Marcel Cabon

Marcel Cabon

Photo: François Lim, 1969
« Hommes, je marche dans vos villes / Mais mon cœur n’est pas avec vous » (Poème, L’Essor, nov. 1938).

Marcel Cabon (1912-1972) : L’infatigable défricheur du Mauricianisme

Marcel Cabon est une de ces personnalités mauriciennes dont l’itinéraire et les réalisations ont laissé une forte empreinte sur l’évolution littéraire et culturelle de l’île. « J’écrirais peut-être un jour mes souvenirs. […] Il faudra qu’on sache combien quelques poètes et quelques peintres de notre pays vivaient intensément. » Ces lignes, extraites d’une lettre personnelle que Cabon écrit en 1946 à son cousin, le poète mauricien Pierre Renaud, provoquent au moins deux regrets. Le premier est que Cabon n’ait jamais mis à exécution la rédaction de ses « souvenirs » et que ce projet soit resté dans le « peut-être ». Le second est qu’aucune compilation de ses nombreux éditoriaux, chroniques, traductions sous ses diverses signatures (Marcel Cabon, M. C., Jacques Marsèle, Jean Le Bleu, Alain Sourgues, Daniel Eysette, …) n’a été réalisée et publiée. L’un comme l’autre nous prive d’informations éclairantes tant au sujet de Cabon lui-même que de l’évolution de la production intellectuelle mauricienne alors en pleine mutation : Cabon fait partie de « ces défricheurs des années trente » pour reprendre le titre d’une chronique de Renaud (L’Express, 31 janvier 1974). « Jamais [ajoute Renaud] n’a-t-on vu une telle ferveur pour l’art, un tel feu sacré pour la littérature, la peinture, la musique… »

L’enfance et l’adolescence de Cabon dans un contexte de grande pauvreté à Petite-Rivière, la rencontre avec un curé qui encouragea le lecteur en lui, l’immersion dans la littérature par le biais des contes lus par sa grand-mère, le soutien du bon samaritain que fut le poète au grand cœur Lucien Lebret, la vie dans cette campagne profonde où il grandit : tout cela, tel que des témoins l’ont raconté, contribua à forger l’homme et, probablement, à développer le poète qui sommeillait en lui. Grâce à Lebret, mentor par excellence, le jeune Cabon entre dans le milieu professionnel de la presse et de l’information – qu’il ne quittera, en fait, jamais – par la petite porte : celle de la typographie à l’instar d’un autre poète mauricien de grand renom, Léoville L’Homme, qui emprunta cette même porte en son temps. Cabon devient donc, à 16 ans, typographe au quotidien Le Mauricien en 1928, puis évolue en tant que journaliste dans différents journaux : au Radical en 1930 ; au Cernéen en 1932 ; à Advance en 1937 ; au Mauricien de nouveau en 1947 ; à Advance, une fois de plus, dont il sera rédacteur en chef en 1959 ; puis à la radio et télévision nationales en tant que responsable de l’information à partir de 1970. L’autodidacte en lui, animé d’une volonté puissante, avait réussi à préserver le lecteur vorace malgré les durs métiers qu’il dut pratiquer avant de devenir ce « poète qui fait du journalisme » (Indradhanush, octobre 2003) : pointeur et peseur de balles de sucre sur les cargos, chef de bande dans la lutte contre la malaria, télégraphiste, clerc de notaire.

En 1946, Cabon décide de quitter définitivement Maurice pour s’installer au pays – dit-il – de ses ancêtres, Madagascar. Les informations dans la presse racontent que dorénavant il « dirige à Tananarive, conjointement avec le Mauricien Camille de Rauville, l’Agence madécasse de presse et l’Agence madécasse de publicité ». Mais cette tentative rêvée de retour au pays ancestral se solde par un échec cuisant car, dès 1947, année de l’insurrection malgache, Cabon est de retour à Maurice en raison d’un arrêté d’expulsion retenu contre lui par les autorités françaises de Madagascar sur pression des milieux nationalistes malgaches… La reprise professionnelle est progressive, d’abord au journal Le Mauricien jusqu’en 1959 (il en sera le rédacteur en chef à partir de 1956), puis au quotidien Advance dont il assume d’emblée la rédaction en chef en mai 1959.

Sans établir de hiérarchie entre les divers champs d’activité de Cabon, il importe de présenter séparément : le poète ; les revues littéraires qu’il a créées et celles auxquelles il a participé ; le prosateur publiant contes et romans ; et les engagements du citoyen Cabon.

Marcel Cabon

Photo: François Lim, 1965
« J’appris que le poète est toujours seul »

Le poète Cabon

Marcel Cabon voulait, au départ, devenir peintre, mais la tentation poétique a été plus forte notamment grâce à sa rencontre avec son compatriote Jean Erenne (pseudonyme de René Noyau) qui lui fait découvrir les poètes modernes : Éluard, Reverdy, le dadaïste Tzara, Soupault… bref, toute une poésie vivante, iconoclaste, remuante, prenant des libertés avec la rime et la langue. Les premiers vers de Cabon paraissent dans la revue littéraire L’Essor en 1931, un an avant ses premiers recueils (Ébauches, dédié au poète local Edwin Michel dont il admirait les écrits et qui venait de se suicider et Roseaux). Le critique local Jean Urruty note, dans son étude sur les poètes mauriciens (1973), que les vers de Cabon « à l’allure classique, bien rythmés, assonancés plutôt que rimés » ressemblaient à « des vers à la manière des premiers symbolistes » teintés de modernité. Suivront deux plaquettes dans lesquelles Cabon semble se débarrasser définitivement des broussailles du symbolisme pour adopter un style poétique résolument moderne : Fenêtres sur la vie (1933) et Diptyque (prose poétique, 1935).

Marcel Cabon ne publie pas d’autres recueils de poésie, se contentant d’insérer occasionnellement, dans la presse et dans des revues, certains des poèmes qu’il continuait d’écrire et dont l’influence provenait soit d’Éluard, soit du poète René-Guy Cadou. Ce sera le cas de son poème le plus connu, d’abord publié en revue, puis en volume et dont il sera question plus loin : « Kélibé-Kéliba ». Par ailleurs, les chroniques, nouvelles, contes et romans qu’il publie par la suite – dans les journaux qu’il dirigeait, dans les revues auxquelles il participait ou en librairie – sont tous fortement imprégnés de poésie. Une poésie qui émane essentiellement de la grande sensibilité de Cabon dans sa description des paysages, mais aussi dans sa tendresse envers ses personnages dont il fait des héros de la vie ordinaire.

Cabon et les revues littéraires mauriciennes

Au moment où Cabon se lance en littérature, le paysage littéraire est dominé par la revue L’Essor, qui a su devenir la revue littéraire mauricienne de référence par la régularité de sa parution et la qualité des contributions, mais aussi – et peut-être surtout – par son concours littéraire annuel. Cabon a, pour sa part, largement contribué à des revues littéraires mauriciennes, notamment L’Essor, mais il en a également créé plusieurs avec une particularité : ses revues sont pour le moins provocatrices et ont été, pour cette raison, fondamentalement utiles à l’évolution de la littérature mauricienne trop cloisonnée par des paramètres surannés et menacée de sclérose…

Revues créées par Cabon

1932 : Le Temps perdu

Sous ce titre d’influence proustienne, Cabon accompagne un certain Esaïe David, poète, et un chroniqueur et philosophe, Willy Ferry. Même si la revue, originellement destinée à être mensuelle, n’a eu que deux livraisons, l’initiative retient malgré tout l’intérêt de la presse. Dans Le Cernéen du 13 juin 1932, un court texte mentionne l’existence de cette revue en des termes relativement paternalistes : « ont collaboré au premier numéro de cette revuette : MM W. Ferry, E. David et Marcel Cabon, le jeune poète qui vient de publier une plaquette de vers charmants… Le Temps perdu est illustré de gravures de Marcel Cabon qui se révèle dessinateur agréable. »

1933 : Vergers

L’échec du Temps perdu n’a guère découragé Cabon : le numéro 1 de Vergers sort le 1er avril 1933. Le sommaire est au diapason de l’évolution littéraire mauricienne et rassemble d’illustres signatures : un fragment de La méditation du bienheureux Pierre du poète Robert-Edward Hart ; des poèmes de la première poétesse locale Raymonde de KerVern, de Cabon, de Villiers de Casanove, de Jean Erenne ; une étude sur la poésie malaise et des pastiches par Bob-Eddy, pseudonyme par lequel Hart signait ses poèmes surréalistes. Les premières réactions sont très favorables. Mais, si l’accueil de la presse est plutôt élogieux, les choses se compliquent suite à des réactions de lecteurs du quotidien Le Cernéen faisant la morale aux signataires de Vergers. Leur position est que « la poésie doit véhiculer du beau » et dénonce « ce groupe surréaliste, surbluffeur ou sursnobiste » qui pourrait provoquer une « dégénérescence particulièrement dangereuse » et « décadente ». Le 15 avril 1933, un certain A.C.H. écrit : « Il n’est pas donné à un homme qui aime la clarté des classiques de comprendre du premier coup la façon d’écrire de ceux de l’école dont Vergers semble devoir être l’organe ». Une polémique acerbe, virulente, s’en suivra comme en témoigne la réaction du poète R.-E. Hart dans Le Radical du 20 avril 1933 : « avant de réprimander un écrivain, il faut apprendre l’art de penser, l’art de la critique et même l’art d’écrire ». Sur les 150 exemplaires tirées, 144 sont vendues, grâce peut-être à cette polémique. Un deuxième numéro sort en août de la même année et est publié lors d’une semaine du « Livre mauricien », mais c’est le dernier ! Vergers disparu, il convient de se demander si, du côté de sa rédaction, il n’y avait pas un réel désir de provocation par rapport à une cible : l’establishment littéraire incarné par L’Essor et ceux qui gravitent autour, tous fervents défenseurs d’une expression littéraire classique et sans aspérités, loin des velléités révolutionnaires des surréalistes. Cette hypothèse devient crédible après analyse du scandale causé par la prochaine revue initiée par Cabon en 1936, soit trois ans plus tard, sous le titre de Maurice magazine. Une fois encore, on retrouve, au cœur de cette aventure, l’ami proche, René Noyau.

1936 : Maurice magazine

Maurice magazine, troisième revue initiée par Cabon, date de 1936. C’est un hebdomadaire sur papier journal très ordinaire avec, dans les marges, des inscriptions incitatives telles que « Lisez les écrivains de votre pays, achetez leurs ouvrages » ; « Maurice magazine n’est pas une entreprise financière » ; « Maurice magazine veut être le journal de tous les jeunes mauriciens »… À peine le premier numéro paru, le titre du compte-rendu du Radical du 13 mars 1936 est explicite : « La guerre chez les littérateurs mauriciens ». Et cette « guerre » fait suite à l’éditorial du magazine rédigé par Noyau et intitulé « Le banquet », titre qui résonne comme une allusion au célèbre « bon appétit, messieurs » de Victor Hugo. Que se passe-t-il alors dans le Landernau littéraire mauricien ?

Dans la livraison de février 1936 de L’Essor paraissent deux poèmes : « As-tu trouvé ta croix ? » de Louis-Aristide Sylvain et « Simple poème » de Madeleine Thomas, poèmes qui avaient été soumis au concours littéraire 1935 de L’Essor et qui, bien que non primés, ont été publiés dans la revue comme tout texte concourant. Or, l’éditorial de Noyau dans Maurice magazine révèle que ces poèmes sont en réalité des montages à partir de vers ou fragments de vers d’illustres poètes français et mauriciens. Le scandale est important et provoque levées de boucliers et répliques acidulées. Mais l’essentiel est fait : l’infaillibilité et le ton de donneur-de-leçon de L’Essor sont définitivement mis à mal en raison de l’extrême gravité d’un plagiat passé inaperçu par un jury qui aurait dû avoir, tout au moins, reconnu les vers célèbres des grands poètes Nerval, Lacaussade, Baudelaire, Hugo, Verlaine, Valéry et Lamartine.

Coup monté ? Piège tendu à ces ‘bourgeois’ de L’Essor qui régentaient la littérature et le bon goût ? Sans doute. Revanche d’auteurs d’origine et de condition modestes face aux gens de couleur prétentieux ? Probablement. La querelle L’Essor vs Maurice magazine puise très certainement ses racines dans cet ostracisme généré par l’idéologie de la pigmentocratie (pour reprendre une expression de l’historien Amédée Nagapen désignant la tendance à opérer une classification de la population sur la base de la couleur de la peau) sévissant sévèrement à l’époque. Et tant Cabon que Noyau sont très bruns de peau ! Les 12 autres livraisons de Maurice magazine sont plus ‘innocentes’, car n’instruisant aucun autre procès : le coup de maître reste l’éditorial du numéro 1.

1938 : L’Équipe

Deux ans après, Cabon apporte son soutien à une nouvelle revue, L’Équipe (1938), magazine mensuel illustré. Ses contributions y sont régulières et paraissent dans les trois livraisons du magazine : en juillet 1938, avec une étude sur le romancier mauricien Charoux et un article sur l’aquarelliste Xavier Le Juge de Segrais ; en août 1938, avec un entretien avec le romancier Martial et une étude des peintures de Max Boullé et d’Hervé Masson ; enfin, en septembre 1938, avec une réflexion critique sur l’ouvrage du romancier Loys Masson, Les autres nourritures.

1945 : Études

Le but explicite de la nouvelle revue littéraire signée Cabon, Études, est de « venir en aide aux étudiants » et de développer, entre autres, le goût de la littérature locale quelque peu boudée par les lecteurs locaux. Outre les articles sur le théâtre de Shakespeare, la poésie d’Eliot, la qualité de la langue (barbarismes, anglicismes et créolismes à éviter), on y trouve également une étude de Hart sur la poétesse Raymonde de KerVern, des textes de Malcolm de Chazal, Pierre Renaud, André Legallant. Mais il n’y a pas de deuxième livraison car aucun lectorat n’a soutenu l’initiative qui est mort-née. Cela était prévisible, notamment en raison des difficultés de l’après-guerre, mais Cabon a fait là une nouvelle démonstration de sa détermination à faire évoluer localement la prise en compte du fait littéraire.

Contributions de Cabon à d’autres revues littéraires

La première contribution de Cabon aux revues est son premier poème publié dans L’Essor, numéro 143, septembre 1931. Ce poème écrit en 1930, « Le cœur riche », fait ensuite partie de son recueil Ébauches, l’année suivante. De même, feront partie de ce recueil les poèmes « Soir » et « Rêveuse », publiés dans L’Essor 144, octobre 1931. Cabon participe dans la foulée, sous le pseudonyme de Daniel Eysette, au concours littéraire 1931 de cette revue littéraire et son conte, « Le Châtiment », qui retint l’attention du jury est publié deux mois plus tard (L’Essor 148, février 1932). Suivra une « éclipse » de six ans pendant laquelle Cabon n’est plus présent dans L’Essor, probablement en raison du désaccord idéologique quant à la mainmise de cette revue sur le monde littéraire. Cabon renoue avec L’Essor en 1938 avec « Poème » (no 217, novembre 1938), où il réaffirme sa vocation d’homme de la campagne tant il reste fondamentalement attaché aux « abeilles au bruit d’argent », « au toit de chaume au bord d’une eau qui rêve et traîne. » Cabon revient, un an plus tard (novembre-décembre 1939) avec une présentation de deux poètes morts à la guerre (Rupert Brooke et Alain-Fournier), alors inconnus à Maurice. En mars-avril 1940, Cabon publie une mélancolique « Sérénade pour piano seul », en vers libres, puis, en juillet-août 1943, le conte « Le rabbin de Prad » et en novembre 1944, le poème « Nada ».

Le chef-d’œuvre vient deux ans plus tard : Cabon publie dans L’Essor (300, juillet/août 1953) « Kélibé-Kéliba », probablement son poème le plus connu, maintes fois édité et interprété. Les 24 et 31 octobre 1964, ce poème fait partie d’un spectacle de haute facture intitulé La Nuit du Séga se déroulant au pied de la montagne mythique du Morne au sud-ouest de l’île, lieu où se rassemblaient les esclaves en marronage. En 1969, « Kélibé-Kéliba » est choisi pour représenter l’île Maurice, indépendante depuis un an, au Festival des arts et traditions populaires du monde de Confolens (France). « Kélibé-Kéliba » se retrouve ainsi propulsé à l’international en tant que texte représentatif de la part africaine de Maurice et est un succès incontestable tant poétique que scénique. Son ami Chazal avait raison de saluer ce poème dans Le Mauricien du 9 janvier 1954 comme « le succès de demain » en précisant : « ‘Kélibé-Kéliba’ est une pièce d’anthologie. L’avenir le retiendra comme tel. Et c’est un classique de demain et une pièce unique. »

Le prosateur Cabon : ses contes et romans

Cabon est également un conteur et un romancier. Il publie dans les années 1940 plusieurs contes dans la revue littéraire Cahiers mauriciens créée par le romancier Charoux en 1938. Cette revue est l’organe de la Société des écrivains mauriciens dont Cabon assure le secrétariat général en 1944. Il y publie cette année-là, en deux épisodes, sa nouvelle « Inge. » Au retour de Madagascar, c’est dans la revue Sève qu’il publie « D’un cahier. » Mais le vrai retour sur le devant de la scène littéraire se situe dans les années 1950 qui seront émaillées d’initiatives critiques et littéraires témoignant de la maturité atteinte par Cabon. Il publie un article de fond intitulé « Cinquante ans de littérature mauricienne » (L’Essor, 286, mai 1950). Ce panorama critique démarre avec Léoville L’Homme « qui, le premier, rompt avec l’amateurisme », évoque les grands noms de la littérature locale : Charoux « qui a le mieux décrit l’essence de notre âme mauricienne », Mamet « à l’âme franciscaine », Hart qui « opère la rupture avec le passé et s’engage dans une poésie plus personnelle », Mérédac, Raoul Rivet, Raymonde de KerVern, Loys Masson… et s’arrête avec Chazal, « ce démiurge que l’on ne pourrait comparer qu’à Rimbaud et à Lautréamont. C’est également en 1954, toujours dans L’Essor, que Cabon publie « Madeleine », nouvelle racontant l’amour d’un enfant pour une jeune femme. La fermeture de L’Essor en 1959 va priver Cabon d’un médium de diffusion, mais il le compense vite par les colonnes des quotidiens Le Mauricien et Advance dont il est tour à tour rédacteur en chef.

« J’ai voulu peindre mon pays que j’aime. Le pays que j’aime à travers ses hommes et ses paysages. Et si j’ai aidé à fixer ne serait-ce qu’un moment de son histoire, je me considérerai satisfait ». Ainsi parlait Cabon quand on l’interrogeait sur son œuvre. Il aurait pu ajouter combien le partage du fruit de ses observations était pour lui essentiel. Et quand les revues ne pouvaient faire l’affaire pour une raison ou une autre, Cabon avait recours aux journaux : cette pratique commence à Madagascar en 1947 quand il publie dans les colonnes de Tana-journal son tout premier roman, « La Séraphine », ce nom désignant un îlot sur lequel se déroule une intrigue sur fond d’esclavage.

C’est dans les colonnes du quotidien Le Mauricien qu’il publie, de 1952 à 1955, les « Contes de Brunepaille » – une série de contes inspirés de la vie qu’il mena enfant à Petite-Rivière. Puis, en 1966, cette fois dans le quotidien Advance dont il est le rédacteur en chef, c’est au tour des « Contes de l’enfant bihari », série de contes faisant le pendant de celles de Brunepaille et racontant des épisodes de la vie dans un village de familles indiennes. Par ces deux séries de contes, Cabon s’inscrit comme l’écrivain qui veut refléter les réalités de la vie au quotidien dans deux contextes campagnards. Certes, avant lui, d’autres avaient ouvert quelques petites fenêtres sur ces réalités mal connues. Mais son objectif n’est pas de construire un décor ; il veut dépasser les descriptions partielles et partiales ; il veut, lui, être le reflet du vivre mauricien campagnard car c’est là où se forge l’île des complémentarités ethniques et culturelles. Dans ce vaste espace fait de villages où se côtoient et interagissent paysans indiens, artisans créoles, boutiquiers chinois, dans ces lieux profondément mauriciens, l’instituteur forge dans sa classe l’île multiculturelle de demain. Dans cette perspective, Namasté, roman écrit en 1961-1962 et publié en librairie en 1965 – seul roman de Cabon à paraître directement en librairie – peut être considéré comme une forme de prélude aux « Contes de l’enfant bihari ». Sans être un écrivain politique stricto sensu, Cabon transcrit malgré tout son idéologie personnelle, celle qu’il défend également comme rédacteur en chef du journal pro indépendantiste Advance, organe du Parti Travailliste portant le projet d’indépendance. Le mot namasté en hindi veut dire « bonjour » : c’est donc, à travers son roman, une partie de l’île Maurice qui dit bonjour et se présente à l’Autre. Par conséquent, au cours de cette décennie 1960 où la question politique de l’indépendance et la peur d’une hégémonie hindoue contrôlant l’avenir de l’île divisent les Mauriciens, donner un tel titre en hindi et publier ce roman qui transmet une image humaniste et positive des Mauriciens d’origine indienne s’inscrivent dans une démarche politique. À travers Cabon, c’est toute une partie de la communauté mauricienne qui vient, au cœur de la littérature en français, sous la plume d’un écrivain métis, saluer l’ensemble de la population et se dire. La symbolique tant de Namasté que des contes de Brunepaille ou de l’enfant Bihari est extrêmement forte car c’est ainsi que le lectorat mauricien découvre le quotidien de ces poches de vie qu’il ignorait et/ou ne voulait pas connaître, la vie telle qu’elle se déroule derrière ces cases et cahutes qu’il longe sans les voir, la richesse culturelle de ces milieux méconnus. Si Cabon n’est pas le premier littéraire mauricien à s’intéresser à la vie dans les régions rurales (Charoux a lui aussi dépeint ce milieu), il reste néanmoins le premier à en ouvrir grandement les portes, à avoir fait de ceux qui y vivent des héros, des modèles et non de simples décors et à avoir valorisé des pans entiers de la vie mauricienne, restés jusque-là hors de la littérature par mépris ou ignorance. Une autre intrigue qui paraît en feuilleton est Brasse-au-Vent, écrit en 1968, mais publié courant 1969 dans le journal Advance. Cette fois il s’agit d’une dénonciation de l’esclavage et des sévices endurés par les esclaves.

D’autres publications, sorties directement en librairie, ont été ses quatre biographies (Ramgoolam en 1963, Rémy Ollier en 1964, Laurent-Rivet en 1966 et Edgard Millien en 1970). De ces biographies, Cabon écrit : « c’est une manière d’hommage à des hommes que j’ai connus et aimés et qui se placent dans un certain courant d’idées progressistes et revendicatrices. » (Le Mauricien, 4 janvier 1969), Deux autres publications suivront : le récit poétisé de sa découverte de l’Inde (Le rendez-vous de Lucknow, 1966) et deux opuscules (Michel Darmon, poste restante et Beau-Bassin petite ville, 1971, ce dernier cosigné avec son cousin Renaud.)

Son unique pièce de théâtre, Mallika et le mendiant, paraît en 1973, un an après son décès, dans la revue mauricienne Indian Cultural Review.

Cabon, citoyen engagé

Marcel Cabon a pris fait et cause pour l’indépendance de l’île Maurice en défendant becs et ongles la fiabilité d’un tel avènement tout comme l’écrivain et ami Malcolm de Chazal. Cet engagement lui coûta des amitiés et des critiques souvent virulentes quant à son choix comme s’il était passé à l’ennemi ! Mais son credo n’a pas changé pour autant et Cabon reste fidèle à cette affirmation de 1956 : « J’ai assez vécu pour n’aimer que ce qui n’est que droiture envers ce en quoi on a mis sa foi et son espoir pour rejeter ce qui, ici et là, n’est pas l’âme vive de l’homme, pour ne pas voir en chaque homme, au-delà des concepts, cela qui fait de lui le frère de ses semblables. » En cela, il rejoint la vision d’un Rémy Ollier qui, au 19e siècle, prit la défense des intérêts de la population de couleur menacée. Il n’est guère étonnant, dès lors, que Cabon crée le Cercle Rémy Ollier et publie une monographie de ce héros de l’histoire de l’île Maurice. Au-delà de l’engagement politique, il y a également l’engagement de Cabon en faveur de la langue française et les actions qu’il mena en ce sens à travers l’Union Culturelle française dont il avait mis en place une cellule mauricienne et sous les auspices de laquelle il lança en 1957 une Semaine française.

Place Marcel Cabon

Place Marcel Cabon. Photo: Robert Furlong.
Cette place se trouve au pied des locaux ayant abrité le quotidien indépendantiste Advance dont Cabon a été le rédacteur en chef.

Marcel Cabon reçut plusieurs distinctions : le Order of the British Empire (OBE) en janvier 1969, l’Ordre du Mérite de Madagascar en août 1969 et le grade de chevalier dans l’Ordre National du Mérite de France.

« Écrire c’est être » disait Marcel Cabon lors d’un entretien avec la presse et Cabon a su être tant par son parcours de vie que par les créations de sa plume. Et ni sa manière d’avoir été, ni sa manière d’avoir écrit ne laissent indifférent. Jean-Louis Joubert considère sa « personnalité rayonnante » comme symbolisant le passage de la littérature mauricienne « à la pluralité culturelle assumée. (…) Pendant quarante ans, il a été comme le pivot de la littérature mauricienne, généreux et toujours prêt à épauler un confrère débutant, attentif à toutes les idées, et surtout défricheur infatigable d’une identité culturelle mauricienne qu’il baptisait mauricianisme et dont il proclamait la richesse, née de la rencontre sur la même île des cultures les plus diverses. »  écrit celui-ci dans Littératures de l’océan Indien (1991)

– Robert Furlong

N,B. Ce texte est une version remaniée d’une contribution au volume collectif Marcel Cabon, écrivain d’ici et d’ailleurs publié sous la direction de V. Ramharai et E.B. Jean-François. Trou d’Eau Douce (Maurice): L’Atelier d’écriture, 2014.


Oeuvres principales:

  • Ébauches. La Typographie Moderne, 1932, 15p. (poèmes)
  • Roseaux. Illustrations de Jac Desmarais. The Modern Printing, 1932, 6p. (poèmes)
  • Fenêtres sur la vie. Avec un frontispice de Jac Desmarais et une lettre du Duc de Bauffremont. La Typographie Moderne, 1933, 7p. (poèmes)
  • Diptyque. The General Printing and Stationery Ltd., 1935, 12p. (prose poétique)
  • Villa Fomalhaut. The Standard Printing Establishment, 1940, 22p. (conte)
  • Printemps. The Standard Printing Establishment, 1941, 12p. (nouvelle)
  • Kélibé-Kéliba. Édition de luxe illustrée par Siegfried Sammer, 1957. (poème)
    N.B. L’édition originelle de ce poème est publiée dans la revue L’Essor 300 (juillet-août 1953). Réédition: Éditions Croix du Sud, 1964, 16p.
  • Ramgoolam. Les Éditions Mauriciennes, 1963, 97p. (biographie)
  • Rémy Ollier. Les Éditions Mauriciennes, 1964, 162p. (biographie)
  • Namasté. Illustrations de M. Nagalingum. Éditions Le Cabestan, 1965, 94p. Réédition: Éditions de l’Océan Indien, 1981. (roman)
  • Laurent – Rivet. Les Éditions Mauriciennes, 1966. 162p. (biographie)
  • Le rendez-vous de Lucknow. Indian Cultural Association, 1966. 60p. (récit)
  • Edgard Millien. Éditions de Pourquoi pas ?, 1970, 20p. (biographie)
  • Michel Darmon, poste restante. Le Club mauricien du livre français, 1971, 13p. (récit)
  • Beau-Bassin, petite ville. Avec Pierre Renaud. Le Club mauricien du livre français, 1971, 43p. (récit)

Éditions posthumes:

  • Brasse-au-Vent. Rose-Hill: Éditions de l’océan Indien, 1989, 134p. Introduction d’ Aslakha Callikan-Proag. (roman)
  • Contes, nouvelles et chroniques. Recueil conçu et présenté par Aslakha Callikan-Proag. Rose-Hill: Éditions de l’océan Indien, 1995, 218p.
  • Cahier deuxième: souvenirs d’enfance de Marcel Cabon. Éditions Le Printemps. 1998, 117p. (récits autobiographiques)

En feuilleton dans la presse:

  • 1947 : La Séraphine, roman en feuilleton paru dans Tana-journal (Madagascar) les 10, 17, 25 septembre et les 1, 8, 15, 23 et 30 octobre 1947.
  • 1952 à 1955 : Contes de Brunepaille, en feuilleton dans le Mauricien (1952 : 25/11 ; 1953 : 17-20/03 ; 1955 : 12-19/02 ; 3,7,12,19/03 ; 16/04 ; 13-21/05 ; 2-9/07 ; 2-29/08 ; 8/09 ; 12-26/11).
  • 1966 : Contes de l’enfant Bihari, en feuilleton dans Advance (5, 19, 22, 26/11; 17/12).

Illustration d’ouvrages:

  • 1934 : L’ange aux pieds d’airain de Jean Erenne (pseudonyme de René Noyau).
  • 1935 : Offrandes, poèmes de André Legallant. Frontispice de Marcel Cabon.
  • 1936 : Passerelles de Jean-Claude Bouais (pseudonyme de René Noyau). Frontispice de Marcel Cabon.

Dans les revues littéraires

1. Revues initiées ou soutenues par Marcel Cabon:

  • 1932 : Le Temps perdu. Mensuel. Deux livraisons uniquement. Collaborateurs principaux : Willy Ferry, Isaïe David, Marcel Cabon. Les numéros 1 et 2 contiennent des gravures et des textes de Marcel Cabon.
  • 1933 : Vergers. Mensuel. Deux livraisons uniquement. Poèmes de Robert-Edward Hart, Raymonde de KerVern, Villiers de Casanove, Marcel Cabon, Jean Erenne. Illustrations de Jac Desmarais et Rasolomanitra.
  • 1936 : Maurice magazine. Hebdomadaire. 12 livraisons. Poèmes de Robert-Edward Hart, Raymonde de KerVern, Jean-Joseph Rabearivelo, Villiers de Casanove, Marcel Cabon, Jean Erenne.
  • 1938 : L’Équipe. Initiée par Léon Noël. Mensuel. Trois livraisons uniquement Textes et poèmes de Hart, Chazal, Loys Masson, Ravat, … Contributions de Cabon : étude sur les romans de C. Charoux et articles sur les aquarelles de Xavier Le Juge de Segrais (juillet 1938), entretien avec A. Martial et critique des peintures de M. Boullé et Hervé Masson (août 1938), réflexion critique sur Les autres nourritures de Loys Masson.
  • 1945 : Études. Annuel. Deux livraisons uniquement. Textes de Chazal, Pierre Renaud, André Legallant, Cabon.

2. Publications de Marcel Cabon dans diverses revues:

  • « Le cœur riche », poème. L’Essor 143 (15 septembre 1931).
  • « Soir » et « Rêveuse », poèmes. L’Essor 144 (15 octobre 1931).
  • « Le Châtiment », conte soumis au concours littéraire 1931. L’Essor 146 (15 février 1932).
  • « Poème ». L’Essor 217 (15 novembre 1938).
  • « Deux poètes de l’autre Guerre: Rupert Brooke et Alain-Fournier ». L’Essor 223 (novembre décembre 1939).
  • « Sérénade pour piano seul », poème. L’Essor 225 (mars-avril 1940).
  • « Le rabbin de Prad », conte. L’Essor 245 (juillet-août 1943).
  • « Inge », nouvelle. Cahiers Mauriciens (en deux parties, avril-septembre et octobre-décembre 1944).
  • « Nada », poème. L’Essor 253 (novembre-décembre 1944).
  • « Ariette retrouvée », poème. Cahiers Mauriciens (1946).
  • « Cinquante ans de littérature mauricienne ». L’Essor 286 (mai-juin 1950).
  • « Le pain de chaque jour », soliloque radiophonique. L’Essor 287 (juillet-août 1950).
  • « Selma », poème. L’Essor 298 (mars-avril 1953).
  • « Kélibé-Kéliba », poème. L’Essor 300 (juillet-août 1953).
  • « Madeleine », nouvelle. L’Essor 306 (juillet-août 1954).

Parution posthume:

  • Mallika et le mendiant, théâtre. Indian Cultural Review OCAM (mai 1973).

Sur l’oeuvre de Marcel Cabon:

Ouvrages collectifs:

  • Indradanush (revue trilingue hindi, anglais, français). Numéro spécial Marcel Cabon. Beau-Bassin: Indradanush Sanskritic Parishad Publication, octobre 2003. 76p.
  • Ramharai, Vicram et Emmanuel Bruno Jean-François, sous la direction de. Marcel Cabon, écrivain d’ici et d’ailleurs. Collection Essais et critiques littéraires, Trou d’eau douce (Maurice): L’Atelier d’écriture, 2014. 208p, comprenant les études suivantes:
    • Carpanin Marimoutou, Jean-Claude. « Souffles créoles dans le monde indien », pages 87-120.
    • Chelin, Véronique. « Du personnage enfant à l’enfance d’une nation », pages 37-51.
    • Furlong, Robert. « Marcel Cabon et les revues littéraires mauriciennes », pages 15-35.
    • Jean-François, Emmanuel Bruno. « L’esclavage dans Brasse-au-Vent: violence, errance et mémoire dans l’espace créole », pages 147-170.
    • Kee Mew, Evelyne et Nicholas Natchoo. « Marcel Cabon et le mauricianisme », pages 171-198.
    • Magdelaine-Andrinjafitrimo, Valérie. « Inventer le quotidien : les épousailles de l’écriture », pages 53-86.
    • Ramharai, Vicram. « Les enjeux de l’altérité dans Namasté », pages 121-145.

Études:

  • Callikan-Proag, Aslakha. Rêve et réalité. Port-Louis: Publication ACP, 1982.
  • Callikan-Proag, Aslakha. « De Marcel Cabon à Malcolm de Chazal : deux perdi bande ». Sur Malcolm de Chazal. Maurice/Toulouse: Vizavi/L’Ether Vague, 1996: 31-53.
  • Callikan-Proag, Aslakha. « La pertinence de Cabon au XXIe siècle ». L’océan Indien dans les littératures francophones. Paris/Réduit: Karthala/Presses de l’Université de Maurice, 2001: 335-352.
  • Cunniah, Bruno et Shakuntala Boolell. Fonction et représentation de la Mauricienne dans le discours littéraire. Rose-Hill: Mauritius Printing Specialists Ltd., 2000.
  • Decotter, G. André. Pour mémoire: une anthologie du souvenir. Avec photo. Port-Louis: G.A. Decotter, 1998: 223-237.
  • Issur, Kumari. « Le roman mauricien ». Francofonia 48 (printemps 2005): 115-24.
  • Joubert, Jean-Louis. Littératures de l’Océan Indien. Paris : Edicef/Aupelf, 1991.
  • Maury, John. « Étranger parmi les siens : une analyse du personnage de Ram dans Namasté de Marcel Cabon ». L’océan Indien dans les littératures francophones. Paris/Réduit: Karthala/Presses de l’Université de Maurice, 2001: 353-363.
  • Paüs, Valérie. « Le surnaturel et le sacré indiens dans la littérature réunionnaise et mauricienne : indianisation de l’espace insulaire ». Démons et merveilles, le surnaturel dans l’océan Indien. Saint-Denis: Océan édition/Université de la Réunion, 2005: 399-418.
  • Prosper, Jean-Georges. Histoire de la littérature mauricienne de langue française. Rose-Hill: EOI, 1994.
  • Ramharai, Vicram. « La littérature des années soixante à Maurice: reflet ou refus d’une société en mutation ». Revue historique des Mascareignes 4.4 (2002): 107-115.
  • Taher, Amode. Brasse-au-Vent de Marcel Cabon. Analyse critique. Rose-Hill: EOI, 1990.
  • Télescourt, Georges. « L’œuvre de Marcel Cabon ». L’Essor 274 (1947): 61-79.
  • Urruty, Jean. Poètes Mauriciens, volume 3. Port-Louis: Royal Printing, 1973 (sur Cabon, pages 48 à 58).
  • Valaydon, Vijayen. « La permanence de Paul et Virginie dans la littérature mauricienne d’expression française ». L’océan Indien dans les littératures francophones. Paris/Réduit: Karthala/Presses de l’Université de Maurice, 2001: 315-33.

Liens:

ailleurs sur le web:


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Dossier Marcel Cabon préparé par Robert Furlong

https://ile-en-ile.org/cabon/

mis en ligne : 20 septembre 2019 ; mis à jour : 20 septembre 2019