Lectures – Boutures 1.4

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Lectures
vol. 1, nº 4, pages 56-59

 

Notre français à nous

André Vilaire ChéryAndré Vilaire Chéry, Dictionnaire de l’évolution du vocabulaire en Haïti dans le discours politique et social du 7 février 1986 à nos jours, Port-au-Prince, Édutex, 2000, 204 pages.

Le paysage linguistique haïtien vient d’être bousculé par un nouveau titre: Dictionnaire de l’évolution du vocabulaire en Haïti dans le discours politique et social du 7 février 1986 à nos jours.

André Vilaire Chéry rappelle dans le premier tome de son Dictionnaire que la langue française nous appartient en propre. Cette recherche met au premier plan les modes d’appropriation de la langue française en Haïti, surtout au niveau lexical, à la faveur des événements de 1986.

Travail de bénédictin pour ce chercheur qui se met sereinement à épier dans le discours social haïtien les mutations linguistiques. Il est à saluer cet ouvrage qui montre le dynamisme de la langue française en Haïti. L’auteur Vilaire Chéry ouvre un débat, nouveau pour le moins, sur la question linguistique en Haïti.

Regards…

Notre LibrairieNotre Librairie, Revue des littératures du Sud, Paris, N° 143, janvier-mars 2001, 167 pages.

Le récent numéro de la revue Notre librairie, N° 143, janvier-mars 2001, consacré aux littératures insulaires, a été lancé à Port-au-Prince au cours du mois d’avril par son rédacteur en chef, M. Dominique Mondoloni, dans le cadre des Journées de réflexion «Faire lire aujourd’hui en Haïti», 19 et 20 avril 2001.

La revue Notre librairie a su rompre les amarres en fouillant dans l’imaginaire des îles, non avec condescendance mais plutôt avec ce désir de partager et de saisir l’imaginaire de ces «poussières d’îles» qui traversent tous les océans.

Cette livraison de Notre librairie est à lire, mais aussi et surtout à regarder: les photos recréent l’atmosphère des îles: l’ancrage, l’identité à-venir, la mer, l’appel du grand large, l’exil et les zones grises…

Une grande place a été réservée aux différents créoles des îles. Ce qui est un changement qui surprend agréablement. Que l’équipe de Notre Librairie continue à nous surprendre, et à se rapprocher des littératures du Sud.

La diabolisation à défaut de gouvernance

André CortenAndré Corten, Diabolisation et mal politique, Haïti: misère, religion et politique, Éditions du CIDIHCA, Montréal, KARTHALA, Paris, 243 pages.

On connaît André Corten en Haïti pour sa passion de penser l’État faible. On le connaît surtout pour sa participation active à la défense de la cause d’Haïti.

Avec son récent titre Diabolisalion et mal politique, Haïti, misère, religion et politique, André Corten, sans complaisance, analyse le mal politique, en prenant un cas extrême: celui d’Haïti.

L’imbrication religion et politique nourrit ce mal politique, qui sous-tend la déshumanisation, la barbarie, la misère, et surtout les vices de penser la nation.

Dans cet ouvrage d’une étonnante lucidité, André Corten constate, indexe, dénonce le mal politique et la dominance de la sphère religieuse dans la pratique politique haïtienne. En outre, il analyse aussi les causes, origines et méfaits de ce mal politique.

Le discours social, par son imbrication au religieux, tous cultes confondus, empêche une vision claire de la réalité. Ainsi, se développe la diabolisation, alimentée par une pensée et une idéologie du ressentiment.

Si la démarche de Corten est juste, mais par certains endroits, on sent l’auteur nager en plein dans cette imbrication politique / religieux.

Récits et lieux de mémoire

Émile Ollivier, Regarde, regarde les lions, nouvelles, Paris, Albin Michel, 2001, 227 pages.

Regarde, regarde les lions, tel est le titre du récent recueil de nouvelles d’Émile Ollivier. Le cercle de l’errance continue pour l’auteur des Urnes scellées.

Avec ces douze nouvelles réunies, l’auteur offre la variété de ces registres: de son baroquisme colorié au dépouillement le plus complet.

Regarde, regarde les lions reprend les thèmes chers à l’auteur. Entre un pays réel et un pays rêvé, Ollivier attrape des bribes de vécu et les reconstruit. Par la puissance de l’écriture, chaque récit devient lieu de mémoire, lumineux, au rythme du narrateur-promeneur, se donnant dans la sobriété.

La seule certitude dans Regarde, regarde les lions est l’entre-croisement des imaginaires et l’improbabilité du destin. L’Histoire, pour l’écrivain Ollivier, est dans l’avortement constant du réel où le quotidien le plus banal côtoie le tragique.

Le dire marron!

Jean Casimir, Ayiti Toma, Haïti chérieJean Casimir, Ayiti Toma, Haïti chérie, Port-au-Prince, Imprimerie Lakay, 2000, 183 pages.

Jean Casimir a publié son ouvrage Ayiti Toma, Haïti chérie. Genre nouveau dans la littérature haïtienne: témoignage d’amour à relent patriotique, teinté de séduction et de voeu d’enracinement.

L’auteur est un ancien ambassadeur d’Haïti à Washington, influent personnage politique du début des années 1990, on attendait de lui sinon des révélations du moins certains points d’éclaircissement.

Cet outrage malheureusement dit tout, sauf l’essentiel. En dehors de la posture témoin/spectateur/analyste passif de l’auteur, il a les demi-théories qui font autant mal que les maux que Casimir voudrait dénoncer.

En exemple, il dit ceci: «En septembre 1994, le mouvement Lavalas se sert des forces armées des États-Unis pour vaincre les forces armées d’Haïti». (p.80) Encore cette perle:

«Je ne peux m’empêcher de trouver un parallèle entre l’incroyable retour du président Aristide au pouvoir et la victoire de 1803 sur les Français». (pp. 75-76).

Il y a dans cet ouvrage deux livres: un essai en français et une improvisation lyrique en créole. Mais une fois encore, on a pu se rendre compte que les bons sentiments (patriotisme, etc.) ne font pas nécessairement de bons essais.

Il y a dans Ayiti Toma tout, sauf la rigueur nécessaire à dire l’imbroglio de la situation politique actuelle.

Contes et chansons

Paula Clermont Péan, Le Chant de Miraya, Port-au-Prince, Éditions Mémoire, 2001, 112 pages.

Paula Clermont Péan est metteur en scène et animatrice culturelle. Elle met ensemble des histoires, des danses et des chants et elle en fait un livre Le criant de Miraya.

Dans ce livre de contes bilingues, français/créole, l’auteur nous fait passer d’une aventure à l’autre, en puisant au fond de l’imagerie populaire. Elle donne à lire et aussi à chanter. Car les histoires ponctuées de chant nous mettent en plein dans l’univers oral haïtien.

La peinture haïtienne revisitée

Gérald Alexis, peintres haïtiensGérald Alexis, Peintres haïtiens, Paris, Éditions Cercle d’Art, 2000, 303 pages.

Après l’ouvrage La peinture haïtienne (Nathan, 1986) de Marie-José Nadal et Gérald Bloncourt, Haïti et ses peintres, de Michel Philippe Lerebours, (Imprimeur II, 1989), Gérald Alexis vient de proposer un autre regard sur la peinture haïtienne, avec Peintres haïtiens (Cercle d’art, 2000).

Cet ouvrage, de quelques trois cents illustrations couleurs, photographies et documents d’archives, constitue une référence pour la peinture haïtienne. L’originalité de cette publication tient aux principaux découpages thématiques: Portrait et peinture d’histoire; nature et vie quotidienne; vaudou, rythme et structure; figuration-abstraction.

L’auteur, à la suite de Lerebours, entreprend de contextualiser la peinture haïtienne en dégageant les liens entre peinture, histoire et traditions culturelles.

Cet ouvrage d’art permet à coup sûr de mieux appréhender l’histoire de la peinture haïtienne, en dépit de certaines incohérences dans l’organisation iconographique.

Entre la mort et l’espoir…

Louis-Philippe Dalembert, Ces îles de plein sel et autres poèmes, Silex/Nouvelle du Sud, Ivry-Sur-Seine/Yaoundé, 2000, 114 pages.

Louis-Philippe Dalembert a la plume heureuse. Le poète-romancier publie son nouveau recueil Ces îles de plein sel et autres poèmes pour nous apprendre que

Nous sommes ce soir ces zombis méringueurs qui ont faim de sel marin nous sommes une colonie de rats gris amateurs de contre-danse nous invitons tous les chats à danser l’air de la guillotine. (p. 23)

Ce volume qui regroupe trois recueils, Ces îles de plein sel, Du temps et d’autres nostalgies, Promesses de sable, donne voix à l’enfance, aux chansons tendres des îles mais aussi à l’errance et à la nécessaire rencontre de l’autre.

L’imagerie de l’île, à travers la mort et l’espoir, reste très forte dans ces poèmes qui, en différents tons, nous disent comme une pluie fine:

«Il fait tant de mort dans les yeux de mon île» (p. 70).

La Caraïbe des temps premiers

Yolanda Wood, L’Art de la Caraïbe, Collection Les cahiers de la Fondation, Éditions Mémoire, Port-au-Prince, 2000, 80 pages.

L’art de la Caraïbe: sous ce titre, le critique Yolanda Wood nous propose un livre non seulement attrayant et illustré, mais instructif.

L’ouvrage est une véritable initiation à l’analyse des oeuvres artistiques de notre région en remontant à la Caraïbe ancienne.

Contrairement aux auteurs qui, en Haïti ou aux Antilles, posent la question de l’identité en rapport à leur coin de terre, les intellectuels cubains – et Yolanda Wood est du nombre – ont plutôt essayé de construire la Caraïbe comme unité et en tant qu’espace géographique, politique et culturel, ce, en dépit de la pluralité des langues, des politiques locales et des races. D’où l’aspect de «panorama synthétique» qui caractérise l’ouvrage.

Yolanda Wood ne s’arrête pas seulement à une chronologie, elle interroge les faits artistiques avec intelligence et passion. Elle propose une problématique du temps de la région. Elle accompagne l’acte de création d’une réflexion théorique et critique.

Tout au long de l’ouvrage, l’auteur soulève des interrogations intéressantes, par exemple sur le rapport temps-espace dans le processus artistique. Elle nous fait voir comment l’art de la région acquiert sa propre autonomie en passant par une étape d’imitation à une étape de pré-autonomie grâce à une culture de résistance portée et par des hommes de culture (le Cubain Nicolas Guillén, le Dominicain Pedro Mir, l’Haïtien Jacques Roumain pour citer des exemples) et par les peuples eux-mêmes.

Le volume I «l’art de la Caraïbe» publié par la Fondation Culture Création se trouve déjà en librairie. Il se compose de trois parties:

  1. Méthode et problématique de l’histoire
  2. Cartes et planches
  3. L’art de la Caraïbe ancienne.

Contre l’oubli…

Lucienne Heurtelou Estimé, Dumarsais Estimé: Dialogue avec mes souvenirs, Port-au-Prince, Éditions Mémoire, 2001, 200 pages.

Lucienne Heurtelou Estimé, 80 ans, écrit ses mémoires. Fait rare en effet dans l’histoire de la littérature haïtienne qu’une femme de cet âge ose dire: j’ai une tranche de vie et des souvenirs à raconter.

Dans son témoignage, il est question de son mari, l’ancien président Dumarsais Estimé, qui dans les années quarante, nourrissait le rêve de construire Haïti. Le régime d’Estimé est perçu diversement: mégalomanie tropicale pour les uns, clairvoyance politique pour les autres.

En fait, cinquante années après, il reste des souvenirs, quelques traces; et ça et là quelques politiciens nostalgiques vantent l’oeuvre de Dumarsais Estimé.

Mme Lucienne Heurtelou Estimé s’est rebellée contre l’oubli dans son livre Dumarsais Estimé, Dialogue avec mes souvenirs. Elle raconte à sa manière sa vie de Première Dame, son exil, ses tourments, ses joies. Dumarsais Estimé: Dialogue avec mes souvenirs montre – dans une langue claire – avec une pointe d’intimisme, cette époque d’euphorie où tous les espoirs étaient permis.

Jouer et lire le théâtre

Béleck Georges, Amour et mensongeBéleck Georges, Amour et mensonge, Tragédie en 4 actes, Port-au-Prince, Imprimeur II, 2001, 101 pages.

Béleck Georges est animateur culturel. Il est de ces jeunes créateurs qui entendent bousculer les habitudes du milieu. Il dirige le centre culturel COSAFH, doté d’une bibliothèque publique: Bibliothèque Feliks Moriso-Lewa.

Béleck Georges anime une jeune troupe de théâtre, composée surtout d’écoliers et d’étudiants. Après quelques mises en espace, il entreprend d’écrire pour le théâtre. Amour et mensonge est son premier titre. Nous saluons le pari de Georges. Car du théâtre dans notre milieu, ça ne se publie pas. Quant à lui, il veut jouer, mais aussi donner à lire son théâtre.

Emma, Emma…

Rodney Saint-Éloi, Cantique d’Emma (avec des encres de Tiga), Port-au-Prince, Éditions Mémoire, 2001, 72 pages.

Le mot emma, dans son etymon, renvoie au sang et à la lumière. Dans le recueil de poèmes Cantique d’Emma de Rodney Saint-Éloi, il en est tout autrement.

L’imagerie de l’île vient – comme le vent – raconter à l’Autre les pays réel et rêvé, explorant les ressources de l’imagerie insulaire.

D’un cantique à un autre, les éléments s’embrasent. Les mots, les choses et les êtres sont heurtés au défi d’aimer, de vivre et d’espérer. Alors ne reste qu’un long chant.

Les encres de Tiga content à leur manière cette traversée poétique qui entend tout refondre par le simple pouvoir des mots/maux:

En sanglots roulent ces temps où je fus île

Bâtissant mes citadelles sous la candeur des pluies

Mes tresses de nuage dansaient des blues étranges

Mes mers éclatées chantaient les azurs inconnus

Et mes collines préférées s’assemblaient cailloux

Le poème Cantique d’Emma a été primé par la revue VWA et a été publié, en 1997, à Chaud de Fond, en Suisse.

Pour le pays…

Déita, Mon pays inconnu, tome II, Port-au-Prince, Imprimeur II, 2001, 288 pages.

Déita poursuit son pari: présenter Haïti sous ses aspects les plus insolites. De la faune à la flore en passant par les diverses pratiques symboliques, l’auteur montre la richesse des légendes du pays.

Elle offre dans son essai Mon pays inconnu, tome 2, une espèce d’inventaire de la culture haïtienne, on y découvre à loisir certains phénomènes sociaux ou certaines activités rituelles et cultuelles, décrites avec force détails.

Avec cet inventaire de la culture haïtienne, nous regardons de plus près les moeurs, coutumes et traditions populaires d’Ayiti.

Cet ouvrage est une référence pour celles et ceux qui ont envie de mieux connaître et/ou penser Haïti.

Clin d’oeil!

Georges Castera, JòfGeorges Castera, Jòf, Éd. Mémoire, 2001, 88 pages.

Jòf, le récent recueil de poèmes en créole de Georges Castera s’adresse sans aucun doute à ceux et à celles qui savent aimer. L’auteur prétend qu’en créole haïtien, à existe deux mots, renmen/lanmou, pour designer ce qui a trait au sentiment amoureux, mais ils prêtent souvent à confusion.

Quant à l’amour physique, il s’exprime par des verbes tels dévorer, manger, écraser, étouffer.. comme si dans l’acte d’amour il y avait refus de l’acte lui-même. L’amour semble faire problème dans notre société.

Questionné sur son ouvrage, l’auteur nous apprend que «nombreux sont les poètes qui écrivent des poèmes d’amour. Mais simplement comme refus de la politique pour ne pas faire masse, ou encore comme refuge egotiste pour ne pas faire corps, et vivre en solitaire leur solitude».

Pour Georges Castera d’une façon générale, «les poèmes d’amour en créole sont d’une mièvrerie à faire peur. Dans leur sensiblerie, l’amour est toujours synonyme de douceur. Rappelons que le mot jòf signifie l’entrebaillement qui laisse voir subrepticement ou l’échancrure d’un habit, d’une phrase. Jòf incite au rêve profond, les yeux grands ouverts, il s’adresse aux gens intelligents.

Lectrices bégueules et lecteurs pudibonds, s’abstenir».

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mis en ligne : 2 octobre 2002 ; mis à jour : 28 octobre 2015