Gabriel Chifu, poésie – Boutures 1.3

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Poésies
vol. 1, nº 3, pages 16-17

 

Exercices de séparation

je ramasse dans un havresac tout ce que je trouve en moi
et je pars.
plutôt à la légère que sérieusement
et je m’éloigne de moi
de loin je tourne mes yeux
et je vois comment les moineaux me picorent
je vois comment me frappent les gouttes de la pluie
je vois comment m’écrase
un tracteur à chenilles des années 50.
vu de loin par mes propres yeux
j’apparais telle une boîte de conserve
récemment abandonnée à la poubelle
comme une église
d’où tous les croyants se sont enfuis
je suis comme une nuit de Saint-Barthélemy.
je ris aux éclats de mon apparition
jusqu’à ce que le rire se décolle de mes lèvres
et part en vol revient sur ses pas
s’approche de mon corps abandonné et lui demande :
«n’ai-je pourtant pas oublié chez toi une clé rouillée?»

(version française par Ioan Lascu)

Souvenir

c’était l’automne. les éléphants transportaient en traînant
dans la plaine déserte
le cadavre d’un rêve énorme qui ressemblait violemment à un ciel endormi.
j’ai soupiré. à ce moment-là tu es descendu du miroir
et tu es entré dans mon cerveau avec ton tournevis
en étoile tu m’as dévissé une à une
toutes les émotions. ennuyé, tu les as chiffonnées puis
tu t’es posté devant moi furieux et m’as flanqué
une paire de gifles avec raison
toi le frère de la nuit toi la fille et la mère du doute.
tu as avalé la rue comme une aspirine
tu as bu un verre d’eau et m’as demandé
en te rudoyant des explications : qu’ai-je fait avec le déluge et
les guides
où sont les coups de la cloche pourquoi
ai-je écarté la pierre tombale et pourquoi la mer
est brûlée. je n’ai pas su quoi répondre
je n’avais aucune excuse. je me suis penché
sur mes rebords comme sur le rebord d’un abîme
je me suis jeté
mais je n’y suis pas tombé:
le vide de l’abîme était toujours moi

(Version française par Ioan Lascu)

Brève histoire de l’univers

j’étais celui qui partais en quatre sens simultanément
décidé à mettre du sel sur le cadavre du vent.

quelqu’un lisait page à page
le néant tout autour
des vautours blancs arrachaient les lettres du livre
et avec ces lettres se débattant à leurs griffes
ils passaient au-delà à travers l’obscurité en lambeaux.

à l’attente de la balle qui
expulsée depuis des millénaires
se rendait vertigineusement et sans faute vers moi
je confondais l’esprit avec l’esprit-de-vin

le coeur avec le nord
le ciel avec la terre

parmi les décombres de la mer
des hommes en uniformes noirs
traquaient le dernier son.
je voyais comme il mourait
sans pouvoir rien faire.

(Version française par Ioan Lascu)

Le petit poème de la mort. Le commencement de Dieu

je ne sais pas si je suis mort. je ne sais pas si j’ai vécu. je ne sais pas si je suis né. je suis un amateur, un dilettante dans les choses de la mort. dans les choses de la vie. dans les choses du ciel. (je voudrais reproduire Dieu mais je n’ai pas l’oreille musicale – seul vient un poème cacophonique un rythme froissé une musique décapitée un vide dilaté. Dieu est plein de lumière. Dieu est la lumière même. une lumière insaisissable. Dieu est aveuglant et moi je ne comprends rien de lui je ne retiens rien de lui.) je hurle et je suis enterré dans le silence. ère de silence sur ère de silence se superposent au-dessus de moi. une petite vie dans un monde petit. un monde comme un point perdu parmi les fourmis qui paraissent géantes! c’est mon monde que je veux décrire, dont je serais le chroniqueur avec ses entrailles habitées par des soleils meurtriers et intraduisibles avec les lèvres brûlées dans le désert d’il y a deux millénaires.

*
ces vers : des mots mélangés à des cris déchirés, avec du sang avec des os fracassés avec des veines coupées avec des poumons et des côtes avec des yeux et du foie avec du sperme et de la cervelle avec des souvenirs que toute mémoire vomirait sans avoir pu les digérer.

*
tout est mis à l’envers en moi. tout me blesse. je voudrais m’évader de ce réel qui tient ses étoiles à la place des pieds et son cúur à la place des yeux de ce réel qui marche sur ses mains et regarde avec le brouillard de ce réel qui a jeté pêle-mêle des hardes et des églises dans des boîtes à ordure pestilentielles de ce réel sourd-muet ivre amnésique mythomane, etc.

*
…je pleure, je pleure. je ne peux plus supporter cette solitude qui me brûle l’âme et la réduit en cendres. je pleure mes larmes submergent les océans je pleure je veux partir lentement serein sur la plaine blanche dépourvue de sentiers. je veux partir vers la mort rencontrer ma mère Là-bas. la caresser l’ouvrir (tout ce qui m’est arrivé depuis que je suis sorti de son ventre a été une erreur) rejoindre son ventre. regagner la chaude obscurité protectrice me jeter dans l’abysse infini d’avant les mots vivre en chute dans le néant vers le précommencement.

*
je suis un arbre sur lequel la mort souffle comme le vent secouant ses feuilles
le berçant désespérément du démon vers Dieu
un arbre désolé aux branches bercées par la mort

(Version française de Marc Chambost et Cornélia Ciolac)

bout

Gabriel Chifu
Poète et romancier, G. Chifu est né le 22 mars 1954 dans la ville de Calafat, petit port du Danube. Il publie en 1976, un recueil de poésies À l’abri du cúur. A publié également aux États-Unis, en Angleterre, en Italie, et en Yougoslavie, etc., dans des revues et anthologies de poésie.
Il devient le rédacteur en chef de la revue Ramuri, en 1991. Gabriel Chifu a reçu le Prix de l’Union des Écrivains pour son roman Le Marathon des Vaincus ; et le Prix de L’Union des Écrivains pour Aux confins de Dieu.

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mis en ligne : 9 janvier 2002 ; mis à jour : 25 octobre 2015