René Depestre, 5 Questions pour Île en île


René Depestre répond aux 5 Questions pour Île en île.
Entretien de 63 minutes réalisé par Valérie Marin La Meslée chez l’auteur, la Villa Hadriana à Lézignan-Corbières, le 3 février 2016 (ainsi qu’en partie le 19 août 2015).
Notes de transcription (ci-dessous) : Coutechève Lavoie Aupont.
Dossier présentant l’auteur sur Île en île : René Depestre.

début – Mes influences
06:24 – Jacmel
12:12 – Mon enfance
21:47 – Mon oeuvre
29:15 – Poétique et politique
51:07 – Haïti, un hapax
57:54 – L’insularité
59:53 – « Le grand âge d’homme »


Mes influences

René Depestre : Il y a eu une double influence, parce que je pensais à la culture orale que je portais. Du fait de parler créole, ma langue maternelle, je recevais une formation orale importante de lodyans. La lodyans est une caractéristique – autant que la crise de possession – de l’imaginaire haïtien. Le mot « audience » en français a pris une connotation différente [en créole]. La lodyans est une forme de narration populaire. Or la lodyans que je portais a rencontré, si je peux dire, physiquement, le surréaliste chez Césaire, chez Breton.

Puis, il y avait mes lectures. Il y avait mes lectures des romanciers du 19e siècle : Fenimore Cooper, Jules Verne, Zola, Victor Hugo et de tous les romanciers moins connus. Les petits auteurs. Je les ai lus aussi, du 19e siècle. Il y avait beaucoup d’écrivains, comme Paul Féval, qui avaient leur charme. Je lisais Flaubert, Lautréamont. Je lisais Rimbaud. Balzac naturellement. L’insurpassable Balzac.

Valérie Marin La Meslée : Est-ce que vous étiez déjà poète quand Aimé Césaire est arrivé en Haïti ?

Oui, j’étais déjà poète. Mais je pense que je commençais par être un poète académique. Je dois avouer que j’avais un faible pour les poèmes d’Alfred de Musset. Tout en côtoyant avec beaucoup de passion [des poètes tels que] Rimbaud, Baudelaire, Verlaine, Lautréamont et Tristan Corbière; j’avais un faible pour Alfred de Musset. Mes premiers poèmes en ont été influencés ; je rimais à l’époque. Je faisais des alexandrins dans la tradition de Musset, de Lamartine… J‘avais été attiré par les poètes romantiques. Hugo avait une place à part. Hugo était un précurseur du surréalisme. Et puis Césaire est arrivé pour me sortir de tout académisme, en rompant d’abord avec la prosodie traditionnelle. En me faisant découvrir le vers libre de Guillaume Apollinaire, d’Aragon, d’Éluard, de Breton, enfin les grands. Le mouvement surréaliste dans son ensemble; Tzara. Césaire est arrivé au bon moment pour nous ouvrir des horizons, pour nous dégourdir. On était des intellectuels de province. Il nous a emmenés de plain-pied dans le 20e siècle.

J’avais découvert Langston Hughes, Countee Cullen, Claude McKay et tout le mouvement de Harlem. Le professeur W.E.B. Du Bois était le grand esprit de la décolonisation des États-Unis et des Noirs américains. Cela m’a renforcé dans mes convictions puisque Césaire et Senghor eux-mêmes avaient fréquenté les Noirs américains à Paris et avaient été influencés par la Renaissance de Harlem. Il y a eu un double mouvement ; j’étais à la fois influencé par Césaire et par les Noirs américains.

En même temps que je lisais ces auteurs, je lisais les Haïtiens aussi. Je lisais les essayistes d’abord : Anténor Firmin, Louis Joseph Janvier, Edmond Paul… Et puis j’ai découvert l’écrivain Frédéric Marcelin, et les écrivains de la revue qui s’appelait La Ronde. Et les poètes haïtiens, comme Oswald Durand et d’autres poètes intéressants, jusqu’à Jean Price-Mars qui, avec Jacques Roumain, a été vraiment le père des lettres modernes d’Haïti. J’ai fait le lien entre les auteurs du 19e siècle et ceux de la Revue Indigène de 1927 autour de Roumain et de Price-Mars. La liaison est faite comme cela. Jacques-Stephen Alexis et moi avons eu à peu près les mêmes lectures.

Jacmel

Je me souviens de tout. Jacmel est une ville qui a eu une existence picaresque. Il n’y a pas d’autres mots. Il faut remonter au picaresque espagnol pour comprendre une ville comme Jacmel. Les habitants avaient de l’allure. Ils savaient vivre outre le carnaval qui était leur grande création annuelle. À part la vie catholique, il y avait le carnaval, et il y avait des gens avec des personnalités exceptionnelles.

J’ai connu un homme que l’on prenait pour fou qui s’appelait Sébastien Nassaut. C’était un homme qui avait fait des études de droit à Leyde en Hollande, de brillantes études de droit et qui est rentré en Haïti. Au lieu d’aller enseigner dans l’université d’État d’Haïti – il était parmi les rares docteurs de l’époque – il a ouvert un commerce à Jacmel qu’il a appelé « La petite galerie Nassaut ». Un beau jour, on a vu Sébastien Nassaut mettre l’échelle devant la petite enseigne et faire l’ablation du « T ». Les gens n’ont pas compris ce qui était arrivé à Sébastien Nassaut (les gens suivaient tout…). Quelqu’un qui monte sur une échelle à sept heures du matin pour enlever le « T » de son nom, qu’est-ce qu’il fait ? On a tout de suite compris : avec l’ablation du « T », il basculait dans l’histoire de la dynastie des « Orange-Nassau » d’Hollande. Il avait gardé un souvenir tellement fort de la vie hollandaise, de l’histoire hollandaise, de l’expérience des tulipes, des moulins à vent, de tout ce qui caractérise l’aventure historique de la Hollande qui avait créé un empire en Asie du Sud-Est, qu’il s’est dit « pourquoi pas un petit pays comme Haïti, qui a de l’audace et qui est rentré avec fracas dans la vie internationale, n’aurait-il pas un avenir à la Hollandaise ? » Il a envoyé des lettres à la cour de Hollande. Il y avait une jeune princesse hollandaise à l’époque, fille de la reine Wilhelmine. Il a eu une correspondance, disons « amoureuse » avec la princesse. Elle lui envoyait des cadeaux. Il a planté des tulipes sur la place d’Armes de Jacmel. Il a construit des moulins à vent dans plusieurs endroits de Jacmel. Il a établi un cours de hollandais parce qu’il parlait hollandais, ayant fait ses études de droit en Hollande. Haïti devenait une sorte de petite Hollande tropicale au bord de la mer Caraïbe ! Voilà une histoire qui a frappé mon imagination, parce que j’ai connu cet homme. Cela a fini tragiquement, tellement il pensait qu’il était le représentant de la Hollande en Haïti. Or un jour, la jeune princesse qui avait épousé un jeune prince hollandais voulait faire une croisière dans la Caraïbe pour connaître cet ami jacmélien. Quand [ceux du] gouvernement haïtien – un gouvernement de sac et de corde, hors-la-loi – [ont] appris que Sébastien Nassaut, ce fou, voulait recevoir les princes hollandais, ils l’ont arrêté pendant la visite. Quand les princes hollandais demandaient où était Sébastien Nassaut, ils [du gouvernement] ont dit qu’il était en voyage. Lui, quand il a appris cela, il s’est suicidé. Il s’est pendu. C’était la chance de sa vie de rencontrer la princesse adorée qui allait lui donner les secrets, lui livrer les secrets de la réussite hollandaise. C’est une belle histoire que j’appelle « La petite galerie Nassau ». C’est surréaliste.

J’espère encore pouvoir écrire. C’est lié à mes souvenirs de Jacmel. Il y a d’autres histoires. Il y a d’autres personnages. Ma grand-mère faisait partie des personnages extravagants parce qu’elle était la femme d’un général haïtien, le général Solon Oriol qui a été assassiné, fusillé dans les montagnes de Jacmel avant la Première Guerre mondiale. Après – même avant – la mort de son époux, elle portait l’uniforme. Quand elle savait que son époux la trompait au bas de la ville avec une femme de Jamel, elle débarquait chez les adultères en grand uniforme de général, et frappait tout ce qui lui tombait sur la main. On racontait à Jacmel que ma grand-mère allait frapper ses rivales chez elles avec l’uniforme du Général Solon Oriol. La preuve que, dans mon enfance, on l’appelait général Solon. Moi-même, je l’appelais souvent Général Solon dans la maison. Et elle répondait.

Voici dans quelle ambiance picaresque j’ai grandi, entre autres, à Jacmel.

Mon enfance

Nous étions cinq enfants. Ma mère qui était une mère poule a voulu donner à chacun de ses enfants, trois garçons et deux filles, le sentiment  que c’était lui le préféré. Moi, je pensais que j’étais le préféré. Mais ma sœur le pensait aussi. Les autres le pensaient aussi. Elle s’arrangeait pour que son affection garde la même valeur pour chacun de nous. C’était extraordinaire. Donc, on l’aimait beaucoup. Cela explique le roman Popa Singer. Je devais écrire ce roman. Cela avait une très haute valeur affective. Ce n’était pas seulement d’écrire un roman. C’était plus que cela.

Ma grand-mère m’a donné le goût de la lecture. Si ma mère m’avait donné le goût de la lodyans, de l’oral, la culture orale et le créole, c’est ma grand-mère qui m’a passé les livres d’Alexandre Dumas. Les livres de Jules Verne, de Fenimore Cooper, de Victor Hugo, Pierre Loti, Segalen également. Parmi les auteurs de moins d’importance, il y avait [Lafcadio Hearn], qui a beaucoup écrit sur la Martinique et sur le Japon où il a vécu. C’est un très bon écrivain. « Exotique ».

Est-ce qu’il y a une ou deux personnes qui auraient été marquantes dans votre parcours, dans l’enfance ?

D’abord, mon père. J’ai eu l’occasion de dire que mon père a contribué à créer ses enfants, dont moi. Une fois par semaine, il nous réveillait à cinq heures du matin. Il disait que nos soirées étaient dominées par le personnage de Charlot. Nous avions des parents qui avaient une petite salle de cinéma. On y accédait dans la famille. On entrait directement par une porte de la salle à manger et nous étions de plain-pied avec une petite salle de cinéma. Ce qui nous intéressait particulièrement, c’étaient les films de Charlot. Charlot avait émerveillé notre enfance. Mon père disait que nous avions besoin de cinéma du petit matin. Nous ne pouvions l’avoir qu’en allant au golfe le matin voir le soleil se lever. Je commence mon livre, Une gomme pour le crayon du Christ, par décrire le ravissement que l’on avait.

Dans mon souvenir à Jacmel, je garde le souvenir d’un double ravissement : la beauté du golfe et la végétation de rêve propre au site jacmélien. C’est certain, dans les années 1930, on a vécu dans un perpétuel émerveillement. De fleurissants vergers voisinaient avec des cultures vivrières qu’ils étaient autant. Les potagers faisaient également rêver. L’espace haïtien était aussi une fête quant à la variété des oiseaux, quant à la variété des arbres fruitiers, la variété des cours d’eau sous la haute juridiction des arbres à pain, des palmiers, des cocotiers.

On avait un environnement naturel qui ne pouvait que nous frapper. Cela, je le dois à mon père.

Je pense que j’ai eu très tôt, dès l’enfance, un rapport intime avec la nature. Un rapport cosmique. C’est notre père lui-même qui a créé chez nous – dès l’âge de sept ou huit ans – un sentiment de la nature très fort. Par exemple, il nous réveillait une fois par semaine très tôt tous les samedis matin rien que pour aller voir le lever du soleil dans le golfe de Jacmel. Très tôt, on a su nommer tous les arbres du pays, tous les oiseaux. On savait les moindres nuances du soleil dans une journée. C’était extraordinaire. Chaque soir avant d’aller dormir, je sors pour me plonger dans une amitié profonde avec les arbres. J’ai un sentiment cosmique de toutes les manifestations de la vie. À commencer par la nature, par les arbres, la rivière, les étoiles, le feu, la mer, et cetera.

L’autre versant, c’est ce que l’on doit à ma mère. À ma mère, on doit la connaissance du vodou. Ma grand-mère ne voulait pas en entendre parler ; c’était une dame mulâtre stricte très proche de la France qui disait que le vodou ne pouvait que nous éloigner des pratiques françaises de la vie en société. La vodou ne pouvait que nous perdre. Ma mère, en cachette, nous acheminait vers la connaissance du vodou, le sentiment de la nature et la connaissance de la lodyans (ma mère racontait tout le temps des histoires). Ma grand-mère était une femme d’action. Elle avait des plantations de café. Elle exportait le café. Elle avait même une petite fortune à un moment donné. Elle avait des plantations dans un endroit qui était un écosystème agricole très fertile que l’on appelait la vallée de Marbial. Elle exportait le café en Italie, dans les pays scandinaves, en France. Ma grand-mère était à la tête d’une maison d’exportation commerciale. Et puis, elle a connu une ruine. Il y a eu un grand incendie qui a ravagé Jacmel en 1896. J’ai dit dans mon Popa Singer que le Christ qui passait à l’époque en bateau à voile devant le golfe de Jacmel n’a pas voulu assister à Jacmel en danger. On aurait pu l’accuser de non-assistance à peuple en danger. Il disait qu’il ne voulait pas apporter une aide aux Haïtiens. C’est comme cela que le Christ n’a jamais mis les pieds en Haïti. J’avais lu un roman formidable d’un écrivain italien, Le Christ s’est arrêté à Eboli de Carlo Lévi. Cela m’a rappelé une zone de la péninsule où le Christ n’était pas arrivé. C’est pour cela que j’ai écrit Une gomme pour le crayon du Christ, le titre de mon livre [inédit].

Il y a une logique dans tout ce que j’écris qui vient de mon enfance sans doute. Dans différentes directions, pas seulement dans celle de raconter des histoires, pas seulement une perception visionnaire de la vie, une perception érotique de la vie. Parce que, très précocement, j’ai connu les femmes. Quand j’assistais aux cérémonies vodou, il y avait les jeunes filles hounsis – les sacerdoces du vodou – qui dansaient presque nues. Avant l’adolescence, le corps de la femme ne m’a pas excité, mais m’a émerveillé. Je suis entré dans la vie érotique par l’émerveillement. Je me suis même étonné que les hommes aient tu le sentiment de merveilleux sur le plan religieux. On parle du merveilleux chrétien sur d‘autres plans [comme si] le sens du merveilleux n’a pas marqué les relations que l’homme et la femme peuvent avoir au lit. Or, je pense que c’est une expérience qui révèle de la merveille. Quand on pense comment on est habillés, comment on se voit dans la vie sociale et brusquement toutes les frontières tombent ! On est nus. Cette nudité a été l’objet d’une compagne de dénigrement de la grande religion. Je n’ai jamais compris cela. Pourquoi le catholicisme, le bouddhisme et l’Islam ont-ils discrédité le corps de l’homme et surtout de la femme ? L’émerveillement me vient de la nature, mais je l’ai adapté à toutes les formes d’existence sociale et privée de l’être humain. Je vois les choses comme cela. C’est ce que j’appelle ma poétique générale de la vie en société.

Mon oeuvre

Comment êtes-vous passé à l’écriture ?

En écrivant mes poèmes influencés par Musset. Je gribouillais de petits poèmes en classe, en première. Dès la classe de seconde, quand le cours m’ennuyait, je faisais de petits poèmes que je passais à mes copains. C’est comme cela, en bricolant. Puis, j’ai fini un jour par penser que peut-être un livre… Je voyais la vie avec beaucoup de pessimisme. C’était pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ma mère nous portait à bout de bras avec sa machine à coudre. Nous pensions à ce que nous allions devenir. …Je me suis dit qu’un livre pourrait nous sortir de la misère ; je l’ai dit à ma mère. Elle a mis les mains au ciel et a dit, « mais un livre ne pourra rien pour toi ». Je lui ai dit que l’on ne sait jamais.

J’ai fait Étincelles. Je l’ai porté à l’imprimeur. L’imprimeur ne voulait pas en entendre parler et j’ai dû insister. Il a fini par l’éditer. J’ai eu du succès. Cela a attiré l’attention de l’attaché culturel de France en Haïti qui n’était autre que Pierre Mabille, écrivain proche de Breton, qui m’a d’ailleurs présenté à André Breton. De fil en aiguille, j’ai fini par avoir une bourse par la grande porte, par Breton, Césaire, Mabille. J’ai eu une bourse pour cinq ans à la Cité internationale des arts. Pour moi, c’était un horizon absolument dégagé. On a ouvert les horizons devant moi, des gens extrêmement intéressants.

J’ai écrit ce petit livre. J’ai demandé à mon éditeur d’imiter de très près les Éditions Gallimard parce que je voulais une couverture qui était celle de tous les livres qui m’avaient frappé : Malraux, Roger Martin du Gard, Sartre, Camus et d’autres : tous les grands auteurs de Gallimard du 20e siècle. Je les avais lus. J’avais un faible pour ces couvertures. Mon livre a été un succès, a été très bien accueilli. Quand Breton est arrivé, on lui a fait lire Étincelles et Gerbes de sang. J’ai écrit deux petits livres. Je ne sais pas ce que cela vaut. En tout cas, Césaire m’a encouragé de continuer. Il m’a dit que je n’étais ni Rimbaud ni Lautréamont, mais que j’avais de l’avenir. Que je pouvais continuer. C’est comme cela, en arrivant à Paris, j’ai continué à écrire et à publier chez Seghers.

Dans votre œuvre, vous avez commencé par la poésie. Mais il y a une branche pour l’essai, une branche pour le roman, une branche pour les nouvelles. Comment tout cela a marché ?

Paradoxalement, dès le départ, je ne voulais pas être essentiellement un poète. Je voulais raconter. J’étais sous l’influence des lodyans ; j’avais l’habitude de raconter des histoires. Ma mère, elle-même, outre le fait qu’elle avait un lwa blanc dans la tête, était une lodyansè de qualité. Ma mère racontait et tout le monde l’écoutait quand elle prenait la parole. Donc, j’ai porté un lodyansè en moi. Mais j’ai découvert qu’il était plus difficile d’écrire un roman que d’écrire les poèmes. Cela me demandait beaucoup plus d’effort d’écrire, de raconter les choses à l’écrit dans la langue française. Je n’avais pas confiance en moi en tant que romancier.

Quand je suis arrivé à Paris, j’ai découvert toute la littérature française. Cela m’a conduit à une certaine humilité. Je me suis dit de continuer à écrire des poèmes et, quand j’aurais un peu plus d’expérience et de connaissance de la vie, j’écrirais des romans. Je ne suis jeté à corps perdu dans la vie à Paris ; dans quelques années, j’écrirai des nouvelles. J’aimais beaucoup les nouvelles de Maupassant. Tchekhov m’a plu également. Les nouvellistes russes. Gogol. Je m’étais promis d’écrire des nouvelles.

La nouvelle est très importante, notamment quand je traite de thèmes érotiques.

Comme j’avais fait Sciences Po, il y avait en moi un essayiste. J’avais des connaissances philosophiques et théoriques, notamment du Marxisme. J’ai fait de petits essais. La grande surprise que j’ai eue – je ne donnais pas beaucoup d’importance à ces petits essais ; pour moi, c’était des petits travaux de circonstance – quelle n’a pas été ma surprise de recevoir un livre d’anthropologie où un anthropologue [Philippe Chanson] a choisi [comme titre] Dix métaphores pour penser le métissage. Or, moi, j’ai écrit beaucoup sur le métissage. J’ai lu beaucoup de textes sur le métissage. Quand j’ai vu la liste que cet auteur a arrêtée, mes cheveux se sont dressés sur la tête de surprise de me retrouver en si formidable compagnie : Victor Segalen, Claude Lévi-Strauss, Roger Bastide, Gilles Deleuze et Félix Guattari, Georges Balandier, Paul Ricœur et moi ! (« La métaphore de l’ajout »), Serge Kuzenski, Jean-Loup Amselle, François Laplantier, Alexis Nouss. Je suis parmi les dix meilleures anthropologues du 20e siècle ! C’est ce qui me console aujourd’hui, ces variations métisses de n’avoir pas perdu les années qui me séparent du manuscrit de Popa Singer. Depuis tout ce temps ceux que j’écris en prose, ce sont ces petits textes qui ont une certaine valeur. Ce n’est pas de la fiction. C’est de la réflexion anthropologique. Valable. Sur la négritude, les problèmes et tout le reste. Je suis très content de ne pas avoir perdu mon temps. Je me suis rebattu, si je peux dire, sur l’essai. De petits essais qui ne sont pas passés finalement inaperçus.

Politique et poétique

Faisons une pause sur le jeune homme qui a décidé de publier un recueil et qui entre dans cette vie littéraire de plain-pied avec la fondation de La Ruche. Pouvez-vous me dire un mot de cette équipe qui, à la fois politique et poétique, a bouleversé [le pays] ?

Après le « succès » d’Étincelles, mon premier livre… En peu de temps, j’en ai fait deux éditions. J’ai dû gagner entre mille et deux mille dollars, ce qui, à l’époque en Haïti, était pour un jeune homme pauvre une somme. Nous nous demandions d’abord que faire avec ce succès que j’avais dans la société haïtienne. J’étais le garçon que l’on admirait. On m’invitait à des bals. Pour la première fois, j’avais le privilège de danser avec les plus belles filles de la ville. Comme j’étais déjà porté sur les aventures érotiques, c’était un événement beau pour moi d’être accepté dans les fêtes, les clubs mondains que dirigeaient des gens comme Bloncourt et Alexis.

Et puis, j’ai un copain [Théodore Baker] dont j’étais très proche ; j’étais d’ailleurs le fiancé de sa sœur, la très belle Adeline Baker. J’étais très bien accueilli par la famille Baker, une famille de classe moyenne qui avait des filles très jolies, très mondaines qui étaient tout le temps chaudes, qui dansaient toute la sainte journée et qui avaient une santé du diable. C’était extraordinaire la santé de ces filles qui m’avaient beaucoup impressionné. Avec son frère, on s’est dit « pourquoi ne pas faire un petit journal » ? On l’a appelé La Ruche. J’ai apporté des sous ; la mère, ma belle-mère, des gens ont donné un peu d’argent. Comme cela, nous avons lancé un petit journal. Pas n’importe lequel. Un petit journal frondeur. Un petit journal qui, même avant l’arrivée de Breton et des surréalistes, avait un esprit révolutionnaire. Avant même notre connaissance du Marxisme. Nous avons fait un journal qui a remis tout en question : l’église, la famille, l’armée… toutes les institutions haïtiennes (déjà en crise). Nous avons proposé aux Haïtiens un autre avenir. Marqués par la Résistance française, par le Nazisme, la création des Nations-unies modernes, et cetera. Cela a marché ; nous avons renversé la dictature. Nous sommes devenus célèbres.

Pourquoi vous êtes-vous engagé en politique ?

Parce que nous avions un sens de la justice très fort qui faisait que nous ne supportions pas l’état des lieux de notre famille ; nous ne supportions pas les sacrifices que faisait notre mère. Autour de nous, dans les quartiers populaires où nous habitions, nous étions témoins de l’extrême détresse de la condition humaine en Haïti. Nous ne l’acceptions pas parce que nous avions lu certains auteurs haïtiens comme Louis Joseph Janvier, Anténor Firmin qui, sans être des révolutionnaires – et Jacques Roumain était dans notre liste – faisaient appel à un changement. Nous savions lequel. Nous ne voulions pas une révolution communiste en Haïti. Nous ne savions même pas ce que c’était. Nous voulions un changement démocratique, comme nous entendions la démocratie à ce moment-là, influencés par la fondation des Nations-Unies et par ce qui nous arrivait de la Résistance française…

Quelle leçon tirez-vous de l’équilibre entre la politique et la poétique ? Ou entre l’écriture et l’action ?

Dès le départ – dès ma première intervention en politique à 19 ans dans l’affaire de La Ruche, le petit journal qui a contribué à la défaite du dictateur Lescot –, dès l’époque, en me rapprochant de la politique, j’avais une poétique générale de la vie. J’étais poète. Mais je considérais que l’action poétique devait participer à la vie civique du pays. C’est dans cet esprit que j’ai participé à la grève générale de 1946. C’est dans cet esprit que je me suis inscrit au Parti communiste. Césaire m’a conduit au Parti communiste en 1946. C’est dans cet esprit que j’ai vécu en Tchécoslovaquie et qui a dominé mon rapport avec le Communisme. C’est ce qui m’a protégé du Stalinisme (le fait que j’étais très porté sur la poésie). J’ai connu Breton, Césaire. Le surréalisme a servi de garde-fou à mes expériences politiques. Il y a un humour dans le surréalisme qui m’a empêché d’être stalinien. Je n’ai jamais été stalinien. Même quand je militais au Parti communiste français, dans les rangs du Parti communiste tchèque, au Parti communiste brésilien, sud-américain et italien même. Le pays où je me suis senti le plus à l’aise en matière politique, c’était en Italie. Après avoir étudié Antonio Gramsci, le fondateur du Parti communiste italien, j’ai compris que les Italiens étaient les seuls à rapprocher l’action communiste à la vie culturelle du pays. Antonio Gramsci était un homme de culture. Homo di cultura, cela dit plus que « homme de culture » en français. En italien quand on dit homo di cultura, c’est tout un programme. Les Communistes étaient des homo di cultura. Je les ai rencontrés. J’ai eu le privilège de rencontrer, de converser avec Palmiro Togliatti, avec Luigi Longo, avec les frères Berlinguer. J’ai connu les dirigeants italiens qui m’ont fait comprendre que le Parti communiste italien était le seul en Europe capable d’éviter la banqueroute générale du Communisme. Mais, ils ont échoué, eux aussi.

Est-ce qu’il y a dans l’écriture une inspiration politique ? Parce qu’on comprend l’inspiration poétique dans la politique. Mais l’inverse ?

Quand on lit Popa Singer, on voit comment la politique peut être matière romanesque et quel usage de poète je fais de la perspective politique. Moi-même, cela m’a étonné. Chez moi la politique fait partie de ma sensibilité. J’ai eu l’honnêteté intellectuelle quand j’ai fait Sciences Po. J’étais inscrit au Parti communiste : j’étudiais à fond la pensée marxiste dans ses origines depuis Démocrite, depuis Épicure, depuis les philosophes grecs jusqu’à Diderot, jusqu’à L’Encyclopédie. Pour intégrer tout cela, avant même Marx et Engels (que j’ai lus avec beaucoup d’attention, crayon à la main aussi), jusqu’à Gramsci, Jean-Paul Sartre, Raymond Aron et d’autres philosophes, pour comprendre, pour que la politique fasse partie de la sensibilité. Ce n’est pas un accident dans la vie d’un individu. Être citoyen, avoir une dimension civique dans la vie, c’est une réalité inséparable de la poésie, de la musique, de la culture.

Popa Singer : vous revenez au roman ; pourquoi ce roman est-il arrivé ?

Ce roman, c’était logique. J’avais une dette à l’égard ma mère. Très tôt, dès l’adolescence, j’avais compris que ma mère – outre le fait de pouvoir recevoir un lwa dans sa tête – était un personnage romanesque. Par sa conduite quotidienne et son attitude à l’égard de chacun de ses enfants. Je m’étais dit que, tôt au tard, il faut que je raconte l’histoire de ma mère. Or, je suis resté douze ans absent d’Haïti. À mon retour, j’ai connu des circonstances particulières de la vie en Haïti avec la dictature de Duvalier. Ma mère a pris la tête d’une résistance de toute notre famille à la dictature des Duvalier. Elle est apparue, à mes yeux, plus digne d’un personnage de roman. Donc, j’ai écrit sans difficulté le roman.

Ce retour en Haïti, si on se replace – Duvalier, les années 1957-58… – vous arrivez, et vous retrouvez Duvalier que vous aviez connu ?

J’avais connu Duvalier dans mon adolescence, nous habitions la même rue. J’étais son partenaire aux jeux de cartes. Un jeu qui s’appelle 3-7. J’étais, paraît-il, très doué pour les jeux : le bésigue, les jeux de cartes… Nous nous entendons très bien parce que c’était un petit médecin de compagne, très gentil, qui mettait son pyjama en fin de semaine. Nous nous attablions sur la terrasse de sa maison et nous parlions de tout. Il avait des prétentions intellectuelles et puis il était de bonne compagnie. Mais à mon retour, dès mon arrivée, ma mère m’avait mis en garde. Elle m’a dit « ton partenaire aux jeux aujourd’hui est un individu sanguinaire ». Il avait déjà assassiné des gens après deux mois de prise de pouvoir. Donc je n’ai pas été le voir, mais il m’a fait chercher quand même. Il m’a reproché d’être resté deux mois sans le rencontrer, qu’il avait des projets pour moi, que j’étais son ami, que j’étais au pouvoir avec lui. Il m’a proposé d’emblée un poste de chef du Département culturel au Ministère des Relations extérieures. Naturellement, je n’ai pas accepté. J’ai dû ruser. Il m’a fait un exposé invraisemblable de son programme qui était un programme fasciste. Un programme de destruction du peuple haïtien. J’ai pris tout de suite des distances à son égard. Il a envoyé des Tontons macoutes chez moi et il m’a mis en résidence surveillée. Par miracle, j’ai échappé à cela grâce au triomphe de Castro dans la Sierra Maestra. J’écoutais les programmes que Castro émettait à partir d’un poste émetteur qu’il avait dans la Sierra Maestra, Radio rebelde. Chaque soir, j’écoutais Radio rebelde, et mes cheveux se dressaient sur ma tête. Je me disais que l’on allait avoir une révolution démocratique sans précédent dans la région et qu’il fallait tout de suite prendre des contacts avec ces Cubains. Comme j’étais un homme d’action, j’ai pris la décision de gagner la Sierra Maestra. Mais j’ai dû soumettre mon projet à mes camarades. J’étais un dirigeant d’un Parti communiste clandestin qui s’appelait le Parti des démocrates haïtiens. Ils m’ont dit que c’était de l’aventurisme de ma part de vouloir gagner la Sierra Maestra, que c’étaient des Blancs qui dirigeaient cette guérilla et que Che Guevara, Raul Castro et Fidel Castro étaient des Blancs qui étaient complices de Batista. C’était une affaire de Blancs qui se jouait à Cuba. Je n’avais rien à voir avec cela.

Ce n’était pas vrai du tout. C’était extravagant de dire cela. C’était la thèse de Duvalier, d’ailleurs, qui considérait Batista comme un métis, comme un Noir qui était victime du patriarcat blanc. C’est ainsi que j’ai manqué la Sierra. J’avais reçu une formation militaire déjà durant mon séjour au Brésil. J’avais participé dans la clandestinité à la vie du Parti communiste brésilien. J’avais pris un pseudonyme, je m’appelais Walter Miranda. En tant que Walter Miranda, j’avais, aux côtés de Jorge Amado, suivi un cours militaire dans les montagnes entre Rio de Janeiro et São Paolo. On m’avait préparé à participer à une guérilla. J’avais à la fois une formation de guérillero et de commando : pour Haïti, quand j’ai parlé avec le Che Guevara et qu’il m’a reçu, nous avions mis au point une expédition pour Haïti. Je lui ai dit que Haïti était trop pauvre pour supporter une guerre de guérilla. Il faut quand même un certain niveau de vie à la campagne. Comme en Chine par exemple ou en Yougoslavie pour mener une campagne de guérilla. Il fallait plutôt lancer un commando sur le palais national d’Haïti au petit matin. Nous avions toutes les chances de renverser Duvalier comme cela. J’étais prêt, mais finalement nous devions débarquer en Haïti en même temps que des Dominicains qui débarquaient en République dominicaine pour renverser Trujillo. Le groupe dominicain a été infiltré par la CIA ; l’armée dominicaine a attendu les guérilleros dominicains débarquer ; ils ont été tous massacrés. Comme nous devions débarquer dix jours plus tard, Fidel Castro a fait arrêter naturellement notre action à nous. C’est ainsi que je n’ai pas débarqué en Haïti et Che Guevara m’a demandé à ce moment-là ce que je voulais faire. Je me souviens que j’étais invité au deuxième Congrès des écrivains noirs qui se tenait à Rome. Je devais rejoindre Césaire, Senghor et Frantz Fanon à Rome. Che Guevara m’a dit, « aujourd’hui, ce n’est pas à Rome que les choses vont se décider dans le Tiers-monde, c’est à Cuba. Est-ce que tu restes à Cuba ? » Je lui ai dit, « je ne fléchis pas ; je reste à Cuba ». C’est ainsi que je suis resté près de vingt ans à Cuba. J’étais un proche compagnon de Guevara tant qu’il a vécu à Cuba avant son départ pour la Bolivie.

Figurez-vous que le président Hollande m’a envoyé une invitation officielle à participer aux côtés de Raul Castro au dîner d’État qu’il lui a offert hier, mardi 2 février, à l’Élysée. Il a offert un diner d’État à Raul Castro et il m’a invité à l’accompagner. J’ai saisi l’occasion pour me réconcilier, disons le mot, avec les Cubains. J’ai pris du recul ; j’ai rompu en bonne et due forme avec ce que je tenais pour une dictature. Avec la « dictature castro-fidéliste », comme je disais. Nous avons pu remarquer que pendant toutes ces années de rupture avec Cuba, je n’ai jamais fait de Cuba un fonds de commerce en discréditant les dirigeants, en disant des mensonges sur Cuba. J’ai toujours expliqué quelles étaient les raisons très valables de ma rupture avec Cuba. Comme j’avais rompu avec la Tchécoslovaquie et devais rompre avec l’Union soviétique et la Chine, j’ai fini par rompre avec Cuba. Mais je vois que Cuba a évolué. Cuba a échoué naturellement dans sa tentative d’une révolution radicale. Il a sauvé quelques meubles. Il y a des acquis. Moi, je ne veux pas être extrémiste aujourd’hui. Il y a des acquis de la révolution, quand je vois les résultats positifs que l’on a obtenus en matière d’éducation, de santé publique, de l’émancipation des femmes de Cuba. Je pense que cela permet quand même d’avoir une vue moins rigide de ce qui s’est passé. Comme Cuba a accepté lui-même de se réconcilier avec les États-Unis, moi individuellement, je passe l’éponge sur les griefs légitimes que j’avais vis-à-vis de Cuba. Et j’ai profité de ce diner auquel je n’ai pas pu assister pour rejoindre mes amis cubains.

Rejoindre comment ?

En tant qu’écrivain, parce que je dois écrire. J’ai encore l’espoir d’écrire deux ou trois livres sur Cuba. Il se trouve qu’on l’aura remarqué que je n’ai pas écrit sur Cuba. Dans le livre que je prépare, il y a un chapitre qui s’appelle « Cuba : service après naufrage ». Si vous voulez, j’ai un service après naufrage. J’ai considéré la défaite de la révolution cubaine comme mon naufrage personnel. Quand j’ai rencontré Cuba sur mon chemin, j’avais déjà rompu avec le système soviétique. J’avais rompu avec le système chinois. Cuba pour moi était vraiment la dernière carte que je jouais sur le plan révolutionnaire, sur le plan communiste. J’ai un livre qui s’appellera Les amoureux aveugles font l’amour à midi qui sera la célébration de l’amour à la Havane. Que devient l’amour dans une révolution castro-fidéliste ? Quelle place la prostitution a eu après le triomphe de la révolution ? Auparavant, il y avait soixante mille prostituées. Castro s’est demandé que faire de cette main-d’œuvre qu’on ne pouvait plus utiliser. Comme il avait des conflits très graves avec les chauffeurs de taxi, il avait décidé de constituer une ligne de taxi qui serait desservie uniquement par d’anciennes prostituées. C’est ainsi qu’il a constitué cette ligne de taxi. Il a fait venir des Chevrolet des États-Unis et d’Argentine et a donné la ligne aux prostituées. Cela a été une catastrophe parce que les prostituées ont fait de la ligne une ligne de prostitution en même temps. Elles embarquaient les clients et les emmenaient hors de la Havane. C’étaient à la fois des taxis et des bordels roulants, itinérants. Cela fait partie de mon roman. Il n’y a pas que cela ; il y a une très belle histoire d’amour entre un aveugle et une femme dans la révolution. C’est une très belle histoire d’amour. Nous connaissons mal la sexualité des aveugles. Je voulais aller au fond des choses. Comment un fringant aveugle, beau garçon, séducteur a conduit pendant un ou deux mois une belle histoire d’amour au sein de la révolution, au moment même où la révolution avait sur les bras la problématique de la prostitution.

Haïti, un hapax

Pour la première fois, peut-être, on m’entendra tenir des propos pessimistes sur Haïti. Jusqu’ici – malgré toutes les vicissitudes que l’on sait –, j’ai toujours cru qu’il y aurait une société civile haïtienne capable de redresser la situation. Capable de refonder Haïti. Après le séisme de janvier 2010, j’ai considéré le séisme d’abord comme un tremblement de terre, ce qu’il était, mais aussi un tremblement d’histoire. Ce qui restait de société civile en Haïti s’est effondré. Il y a eu un double séisme : un séisme géologique et un séisme historique. L’histoire a tremblé. Il n’y a plus de société civile comme il y en avait. Il y a toujours eu une sorte de nation culturelle en Haïti qui portait à bout de bras Haïti avec des écrivains, des peintres, des musiciens, des artistes. Je pensais avec optimiste que ce personnel culturel allait prendre en main la situation, constituer une société civile avec les intellectuels, les universitaires, les écrivains… Or, cela n’a pas marché. Les écrivains ont continué à écrire de bons livres. Les peintres à peindre de bons tableaux. Les musiciens à faire de la bonne musique. Mais, ils restent en marge du processus politique, du processus électoral. C’est ce qui explique la crise. Il n’y a pas de société civile. Martelly a été élu par une jeunesse absolument désemparée par la crise de la société civile et qui a nommé un homme de carnaval.

En ce moment même [février 2016] se déroule le carnaval en Haïti. C’est un phénomène très sérieux. Ce que j’avais déjà perçu depuis longtemps – un processus de carnavalisation de l’histoire haïtienne – a commencé au 19e siècle. Au milieu du 19e siècle, il y a eu un personnage qui s’appelait Faustin 1er. Enfin, il s’appelait Faustin Soulouque. Il s’est fait proclamer empereur. C’était un acte de carnaval ! Se faire proclamer empereur d’Haïti en 1852 provoquait la risée de tous les médias, notamment en Europe. Haïti a été caricaturée par la presse française – notamment par les racistes autour de Gobineau et de Quatrefages. Les théoriciens racistes du 19e siècle considéraient Haïti comme un pays de carnaval qui avait des mœurs carnavalesques. On peut considérer que c’est un processus carnavalesque qui a dominé la vie politique haïtienne de toujours. À part quelques périodes, comme la période de Toussaint Louverture et de Dessalines – les premiers fondateurs d’Haïti – jusqu’au roi Christophe. Mais, dès après les années 20 du 19e siècle, le processus carnavalesque a commencé. Et voilà aujourd’hui : on a un homme de carnaval. On n’a pas de politicien qui joue au carnaval, non. Il en vient directement : il a été un personnage, un grand danseur, un bon chanteur de carnaval. Il descendait son pantalon au cours des monômes carnavalesques. Le voici qui prend le pouvoir et qui n’arrive pas à trouver un héritier, un successeur, parce que lui, il n’est l’héritier de personne si ce n’est du système que Duvalier a légué à ses successeurs : aussi bien à Aristide, qu’à Préval et aux militaires. Haïti est dans une impasse dramatique. Je dis qu’on est dans un phénomène d’ONGéisation d’Haïti. Après le séisme, les ONG se sont précipitées en Haïti. C’est insensé ! Il doit y en avoir qui sont en mesure de jouer un rôle de refondation. Mais elles ne jouent pas ce rôle parce que, pour qu’il y ait refondation d’Haïti, il faut qu’il y ait un programme de refondation. Pas un programme de reconstruction de route, d’édifices publics, d’aéroports, etc. Un programme qui prend en compte les mentalités, les idiosyncrasies du peuple haïtien qui a besoin d’avoir une conscience politique, de comprendre que jusqu’ici Haïti n’a pas pu constituer un État ni même une nation. C’est une société que Régis Debray dit n’a ni État ni nation. Elle tient le coup parce que c’est une caractéristique d’Haïti. C’est une nation culturelle.

J’ai cherché pendant longtemps un mot qui pourrait caractériser cette singularité haïtienne. Je l’ai cherché longtemps et puis un jour dans le dictionnaire, je suis tombé sur un mot « hapax ». Un hapax est une occurrence langagière que l’on ne trouve qu’une seule fois dans une langue, pas deux fois. Je me suis dit, Haïti, on ne peut trouver qu’une seule fois cette occurrence politique dans la vie des sociétés. C’est un hapax politique. Je trouve que cela colle bien avec Haïti de l’appeler un hapax. Je suis devant un hapax. Il ne me reste comme consolation que la possibilité d’écrire, de continuer à écrire des petits essais. À faire un roman comme celui qui est sorti (Popa Singer) et d’autres projets que j’ai dans mes papiers, voilà. Je me considère comme un vaincu total en ce qui concerne Haïti.

L’insularité

L’insularité pour moi était très importante. C’est grâce à des insulaires que j’ai débouché sur des continents : sur l’Europe, les États-Unis. C’est-à-dire Nicolas Guillén, Alejo Carpentier, Wifredo Lam, Aimé Césaire. Mes premiers contacts intellectuels étaient avec des gens importants des îles environnantes : la Martinique, et puis Cuba. C’était très important pour moi.

Nous avons toujours eu l’impression que nous étions coincés dans l’île d’Haïti, qu’il fallait s’en sortir. Cette insularité nous gênait. Nous sentions que c’était comme un frein pour nous. Pour un pays qui n’avait pas de marine, qui n’avait pas d’ouverture sur le monde. Pour nous, c’était comme une gêne, et j’ai rompu en allant faire des études en France. Mais c’est un héritage culturel évidemment, très important, décisif : Carpentier, Guillén, Césaire.

[Les insulaires] On a l’impression d’être enfermé ; on a une vision plus vaste du reste du monde, puisqu’on en est éloignés ? On rêve beaucoup plus que sur les continents ! On a envie de partir…

« Le grand âge d’homme »

Vous êtes croyant ?

Non ! J’ai été très croyant. J’ai failli même me faire prêtre. J’ai même pris des leçons particulières de latin pour renter au grand séminaire. Des circonstances ont fait que j’ai renoncé au Catholicisme. Ma croyance est partie le long d’une rivière, d’une rivière où j’ai fait l’amour avec une jeune fille de dix-huit ans. J’avais le même âge. Après cela, ma foi est partie dans le cours de la rivière. Je n’ai jamais pu la rattraper. J’ai rompu avec la foi chrétienne, du coup j’ai rompu avec le vodou comme croyance, comme culte, comme religion. J’ai adhéré par la suite au marxisme. Ce qui fait, je suis même au-delà de l’athéisme. Je ne peux pas dire que je suis athée. Je suis areligieux, privatif. J’exclus l’affaire religieuse de ma vie, de ma conscience, de ma conscience publique, de ma conscience privée. Je n’ai plus besoin de la foi pour travailler, écrire, vivre, avoir des relations avec les autres. Je pense que l’on peut se passer de cela. La religion n’a fait que nous compliquer l’existence. Aucune religion, pour importante qu’elle soit, n’a pu trouver de réponses aux problèmes qui depuis tout le temps se posent à la condition humaine. Il faut autre chose que la foi.

Dont le problème de la mort ?

J’accepte la mort. Je pense que la crainte de la mort ne doit pas nous conduire à inventer des choses invraisemblables dans la vie ; parce que c’est par la crainte sans doute que les gens ont inventé le paradis, l’enfer, des livres comme la Bible ou le Coran. Pensant qu’on peut échapper à la mort, donc on a une condition, comme disait Nietzsche. Je trouve que c’est valable ; cette vie, c’est notre vie éternelle. Cette vie est ta vie éternelle. En ce moment on vit un instant d’éternité dans cette conversation. Et le fait de mourir est aussi vital que la vie elle-même. C’est un faux problème puisqu’on n’a pas de réponse. Et une fois mort on ne reviendra plus là-dessus : sur tout ce qu’on a dit, tout ce qu’on a vécu, tout ce qu’on a connu. Cela ne doit pas être un drame.

Pour les gens qui se plaignent de ne pas pouvoir s’endormir, ou qui ont mauvais sommeil, je leur dis :  Prenez chaque soir un bain cosmique ! C’est à la portée de tout le monde. C’est gratis !


René DepestreRené Depestre. 5 Questions pour Île en île.
Entretien, Lézignan-Corbières (2016). 63 minutes. Île en île.
Mise en ligne sur Dailymotion et YouTube le 30 juin 2016.

Entretien réalisé par Valérie Marin La Meslée.
Caméra : Jérôme Wysocki.
Notes de transcription : Coutechève Lavoie Aupont.

© 2016 Île en île


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mis en ligne : 30 juin 2016 ; mis à jour : 30 juin 2016