Lilas Desquiron, Les chemins de Loco-Miroir


Lilas Desquiron lit un extrait de son roman, Les chemins de Loco-Miroir.

Enregistrement de trois minutes. Filmé à Frères (commune de Pétion-Ville) en 1992, l’une des vidéos d’auteurs haïtiens de Jean-François Chalut.

Dossier présentant l’auteure sur Île en île : Lilas Desquiron.


(extrait)

Mais voilà que, les yeux fermés, elle reprenait son visage de vérité : envolée la petite sainte de vitrail, la vie de nouveau palpitait autour des ailes du nez et sur la bouche gourmande. Puis, lentement d’abord, elle se mit à bouger pour reprendre son corps qu’on tentait de lui voler, de détourner de sa vocation primitive qui était de liberté, de sexe, de vie, de danse, d’Afrique, de scandale donc, son corps marin, son corps de vague que l’on essayait d’embaumer comme dans un suaire de dentelles. Elle commença par un « cassé » maîtrisé et sérieux : la tête se projette en arrière, bien déliée, le dos suit dans une brève et puissante reptation, entraîne le bassin dans un mouvement de va-et-vient parfait, lascif comme le dieu Serpent à qui est dédié ce pas de yanvalou. Et encore, et encore, elle dansa pour chasser la mort, elle dansa, Simbi d’eau, petite serpente d’Afrique travestie en infante. Elle dansa, profanant avec ferveur tous les tabernacles d’or du Nouveau Monde, arrachant tous les harnais dont on nous affublait, dénouant tous les cilices dont on nous torturait. Violaine tournait sur elle-même et se déhanchait avec une violence rédemptrice, et c’est Banda, l’Esprit lubrique par excellence, qu’elle saluait avec ses reins liquides.

Longtemps, elle s’enfonça, solitaire, sans mot ni soupir, dans le pays mystérieux de sa danse. Et quand elle se fut bien lavée, quand elle eut retrouvé sa virtuosité congénitale à jongler avec ses deux identités, avec les DEUX (protégeant farouchement la plus attaquée), quand elle eut bien remis en place cette âme à elle, cette âme toute-puissante que l’on voulait museler, – Violaine, hybride absolue et consentie, rouvrit les yeux, répara soigneusement le désordre de sa toilette et sortit de sa tanière.

Lorsqu’elle fit son entrée dans le salon aux guirlandes mauves, le regard désespéré de sa mère lui apprit qu’elle avait parfaitement réussi sa besogne. Pourtant, il n’y avait rien à dire, tout était en place. La robe de reine n’avait même pas un faut pli, mais Violaine était redevenue Violaine.


 

Lilas DesquironDesquiron, Lilas. Les chemins de Loco-Miroir, extrait du roman lu par l’auteure (vidéo).
Frères (Pétion-Ville), 1992. 3 minutes. Île en île.
Mise en ligne sur Dailymotion et YouTube : 4 décembre 2013
Caméra : Jean-François Chalut.

Extrait du roman de Lilas Desquiron, Les chemins de Loco-Miroir, publié pour la première fois aux Éditions Stock à Paris en 1990, pages 34-36.

© 1990 Lilas Desquiron (texte)
© 2013 Île en île (vidéo)


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mis en ligne : 4 décembre 2013 ; mis à jour : 24 octobre 2015