Ismaÿl Urbain, « À la lune », « La fille de Damahnour » et « La noire »

Ismaÿl Urbain

Ismaÿl Urbain. Photographie prise à Marseille chez Camille Brion, 1868

À la lune

Le dernier rayon du soleil
S’est éteint dans les flots du couchant ;
Et nos voiles carrées,
Déjà humides de rosée,
S’arrondissent gonflées
Par le vent dus soir

Alors la méchante troupe de nuages
S’est réunie dans sa colère ;
Ils sont devenus gris,
Puis noirs,
Et le vent, secondant leur courroux,
Les a poussés contre toi.
Un instant tu as été voilée,
éclipsée ;
Mais bientôt, dissipant de ta lumière
Leurs jalouses cohortes,
Ils se sont enfuis épouvantés
Et tu as brillé
Dans tout ton éclat…

La fille de Damahnour

Viens, la cange est légère,
Nous remonterons vers Rhodda
Pour passer sous les jardins d’Ybraym ;
Et ramasser la senteur des orangers
Qui flotte parfumée sous les allées.
Tu croiras entendre glisser sous la feuillée
Les esprits de la nuit,
Qui recueillent tous les soupirs d’amour
Pour les porter à Dieu !
Tu verras les palais qui jettent sur l’eau
À travers les fines sculptures des fenêtres
Les reflets mouvants de leurs lumières.
Voici la superbe prison d’Abdallah,
Le pacha d’Acre, vaincu,
Écoute le bruit aigu de cette sakié
Qui crie sous le travail,
Et les sons déchirés de cette mandoline
Qui chante la chanson turque !

La Noire

Je suis noire mais je suis belle !

L’habit de la douleur est noir ; alors que vos femmes pleurent le deuil, elles se couvrent de vêtements noirs :

Moi, je suis noire ! – Mais la joie s’est assise dans ma demeure avec ses riches habits aux couleurs éclatantes ; et si je pleure mes vieux parents, c’est la couleur blanche qui me couvre le deuil.

Je suis noire ! – Mes yeux nagent dans un lac blanc comme la chair du coco. Ils étincellent comme un feu de bois sec.

La nuit est noire ainsi que moi ; comme elle j’ai des étoiles d’or, car mes regards scintillent quand la volupté les allume.

Je suis noire ! et c’est de mes dents qu’on dit : voilà de petites brebis blanches qui reviennent du lavoir. Ce n’est qu’en les voyant qu’on a trouvé la blancheur des mousselines de l’Inde.

Je suis noire ! – Voyez… ma bouche est un banquet de voluptés inouïes ; c’est la coupe où l’on boit le bonheur ; et mes lèvres sont rouges du vin des délices qui la remplit à flots.

Je suis noire ! – Mon sein est attrayant ; mes mamelles sont comme la sapotille, dures et douces ; elles sont prêtes à s’élancer au devant des caresses de l’homme, et le lait qu’elles versent aux lèvres des enfants est comme celui des génisses.

Je suis noire ! – ma taille est légère et harmonieusement balancée ainsi que la tige flexible de ce bananier qui compte mes années.

Venez me voir marcher avec mon camisa de fêtes, quand le vent l’entr’ouve et vous laisse admirer ma belle cuisse si lisse !

Venez sur le midi, vous verrez la brise qui soulève mon corset, pour laisser respirer mes mamelles ardentes !

Venez le soir, dans nos anses sinueuses ; alors ma tête est rejetée en arrière, mon corps se recourbe comme une proue de vaisseau qui appelle les caresses de la vague.

Mes formes arrondies et gracieuses saillent sous mon camisa léger !

Penserez-vous que je suis noire ?

Je suis noire cependant !…


Ces trois poèmes d’Ismaÿl Urbain, « À la lune », « La fille de Damahnour » et « La noire » sont extraits de son recueil Poèmes à Ménilmontant, publié pour la première fois en 1832. Ils sont reproduits dans Voyage d’Orient, suivi de Poèmes de Ménilmontant et d’Égypte (édition, notes et postface par Philippe Régnier. Paris: L’Harmattan, 1993).


Retour:

http://ile-en-ile.org/urbain-trois-poemes/

mis en ligne : 25 septembre 2017 ; mis à jour : 25 septembre 2017