Robert Berrouët-Oriol, Aux tribus trépassées

prends bien la mesure du temps claudiquant
rue du Peuple en berne
lorsque mes lettres
un goût de maure à la bouche
prendront langue avec le sel de tes paupières
sur ta matrice
bavarde
baie de vents bègues
j’accouplerai
l’index repu d’obèses menstrues
la brûlante patience des hanches
jonchée d’épîtres décoiffées
de cruelles alluvions

d’avalasses chimères la mort aux dents

Poète !
que l’encre renouvelle ses jets de pierraille
pour dresser table sextante
l’agonie entassée des galères
aux voix emmurées
je congédie aux quatre saisons de l’Âge
l’avers des routes marines
des négoces d’ébène au triangle maraudeur
parlant langues marégraphes
quai de Babel
langues de miel et de trique
dis
connais-tu la comptine des mers sans passeport
assoiffées
du noir liant des mines
des plantations
la touée
charbonneuse maquillée d’appâts
crucifiée cruciforme crucifère
hante
les blessures de l’Ancêtre
gemmes au compas dénordé

dans tes savanes de ronces
tes raids aux tribus trépassées

captives d’Allah

tant de sourates pour les mêmes plaies de l’Ancêtre
tant de gale pour l’or béni des caravelles

nul décompte de naufrages n’a trouvé
baptistaire sur tes rives
aux nocturnes cicatrices des lèvres
comment donc taire

mes syllabes crépues
parées de dialectes déportés

un vers créole se brise
les mots déchaussés
dans la géographie des siècles
la plainte mortifère des siècles
au nom du père
du fils
et du saint-esprit
à lapider des sexes crédules de défaite
un imprimatur
de deux mille quatre lunes sanctifiées
égrène ses cargaisons
rumine encor ses psalmodies
de dieux Toucouleurs vaincus en haute mer
dans la géographie des siècles
sur la terre comme au ciel

la détresse de l’Ancêtre m’est familière

qui songe oc et oil
qui parle angevine et poitevine
sur les misaines de l’ardoise
la geste parricide
danse
l’hallali des Fils aux mains roucou
l’avalasse macabre masquant ses fosses
de mots fleuris
léthal rictus d’un Coq polyglotte
ivre de plain-chants
ton mur des lamentations

aux tribus trépassées

oste sa mémoire
pleure sa légende


Ce poème de Robert Berrouët-Oriol, « Aux tribus trépassées », a été publié pour la première fois dans le recueil En haute rumeur des siècles, publié à Montréal chez Tryptique en 2010, pages 97-123. Il est reproduit sur Île en île dans une version antérieure de 2005 avec la permission de l’auteur.

© 2005 Robert Berrouët-Oriol


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mis en ligne : 5 février 2013 ; mis à jour : 12 novembre 2015