Yasminah Latidine, La représentation de la femme dans l’œuvre de Léon-Gontran Damas – Boutures 2.1

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Cayenne
vol. 2, nº 1, pages 17-18

 

« Oiseaux d’enfance déserteurs de son hoquet

Je vois les négritudes obstinées

Les fidélités fraternelles

La nostalgie fertile » 1

Évoquer Léon-Gontran DAMAS ainsi que le faisait Aimé Césaire, c’est se souvenir de la grande sensibilité dont faisait part l’écrivain.

Aussi contestataire qu’il était, l’écrivain laisse paraitre dans son œuvre l’empreinte d’une tendresse infinie. Aujourd’hui encore, Léon-Gontran DAMAS reste dans de nombreux esprits celui qui s’est longuement battu pour la réhabilitation de sa race au sein du mouvement de la Négritude.

Né le 28 mars 1910 et benjamin d’une famille de cinq enfants, Léon-Gontran DAMAS est un jeune renfermé et de nature chétive. Orphelin de mère il est confié aux bons soins de sa tante Gabrielle (qu’il surnomme Man Gabi). Férue des « bonnes manières », la mère adoptive du poète lui impose une éducation stricte et d’inspiration bourgeoise.

Après une adolescence passée en Martinique où il réussira brillamment ses études, commence alors en 1929 l’aventure parisienne. Il suit des cours de droit, de langues orientales, fréquentant également la faculté des lettres et plus tard l’Institut d’Ethnologie de Paris.

Souvenons-nous que l’engagement littéraire de DAMAS est largement inspiré par le mouvement littéraire de la « Negro-Renaissance » qui évolue aux États-Unis entre 1918 et 1928 et qui affirme la dignité de l’homme noir en tant que nègre. Ainsi, Langston Hughes, Claude McKay, Countee Cullen ou encore Sterling Brown sont-ils autant d’écrivains noirs qui garantiront une influence considérable sur DAMAS. Très actif dans les équipes de rédaction des revues Légitime Défense et L’étudiant Noir, il participe à l’engouement pour l’émancipation du Nègre, de l’Afrique et le retour aux véritables racines. Damas et ses deux amis, Césaire et Senghor, établissent le concept de négritude défini en ces termes par ce dernier :

« Objectivement, c’est l’ensemble des valeurs de civilisations du monde noir à travers la planète ». « Subjectivement, la Négritude c’est une certaine manière active de vivre les valeurs que voilà, en assimilant au lieu d’être assimilé ». 2

La Négritude devient pour eux un « moyen de réhabiliter l’homme noir » par affirmation de soi et nécessairement par la négation des valeurs blanches.

Le recueil Pigments de DAMAS paru en 1937 représente ainsi « le monument littéraire initial du mouvement de la Négritude » à travers des poèmes imprégnés d’idées nouvelles et dont la forme était, pour l’époque, tout à fait dégagée des modèles de la poésie française. Adoptant un ton très violent, le poète se révolte ouvertement contre l’esclavage, le colonialisme, l’ethnocentrisme européen, l’oppression politique et revendique la reconnaissance de sa race à travers un mélange de sensibilité aiguë et d’ironie cinglante, d’amertume voilée et de rage explosive qui caractérise sa poésie.

Outre Pigments, Léon-Gontran DAMAS est aussi l’auteur de Graffiti, Black Label et Névralgies pour la poésie. Il excelle également dans la prose en tant que conteur avec son recueil Veillées Noires et en tant qu’essayiste, avec le documentaire Retour de Guyane, « 89 et Nous, Les Noirs » et « Misère Noire ». Par ailleurs, il est l’auteur de Poètes d’expression française et de Poèmes nègres sur des airs africains.

Barbara PrézeauAlors qu’il se montre un fervent défenseur de la race noire, Léon-Gontran DAMAS témoigne de ce qui le touche en s’inspirant de la réalité. C’est ainsi que parallèlement à l’expression de la révolte, l’Amour jaillit de son œuvre nous dévoilant un imaginaire complexe dans l’expression de la tendresse. Réel est son engagement sur la condition de la race noire, mais imaginaires sont ses relations sentimentales. En effet, il nous parle des femmes, celles qu’il a connues, celles qui l’entourent, celles dont il rêve.

Elles font tout aussi bien partie des souvenirs que du temps présent. Ainsi, Pigments est particulièrement marqué par l’emprise maternelle subie dans l’enfance ; Graffiti et Névralgies illustrent parfaitement un hymne à l’amour et à la femme ; le recueil de contes Veillées Funèbres, à travers la voix de la vieille guyanaise Tètèche, nous dépeint l’univers guyanais.

Aussi aborderons-nous la place qu’occupe la femme dans l’œuvre de DAMAS en analysant la représentation que le poète se fait de l’amour et de ses relations sentimentales.

L’imaginaire féminin s’impose comme un des thèmes fondateurs de la poésie de DAMAS dans la mesure où sont déclinées de nombreuses figures de la femme. Tout d’abord celle de la Mère dénoncée pour son assimilation sans « Hoquet », mais aussi celle de l’amante adulée dans « captation », celle de l’esclave décrite avec compassion dans « En file indienne », et celle de la femme noire glorifiée dans Névralgies avec « Limbé » ou « Toute la peine ».

La femme représente tantôt un objet du désir, de plaisir, et d’admiration, tantôt de dégoût et de rejet. L’ambiguïté des sentiments exprimés dans les poèmes oscillent entre la passion et l’aversion, la nostalgie et le reniement, l’étonnement et la douleur, la fascination et le désespoir.

L’emploi récurrent du pronom personnel « Elle » est polysémique ce qui maintient constamment le lecteur en position de questionnement. De qui parle-t-il ? de sa mère, d’une amante, de sa muse, de sa Guyane, d’un souvenir ou d’un rêve ? Sans doute, est-ce un peu de chaque à la fois.

Lorsque le poète exprime son mécontentement et sa révolte contre les « bonnes manières » inculquées dès son plus jeune âge, il en parle avec son cœur et laisse transparaître au-delà des regrets, sa sensibilité et son respect. S’il semble être longtemps marqué par l’emprise de sa mère, c’est parce qu’elle ne le laisse pas indifférent.

Sa solitude intellectuelle, ses rancœurs sur le sort maudit de sa race, son désir intense d’éveiller les consciences et d’agir en conséquence ont certainement remis en question de manière considérable ses a priori sur le monde et sur l’amour.

Nous constatons, en effet, que la relation sentimentale qu’il entretien avec la femme (qu’il s’agisse de la mère ou l’amante), est ambiguë. Fatalement vouée à l’échec, cette relation et imprégnée de la méfiance du poète qui ne s’engage jamais entièrement. Le poète cultive une image de la femme absente, d’un amour révolu mais rarement d’un espoir naissant.

Le couple amoureux imaginé par Léon-Gontran DAMAS installe la femme dans une position de force et de supériorité sur l’homme, aussi bien dans les sentiments que dans les attitudes. Elle semble savoir maîtriser ses instincts et ses désirs. L’homme est condamné à « subir » ses charmes.

Ainsi, dans le Chant II de Black Label nous retrouvons le poète sous l’emprise de la séduction :

« Fasciné peut être

soudain ton regard

affronta le mien

mais de toi ou de moi qui déjà n’étions

qu’un seul beau désir insatisfait

je ne sais plus lequel

vint au-devant de l’autre

alors que l’orchestre scandait

Esclavo soy… »

Les sentiments exprimés par le poète deviennent intenses et de plus en plus complexes lorsqu’il s’imagine dans les bras d’une femme blanche.

Comment éviter le préjudice racial de ces « catins blêmes » et un pareil désastre, la couleur blanche véhiculant la possession, et donc, par extension, l’aliénation du partenaire. S’imaginant dans un tel embarras l’écrivain s’y refuse et préfère opter pour le monologue intérieur, la solitude.

Et même s’il avoue « Limbé » (mot créole désignant que quelqu’un est délaissé par l’être aimé), il sait que la situation lui échappe, les « poupées noires » sont irrécupérables. Il est fatalement désespéré :

« Désastre

Parlez-moi de désastre

Parlez-m’en »

Si le poète se montre très pessimiste sur l’amour entre deux amants, il scande par contre avec intensité son amour pour sa terre-mère. Mais là encore, les sentiments ressentis restent complexes.

La femme et l’amour représentent pour Léon-Gontran Damas une quête vaine à laquelle il refuse de se consacrer, préférant à cela le cheminement intérieur et solitaire empreint d’ironie, de dérision auquel se mêlent aisément l’humour, les rythmes et une irrésistible verve contestataire.

La démarche adoptée dans le recueil Veillées Noires composé de dix-neuf contes est différente. Damas nous restitue non seulement le cadre spatio-temporel, social et narratif de l’univers du conte guyanais, mais aussi l’imaginaire et la vision du monde selon la tradition orale. Dans ce recueil, Damas se présente comme étant le modeste transcripteur de la mythique « Tètèche », symbole de la culture matriarcale de la société guyanaise, figure emblématique, véhicule de toute une tradition et de la mémoire d’un peuple. La femme traditionnelle incarne la voix de la raison.

Si la femme est une source incontestable d’inspiration, c’est parce que le poète sait lui reconnaître le mérite et l’estime qui lui sont dus.

Ainsi, Tètèche lui vaut toute son admiration. Cette vieille guyanaise autour de laquelle sont réunis, la nuit tombée, des enfants de tous les âges. Elle incarne alors une grand-mère que le conteur n’a pas eu mais dont la présence aurait pu bouleverser l’existence.

Mais le symbole de Tètèche peut être aussi l’incarnation vivante et immortelle de sa terre natale ! La Guyane devient par là la voix même de la raison.

Tètèche demeure quoi qu’il en soit la mémoire, l’histoire et le témoin du peuple guyanais.

Si aujourd’hui, vingt et trois ans après sa mort, Léon-Gontran Damas suscite encore un intérêt considérable à l’échelle mondiale, c’est parce que chacun de nous se sent intimement interpellé et touché par la sensibilité de l’écrivain.

Ces quelques mots de pascal faisant référence à Montaigne qui disait :

« Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi car on s’attendait à voir un auteur et on voit un homme » pourrait tout aussi bien s’appliquer à Damas dont la prose restera toujours si poignante :

« Elles

Îles

assises au cœur de l’Exil abordé

dans la brume embaumée de l’aube

et les limbes

d’un limbé en pile »

 

1. Aimé CESAIRE, « Léon Damas feu sombre toujours… », in Hommage posthume à Léon-Gontran Damas, Présence Africaine, 1978.
2. Leopold Sédar SENGHOR, « Encore de la négritude, ou Négritude, Nègrerie et Nigrite », in Liberté 3 : Négritude et civilisation de l’universel. Le Seuil, Paris : 1977.

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mis en ligne : 29 mai 2009 ; mis à jour : 25 octobre 2015