentendu, mais demain soir aux premières lueurs de la lune, j’enverrai Ti Pinge chercher de l’eau à la rivière. Elle sera vêtue de bleu.

Granbwa repartit dans les bois, là où la nuit, la lune caresse les feuilles de bananiers.

KRIK!

KRAK!

Vous avez deviné que Ti Pinge a vite fait de divulguer la nouvelle à ses camarades. Le jour passa, le soir également et la nuit s’installa. Cette nuit-là, la lune dansait sur les feuilles de bananiers.

Granbwa, lui, se rendit à la rivière content, confiant en chantant:

Mwen pwal la rivyè

Mwen pwal chèche Ti Pinge

ma retounen

Ya di se gran bwa m rele

Arrivé à la rivière, Granbwa vit une quarantaine de fillettes habillées en bleu. Il fronça les sourcils et demanda

– Laquelle d’entre vous est Ti Pinge?

Et une fillette sortit du groupe en clamant:

– C’est moi Ti Pinge 1!

Une deuxième annonça:

– C’est moi Ti Pinge 2!

Puis une troisième s’écria:

C’est moi Ti Pinge 3!

Et toutes levèrent les bras, firent virevolter leurs hanches en chantant:

Ti Pinge, c’est nous!

Nous sommes toutes Ti Pinge!

ha! ha!

Nous sommes toutes Ti Pinge!

ha! ha!

Granbwa était si fâché qu’il était FÂÂÂÂÂÂCHÉ. Il fendit l’air de colère et pensa tout haut:

– Elle va voir de quel bois je me chauffe

Mwen pa nan rans avèk moun

Mwen rele GRANBWA

Je ne badine pas avec les gens

Je porte le nom de Granbwa

Ce n’est pas une plaisanterie

KRIK! KRAK!

MISTIKRIK! MISTIKRAK!

Vous avez compris que cette histoire peut être très très très trèèèèèèèès longue! Mais je vous épargne sa longueur…

Disons que cet épisode se produisit trois fois.

Le surlendemain Granbwa alla régler ses comptes avec Madame M.

– Oui Madame… vous m’avez dit que Ti Pinge serait habillée de bleu… elles étaient quarante en bleu!

– Euh je n’y comprends rien, mais vraiment rien…

– Euh euh ! De grâce Maître Granbwa, accordez-moi une autre chance. Demain je vous assure que Ti Pinge sera vêtue de euh… mauve euh… jaune euh… arc-en-ciel… enfin! La couleur que vous voudrez!

Ah non! non non non non! Granbwa en avait assez. Il prit Madame M par la crinière, la souleva, l’emporta et en fit son otage, libérant ainsi Ti Pinge de l’esclavage et du clivage.

YE KRIK! YE KRAK!

Il paraîtrait qu’après cet épisode, Ti Pinge connut comme beaucoup d’enfants de son âge la joie de vivre, le respect, l’espoir et le bonheur… l’histoire ne rapporte pas comment. Il paraîtrait également que jusqu’à aujourd’hui, Madame M travaille jour et nuit dans les bois pour payer sa malveillance.

Et c’est ainsi que comme beaucoup de contes, celui-ci se termine bien. Vous êtes contents?

Moi aussi…

Il finit bien… pour Ti Pinge

Mais au moment où je vous parle Messieurs, dames, société, malgré la déclaration des droits de l’enfant, il y a Ti Marie, Lunize, Altagrâce, Alonie, Dieudonné…

Des enfants domestiques

non payés maltraités

qui tolèrent l’intolérable.

En Haïti, on les appelles des «restavèk»

Il y a aussi Jalila, Charouad, Gregory, Albert, Maryam

violentés, négligés, abusés, mutilés, trafiqués

ignorés, brimés, bafoués, mal-aimés.

Ils vivent en Haïti, en Algérie, en Sibérie, au Malawi, en Australie, en Colombie, au Mali, en Italie, à Bali, à Djibouti, à Paris, à Miami, au Mississipi, en Abitibi, à Chicoutimi, à Rimouski… Ce conte leur est dédié.

Mais également et surtout à tous ceux qui les abusent afin qu’ils les protègent, les nourrissent et leur laissent enfin la chance d’espérer, de s’exprimer, d’apprendre dans la joie et de rêver.

Quant à moi Joujou, amie du Vent

Descendante de Sarraounia, de Yenga, d’Aminata, d’Anacaona

Défenderesses de la liberté, la dignité, l’amitié

Je dépose ces paroles à vos pieds

Il ne tient qu’à vous de les semer à tout Vent…

Car tant qu’il y aura des âmes pour aller

chercher des étoiles dans le ciel

cueillir des perles de la mer

ramasser des parfums dans les bois

Il y aura espoir qu’un jour, un Vent de paix soufflera si fort qu’il atteindra le coeur de nos enfants qui connaîtront enfin

l’amour, l’amitié et un monde meilleur

Voici! Voilà!

http://ile-en-ile.org/turenne-ti-pinge/

mis en ligne : 9 avril 2001 ; mis à jour : 24 octobre 2015