Anne Cheynet, Les Muselés


Préface

Ce récit se situe entre 1954 et 1972. Il est né à partir de témoignages recueillis dans une certaine classe sociale, celle des déshérités. Tout est vu à travers leurs yeux, leurs aspirations, leur culture. Je n’ai pas voulu y faire à titre personnel le procès ou l’apologie d’aucun parti politique. La fraude électorale, les pressions politiques, la corruption, l’exploitation y sont dénoncées. Elles sont évidentes et parfois notoirement reconnues… Si la confiance extrême du peuple dans le Parti communiste réunionnais transparaît dans mon livre, je n’ai pas cherché à faire entrevoir une solution dans un sens ou dans un autre, à savoir donner une opinion sur le débat qui oppose autonomistes et départementalistes ; il y a toutefois une constatation qui s’impose d’elle-même et qui est l’idée-clé de ce roman : en plusieurs décennies rien n’a changé en profondeur pour le peuple réunionnais. La classe travailleuse est toujours exploitée, méprisée, assistée. Elle ne s’est pas élevée. On peut dire, sans abuser du mot, que l’esclavage n’est pas mort à la Réunion. La dignité humaine n’est pas respectée. C’est ce qu’il y a de plus révoltant et il faut le dire, le crier, le hurler. Personne n’a le droit d’ignorer que, dans ce pays, des hommes sont obligés de se taire, de tout accepter pour ne pas mourir de faim, de marcher à quatre pattes devant les plus puissants : ceux qui détiennent le pouvoir de l’argent, de l’instruction.

Muselés par l’alcoolisme, l’analphabétisme, la misère, une religiosité opprimante, ils vivent au jour le jour, s’accrochant à tout espoir qui leur est donné, s’y accrochant à court terme car il faut avant tout « survivre » ; la faim et les conditions de vie lamentables, si elles laissent la place à l’illusion, n’en laissent pas souvent au rêve, ni à la réflexion politique.

Enfance et adolescence volées par les corvées, la misère, les bagarres, la violence, ils se retrouvent vieux, après une vie d’esclaves.

Pourtant, contre la tôle des bidonvilles, la petite fleur espoir pousse encore. On se demande comment : peut-être [comme le disait Simone de Beauvoir] parce que « si l’histoire d’un est souvent si triste, l’histoire de l’humanité, elle, reste belle ».


Le texte ci-dessus a été publié comme préface au roman de Anne Cheynet, Les Muselés, paru en 1977 aux éditions L’Harmattan à Paris. Sur l’enregistrement, vous entendrez la voix de l’auteure pendant la première minute, puis celle de Julienne Salvat qui complète et termine la lecture de cette préface aux Muselés offerte aux lecteurs d’Île en île par l’auteure.

© 1977 Anne Cheynet ; © 2004 Anne Cheynet, Julienne Salvat et Île en île pour l’enregistrement audio.
Enregistré à Saint-Pierre (de La Réunion) le 3 mai 2004


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mis en ligne : 4 août 2004 ; mis à jour : 19 mars 2016