Ségolène Lavaud Michal, Avant-propos et Présentation, Jacques Roumain et Jacques-Stephen Alexis métamorphosés par leurs peintres

À Franck-Edouard et Virginie
Avec mes remerciements pour leur patience
et tolérance avec leur mère. En toute complicité.

Avant propos

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tableau de Guy Dupuy
D.R., collection privée

Depuis la date de la soutenance de cette thèse en 2004, Haïti a subi de nombreuses catastrophes, la pire fut le séisme du 12 janvier 2010, qui a ravagé une importante partie du pays. La capitale a été dévastée et certains des lieux, monuments et peintures citées ont disparus sous les décombres. Dans l’effondrement des villes, notamment le Centre d’Art, la Cathédrale de Port-au-Prince dont des trésors picturaux ne restent que des souvenirs. La vie reprend peu à peu, et surtout pour le peuple dont nous décrivons la vie, toujours dans ses mêmes paysages de montagnes, combatifs, courageux. La vie après un moment de stupeur a repris, laissant toute son actualité à notre analyse. De nombreux nouveaux artistes et écrivains ont pris le relais et la création haïtienne est plus vivante encore.

Une nouvelle écriture, une peinture différente, découlent des expériences et des émotions ressenties avec leurs douleurs, leurs violences. Rien ne sera plus jamais pareil mais Haïti comme toujours se redresse dans la continuité de la vie, et dans la richesse de ses traditions. Il y a une prise de conscience des nécessités absolues pour une vie meilleure et le redressement obligatoire des faiblesses passées. Tant Compère Général Soleil que Les Gouverneurs de la rosée sont, plus qu’avant, au rendez-vous de l’espoir avec Les Arbres musiciens.

Ségolène Lavaud Michaud, couvertureLe Mémoire de Maîtrise (Master 1) – Jacques Roumain et Jacques-Stephen Alexis ; Le éalisme merveilleux de deux écrivains haïtiens métamorphosé par leurs artistes peintres, « boss metal » et sculpteurs (2004) – est particulièrement bien reçu, tel un « bel objet » et « une approche innovante ».

Le mémoire de DEA (Master 2) – Beauté et élégance ; Personnages emblématiques de romans des XIXet XXe siècles – est soutenu en 2005. La même annéee paraît l’article illustré, « Une ou des écritures « créoles » ? », dans le numéro 9 – Littératures d’outre-mer: une ou des écritures « créoles » ? –  de la revue Loxias.

Diverses activités se développent en parallèle, dont la rédaction d’une thèse de doctorat sous la direction d’Evelyne Grossman à l’Université de Paris-7. Ces occupations sont illustrées sur le plateau de Zorha Sotty pour une émission spéciale de « 7 milliards de voisins » sur RFI : « Ces adultes qui reprennent leurs études ». Cette émission du 28 octobre 2011 est disponible sur le site de RFI (première partie ; deuxième partie).

La thèse de Doctorat de Lettres Modernes,, Métamorphoses et mutations littéraires ou artistiques : Pygmalion et au delà, est soutenue en 2011. Un bref chapitre anecdotique de cette thèse nous transporte en Haïti avec Pauline Bonaparte et Soliman.

Merci à vous, Crystel, mon directeur de maîtrise, sans laquelle je n’aurai jamais pu faire aboutir cette recherche.

Merci à Roland Nicolas, (et Elizabeth son alter égo) mon directeur artistique favori, qui m’a permis de montrer toutes les belles images illustrant ces textes.

Sans oublier mes amis haïtiens de la diaspora – familiale ou pas – à qui je dois tant d’informations et qui m’ont encouragée dans cette démarche.

Thomas Spear m’a confié des fiches d’accompagnement de certaines vidéos – 5 Questions pour Île en île – et nous collaborons fréquemment, en osmose avec grand plaisir.

Pour la publication en ligne, sur Île en île en 2013 : Merci pour la précieuse complicité de Thomas Spear, tant pour la mise en page que la correction éditoriale sans qui, au bout de près de dix ans, aboutissent positivement. Sans oublier Frédéric Charles Baitinger et Brian Mawyer.

Avec toute ma commisération et ma sympathie pour le peuple haïtien qui, une fois encore, en l’année de la soutenance de la thèse (présentée ci-dessous) et du bi-centenaire de la naissance de la Première République Noire, paye un lourd tribut aux évènements politiques qui s’enchaînent depuis plus de deux siècles, tributaire et victime d’un destin dramatique.

Avant d’entrer chez eux, marquons notre respect par la tradition :

« Honneur et Respect »


Présentation

Jacques Roumain et Jacques-Stephen Alexis métamorphosés par leurs peintres

On se propose, dans ce mémoire d’établir un parallèle entre les textes de deux romanciers, et des images de peintres ainsi que d’artistes haïtiens, du deuxième tiers du XXe siècle, emblématiques de leur pays.

Bien qu’elle puisse paraître marginale de prime abord, cette étude a la spécificité d’être novatrice, l’analyse menée étant modulée par le discours et l’image qui donnent une impression d’osmose. Elle prendra parfois quelques libertés par rapport aux attentes universitaires types. Ce sera la confrontation de deux arts complémentaires, aux naissances indépendantes et parallèles, aboutissant à une confrontation fructueuse et positive. Elle propose une invitation au voyage, tant culturel que visuel, au cœur d’un peuple à majorité paysanne, dans un pays dont les beautés, malgré leur misère, ne cessent de surprendre et de séduire. Il existe de nombreux livres consacrés à l’art haïtien, et de nombreux ouvrages ou analyses consacrés à la littérature haïtienne de grande renommée, mais l’affrontement et la synthèse des deux disciplines n’avaient pas encore été envisagés. C’est une première approche modeste, limitée à deux auteurs et à des représentations picturales qui semblent faire écho à leur l’œuvre, mais tout reste à faire dans cette optique.

Bien entendu, il est inévitable de présenter un bref exposé du destin hors du commun et tragique de leur pays, tant sur le plan géographique, politique, que du point de vue de son histoire contemporaine. La littérature qui constitue l’objectif majeur de notre propos a mis bien longtemps, des siècles, à éclore dans ce pays qui semblait béni des dieux.

Nonchalante, au soleil de la Caraïbe elle s’étendait oblongue sous sa caresse, paresseuse et heureuse. Des indiens Arawaks, Ciboneys, Taïnos, Chèmes, s’y succédèrent, vivant sur une terre fertile et riche d’arbres fruitiers et de racines comestibles, ils avaient du maïs, des ignames et des cochons sauvages. Ces peuples maîtrisant chacun une langue spécifique, connaissaient le dessin, et le travail de l’or ; ils étaient beaux dans leur nudité, respectant leurs dieux et la famille, leur vie était simple liée à la nature. (Si l’on occulte les diverses conquêtes entre ethnies qui à en croire les historiens furent sauvages !) Jusqu’en 1492, jour funeste où la Santa-Maria, la Pinta et la Niña … toutes voiles dehors découvrirent La Maravilla ! Si elle avait un nom, c’était Ayti, terre de montagnes, îlot rocheux volcanique à la géographie et à la topographie chaotique. De la colonisation espagnole à nos jours, en cinq siècles ce pays a vécu drame sur drame, il est passé par tous les excès. La conquête a été incontestablement la pire catastrophe qui lui soit arrivée. Du massacre des indiens autochtones par les conquistadors espagnols, en passant par la traite des Noirs d’Afrique qu’ils instaurèrent et qui fut développée par les Français lorsqu’ils prirent possession de l’île, découlèrent des années d’esclavage monstrueux. L’appât du lucre des royautés complices suivies par une prétendue aristocratie d’empire firent pour un temps de cette île un paradis pour ces quelques dirigeants, maintenant la prolongation de l’enfer pour des esclaves qui peu à peu formèrent le peuple d’Haïti. Une révolution sanglante et admirable de « va nu-pieds » créa la première République Noire, il y a deux siècles, et mit dehors les colons blancs français !… Ce ne fut qu’une lucarne d’espoir dans un destin tragique qui se révéla chargée de déceptions et de misère. Depuis 1804, rois, empereurs, généraux, présidents, se sont succédés en un rythme infernal de dictatures toutes plus dures et vénales les unes que les autres, au fil des siècles, menant irrémédiablement le pays à sa ruine. On peut donc dire en résumé qu’ AYITI conquise au XVIe siècle par les Espagnols qui exterminèrent les autochtones indiens, fut pendant plusieurs décennies un refuge de flibustiers. La partie occidentale devint au XVIIe siècle l’une des plus riches colonies françaises. Les esclaves noirs passèrent de 3.500 à 475.000, exploités pour les sucreries florissantes. Le coton, l’indigo, le café, le tabac, le sucre, les distilleries contribuaient à la richesse de l’île. Toutes ces richesses étaient sous le contrôle des Blancs de la métropole et de quelques rares mulâtres. À l’aube du XIXe siècle la révolte chassa les colons blancs. À partir de 1.804 une longue période de néocolonialisme agita le pays avec une kyrielle de « Chefs d’État » qui se sont succédé n’apportant pas au pays le bonheur espéré ! C’est dans ce contexte peu propice à l’éclosion de la culture, de la littérature et de l’art que malgré tout, peu à peu, ces artistes virent le jour. La courte période que nous analyserons A été successivement dominée par les figures de Sténio Vincent, d’Elie Lescot, de Dumarais Estimé, de Paul Magloire jusqu’au sinistre François Duvalier, qui sera suivi hélas par pire encore si cela se peut ! Les deux écrivains, Jacques Roumain et Jacques Stéphen Alexis eurent à subir leurs sévices : emprisonnements, exils. Le premier mourut en 1944 des séquelles de ses séjours en prison et le second fut arrêté, torturé et assassiné en 1961. Ni l’un, ni l’autre, n’avait quarante ans.

Du peuple indien, décimé par les mauvais traitements et les maladies importées par les conquistadors, il ne reste que quelques personnages légendaires : le Cacique Henri, la reine Anacaona et quelques vestiges. Il a bien fallu repeupler cette île et la main-d’œuvre noire d’Afrique fut importée par les colons, en vagues successives, selon les besoins. Les soubresauts, les aléas de ces colonisations espagnoles puis françaises ont généré un peuple nouveau et une langue nouvelle. Au cours des siècles il y eut outre les très nombreux Africains réduits en esclavage sur plusieurs siècles, une traite de femmes blanches tant espagnoles que françaises pour les plaisirs des colons. De ces mélanges de populations et de races, le métissage a donné naissance aux sang-mêlé, toutes origines confondues et de couleurs variées : sacatras, marabouts, griffes, quarterons, grimauds, mulâtres… ces mélanges donnant des types différents en fonction du pourcentage de sang noir et blanc. Leurs diverses caractéristiques non dénué d’un certain racisme ont été catégorisée sous des appellations infinies, pas toujours positives, selon des calculs aléatoires !

Les langues officielles furent d’abord l’espagnol. L’île fut baptisée Hispaniola par Christophe Colomb, puis le français, langue des seconds colons. On occultera les tentatives des Anglais qui échouèrent, mais il y eut surtout le peuple des esclaves : illettrés, incultes, arrachés à différentes régions d’Afrique, pratiquant de nombreux dialectes locaux et qui, de ce fait, ne se comprenaient pas entre eux. Les colons mélangeaient délibérément les différentes ethnies dans leurs ateliers ou dans les plantations, à seule fin d’éviter que ne se fomentent des révoltes. Au fil des siècles, une langue prit forme qui semblait être un « baragouin » informe. Au contact des maîtres espagnols puis français se mêlèrent les quelques bribes d’indien subsistantes. Les esclaves ne souhaitant pas être compris des maîtres les mots d’origine européenne furent transformés, tronqués, adaptés, et mélangés à leurs dialectes africains. Cette langue était exclusivement orale, sa syntaxe en fut des plus simples et se calqua sur celles des langues africaines. « Ils venaient d’Afrique – le français n’était pas leur langue maternelle » (Raspail, Punch 185). La langue au fil des siècles se modifia et donna naissance au créole, langue orale du peuple composée de français, d’espagnol et des idiomes africains mêlés aux vestiges de l’indien. Alfred Métraux affirme (sans doute au grand damne des éminents linguistes) :

La langue « créole » n’est pas du « petit nègre » mais la dernière née des langues romanes, issue du Français, tout comme celui-ci dérive du latin. Si le vocabulaire, à l’exception d’un certain nombre de termes africains ou espagnols, est presque entièrement français, la phonétique et la grammaire portent l’empreinte des diverses langues parlées en Afrique occidentale. (Metraux 9)

Il faut également noter qu’après la révolte des esclaves en 1804, les colons furent chassés ou exterminés et pourtant, la langue choisie comme langue officielle, fut le français, pratiqué par une toute petite minorité, la langue vernaculaire prégnante demeurant le créole haïtien, langue à part entière hermétique, sauf pour les « nés-natifs » (1). Elle a été adaptée à l’écriture mais sa lecture en est encore difficile, il faut souvent lire à haute voix pour déchiffrer le sens du texte, et elle a gardé sa spécificité de communication verbale et figurative qui va bien au delà de l’écriture.

En abordant l’angle culturel, il est intéressant de voir la naissance, l’évolution et les fluctuations d’une langue sur un laps de temps assez restreint, comparativement au français de France qui a subi des transformations et des évolutions depuis le latin de l’empire Romain, conduisant au roman latinisé, aux dialectes régionaux, ce qui prit plus de dix siècles jusqu’à l’unification du français sous Louis XIV. Nous n’évoquerons même pas la langue originelle des habitants d’Ayiti : ils étaient Indiens, et ils furent quasiment exterminés. Héritière des conquistadors espagnols, puis des Français, et avec l’apport massif des esclaves africains, comme on l’a vu, une langue créole s’est, peu à peu formée.

Lorsqu’ils entendirent le français pour la première fois, c’était scandé par les coups de fouets des négriers, hurlé par les contremaîtres.… Après deux siècles, ils nous restituent intacte, intacte mais parfaite, plus belle encore qu’en France. […] Pendant le même temps, les Canadiens français, qui ne sont pas des nègres, la transforment en une sorte de patois paysan. (Raspail, Punch 186)

En même temps le français (rapidement désuet et démodé) devint la langue de la petite minorité mulâtre cultivée. Les écrivains étudiés ont choisi de le rénover, de l’adapter, de le moduler, de le renouveler, de le moderniser, quel peut être le terme approprié pour expliquer qu’ils ont réinventé, recréé, une langue actuelle tout en respectant le contexte profondément acculturel du pays où seule une toute petite minorité, d’environ dix à quinze pour cent, a accès à l’éducation ? Créolisé le français ? Francisé le créole ? En aucun cas ! La démarche est tout autre. On ne peut pourtant pas parler d’une littérature minoritaire, la langue officielle du pays étant depuis deux siècles le français ! Même s’il est pratiqué par cette minorité. On doit noter qu’actuellement pour le peuple, il est de tradition de savoir un minimum de français, même si c’est une langue dont il ne se sert que très rarement, mais c’est la langue du prestige. Il y a un passage délicieux dans Gouverneurs de la Rosée, dans lequel Roumain cite ce qu’ils appellent le « français-français ». Antoine veut séduire la belle « Sor Mélie » :

À l’époque on était plus éclairés que vous autres nègres d’aujourd’hui, on avait de l’instruction : je commence dans mon français-français : « Mademoiselle, depuis que je vous ai vue, sous la galérie du presbytè, j’ai un transpô d’amou pou’ toi. J’ai déjà coupé gaules, poteaux et paille pou’bâtir cette maison de vous. Le jou de not’ mariage les rats sortiront de leurs ratines et les cabrits de Sor Minnaine viendront beugler devant notre porte. Alô’ pou’assurer not’ franchise d’amour, Mademoiselle, je demande la permission pour une petite effronterie (2). (43)

On ne doit pas oublier que 80 à 90% du peuple noir demeure pratiquement illettré, il est créolophone d’abord ! Bien entendu les thèmes des romans choisis sont typiquement haïtiens, mais les mêmes pourraient avoir été écrits à peu de chose près dans bien des pays d’Amérique Centrale ou d’Amérique du Sud, soit dans des pays en voie de développement : histoires paysannes mais qui sont profondément marquées par leur pays d’origine.

Ce voyage visuel au travers des textes nous conduira au cœur de la paysannerie, des croyances, des rites, de la nature, à travers des descriptions de paysages d’Haïti et du merveilleux qui se cache au creux des mornes* ainsi que dans la beauté des femmes à travers le regard des auteurs qui les magnifient. Voyage initiatique, certes pas ! Mais, à la lecture des textes de deux auteurs passionnément amoureux de leur pays, certaines images se sont imposées, et s’offrent au partage des émotions et des imaginaires éventuellement réunis.

André Normli

André Normil – (cliquer pour voir le tableau sans numéros)

     Le tout premier tableau d’André Normil que nous analyserons représente à lui seul une image très réaliste d’Haïti, il présente un condensé de l’exploration que nous poursuivons tout au long d’un voyage proposé par « L’imaginaire d’écrivains haïtiens métamorphosés par leurs peintres dits naïfs. » C’est ce qu’on pourrait appeler, une illustration « à l’américaine » (3). Normil nous offre une image à la fois humoristique et réaliste de son pays (4). C’est tout Haïti schématisé ! S’y retrouvent traditionnellement en arrière plan les dômes arrondis, gris et nus des mornes* (5), déboisés (1/2). Il nous rappelle qu’Haïti est d’abord un pays de montagnes et que l’on ne peut jamais porter le regard sur un quelconque horizon, hormis les regards vers la mer, sans qu’il se heurte à une barre de montagnes se détachant sur un ciel soit bleu, soit nuageux. Les couleurs utilisées sont dans la sensibilité des artistes, c’est-à-dire lumineuses, joyeuses, chromatiques et violentes. La densité de la population y apparaît, mais modulée en scènes typiques, dont certaines sont décrites dans les romans du corpus. (2) En haut à gauche une scène de coumbite* avec ses travailleurs qui préparent la terre, les musiciens, tambours et vaccines* pour soutenir l’effort du travail, et des femmes en second plan qui plantent les semences, c’est une image artificielle « en raccourci », car les deux opérations ne s’effectuent jamais conjointement, cela appartient au merveilleux et au rêve projeté sur l’avenir porteur d’espoirs, faisant écho au travail collectif dans les différents romans. En fond de la scène, la femme du propriétaire de carreau* que l’on exploite est à ses fourneaux, en pleine préparation du repas tant attendu !  » Votre madame est une vraie bénédiction » (Gouverneurs 22). Au centre, illustrant le syncrétisme religieux traditionnel d’Haïti, on voit : (3) l’église opposée à l’extrême droite sous une galerie. Lui faisant pendant (4), on y découvre également une cérémonie païenne évoquée par les deux femmes en blanc, des hounsis* prêtresses vaudou, un animal au bout d’une corde pour le sacrifice et une autre hounsi qui attise le feu, même si, dans la réalité, cela se passe toujours la nuit tombée ! On peut signaler qu’aux tropiques, la nuit tombe vers cinq ou six heures dans la touffeur vespérale, et que la vie se réveille vers cinq ou six heures dans la fraîcheur de l’aube. Une bande de raras* danse et évolue (5) entre les deux scènes, musique en tête. Au centre (6) apparaissent les marchés, dont le marché aux bestiaux où Désiré n’aura pas réussi à vendre sa vache, leurs marchandes aux étals à même le sol, un paysan au pantalon roulé sur un genou, sa macoute* sur l’épaule (7), puis une paysanne sur son âne, (8) est-ce Annaïse qui va au marché ? « Elle avait une robe bleue, rétrécie à la taille par un foulard. […] Sous son chapeau un madras […] serrait son front » (Gouverneurs 29, 83) plus loin sont figurées de petites boutiques, (9) telle celle de Claire Heureuse, vers la gauche (10) une salle de classe qui ressemble à une classe pour adultes dont Alexis semble parler dans Compère : « Hilarion s’était décidé à fréquenter une petite école du soir » (153) dans l’une des maisons on voit des joueurs de cartes ! (11), plus loin les bars et lieux de plaisirs (12) , une couturière avec sa machine à pédale (13), en premier plan un bal populaire avec parmi les musiciens, toujours présent un tambour (14). Puis a sa droite (15) on découvre la gaguère* qui offre son spectacle habituel, dont nous parlons dans le chapitre consacré aux coqs, avec ses parieurs, un paysan arrivant son animal sous le bras. On peut remarquer que les habitations de l’arrière-plan sont campagnardes, toits de chaume modestes, puis, vers le bourg, les constructions se structurent et sont construites « en dur ». Les femmes du petit peuple portent le foulard traditionnel, et tous les personnages sont nus pieds, tandis que les femmes de la ville sont cheveux au vent et portent des chaussures. Le mât de cocagne (6) (16) situé à côté de l’église ne manque pas au tableau ! On remarquera que les enfants sont en uniforme, car il est vrai que malgré l’infinie misère de ce pays, l’uniforme est obligatoire pour aller à l’école, une façon de plus pour en limiter l’accès. (17) Ensuite on croise une Bande de Carnaval précédé par un enfant déhanché par la méringue*, cette danse nationale dont les auteurs nous parlent souvent, les autres portant les déguisements et les masques traditionnels à l’image de monstres, ou de certains dieux vaudous, eux aussi également évoqués dans Les Arbres Musiciens à gauche évoque certains passages de L’Espace d’un cillement qui se déroule au moment du Mardi Gras, (18) on peut voir un marine américain entrer dans le bar ou travaille l’Estrellita (7). Bien entendu le fond de mer nous rappelle qu’Haïti est une île (1). À elle seule cette peinture donne une bonne image du pays. (19) Il y a même un Tonton-Macoute* près de la marchande (20) de tafia et de clairin, mais ce n’est pas notre propos. Les textes de Jacques Roumain, Jacques Stéphen Alexis (et René Depestre) et leurs images chaleureuses semblent être nés sous le pinceau de l’artiste qui fait une œuvre à la fois tendre et naïve, mais aussi didactique peut être sans le savoir ! Chaque personnage, chaque scène a une signification précise. Le peintre n’a oublié ni le mendiant, ni la touriste blanche, ni le marchand de fresco, ni le cabinet médical, ni les « taptaps ». Dans le bleu intense du ciel au loin un « cap », le cerf-volant jouet artisanal traditionnel, s’envole.

Le propos est de tenter un rapprochement, d’établir un parallèle, et une correspondance entre les romans de deux écrivains haïtiens (des années 1945–1956), profondément attachés à la ruralité fortement majoritaire de leur pays et fiers de leur négritude, qu’ils revendiquent haut et fort, avec les peintres et autres artistes autochtones. Haïti est une terre d’artistes spontanés qui se singularise des autres Antilles et du continent sud-américain par une créativité particulière. L’histoire mouvementée et chaotique de l’île n’y est pas étrangère. La notion du merveilleux que l’on associe généralement à leur réalisme est une expression galvaudée, mais qui recouvre cependant certaines vérités profondes. L’apport du vaudou y est important, ainsi que la philosophie bon enfant d’un peuple qui garde toujours espoir malgré les drames incessants que traverse le pays depuis son lointain passé. Tous deux donnent aux textes leur sincérité et leur authentique fraîcheur.

D’autre part on ne peut éluder l’ambiguïté du rapport entre les écrivains érudits issus des classes bourgeoises, militants engagés politiquement dans le marxisme ou le communisme, dépeignant la vie très difficile du peuple, faisant l’éloge du marron révolté ou du rebelle, et critiquant ouvertement le pouvoir, le clergé, les classes dirigeantes, et leur lectorat lui aussi essentiellement bourgeois. Ce sont des écrivains qui ont eu de longues périodes d’exil et qui, pourtant, connaissaient et aimaient viscéralement leur pays qu’ils ont écrit avec courage et passion au prix de leur salut.

Si les auteurs, qui sont des écrivains cultivés, nous racontent la vie quotidienne des paysans ou des habitants de petites bourgades, avec des mots adaptés et une recherche pour capter la réalité, les peintres, souvent illettrés et incultes, nous la montrent avec spontanéité. On qualifie à tort la première période des peintres de peinture naïve. Ce n’est pas une « peinture naïve », c’est une peinture spontanée, essentiellement figurative et réaliste reproduisant ce qu’ils voient ou imaginent, conjuguant quotidien, mystique religieuse (nombreux effets d’apparitions) et l’influence des loas* vaudou. Les premiers peintres n’avaient non seulement pas de culture écrite, mais ne connaissaient aucune des techniques de l’art graphique ou pictural. Il serait plus juste de dire que ce sont des hommes qui peignent avec leur âme et leurs maladresses d’enfants surdoués. La première période est celle qui nous intéressera, avant l’arrivée de l’académisme des peintres actuels.

La peinture spontanée née des peintres dits « de la rue » donne un reflet vivant de la vision et des fantasmes d’écrivains sur la vie de leur pays, principalement chez Jacques Roumain et Jacques Stephen Alexis. Il ne s’agit pas d’aborder l’étude d’une langue raffinée à la palette riche et colorée, au vocabulaire recherché, ponctuée de créolismes, à la fois romantique et truculente, sa musicalité, sa sensualité, la personnification d’éléments de la nature : fleuves, arbres ou tambours, mais de la considérer dans sa dimension de génératrice d’images. Les nombreuses citations en seront les meilleures ambassadrices. La poésie des titres de leurs romans Gouverneurs de la Rosée, Compère Général Soleil, Les Arbres Musiciens, sans oublier La Montagne Ensorcelée, Romancero aux Étoiles, en est le blason. Des tableaux, sculptures ou fers martelés, des photographies illustreront l’étude.

Les thèmes que nous allons rencontrer concernent l’immense majorité paysanne, leur indéfectible optimisme teinté de fatalisme, leur quotidien, leur environnement, leurs religions. Tous les sujets ne sont pas reliés à des tableaux, mais s’y apparentent d’une façon ou d’une autre. On comprendra le sens profond du partage dans la vie paysanne dans la partie intitulée « Le Coumbite« , le travail de la terre et ses traditions, dans un pays au sol aride soumis aux catastrophes naturelles du pays. Dans « Le tambour« , on célébrera cet instrument rythmant la vie nuit et jour, (sans oublier le clairin* et ses effets parfois nocifs sur les hommes), ainsi que son rôle prépondérant dans les cérémonies. Impossible de dissocier les pratiques du « Syncrétisme religieux » auquel on consacrera également une partie qui mêle catholicisme et vaudou intimement, dans l’osmose des religions, avec le rapport spécifiquement haïtien, entre les dieux chrétiens du culte français et les dieux et loas* du vaudou haïtien. On évoquera aussi le rapport avec les animaux dans « Les Coqs » : ils participent au vaudou et aux célèbres combats dans les gaguères. Tout naturellement, cette partie nous conduira vers « La Nature et l’Environnement« . Puis il y sera question de « La Beauté de la Femme« , palpitante, évocatrice, avec en son centre la paysanne au rôle primordial de génitrice, nourricière et gardienne du foyer, infatigable travailleuse. Dans ces rubriques, nous verrons que les textes nous décrivent des scènes de la vie où la misère et l’espoir restent indissociables, (avec, en contrepoint, dans les trois romans, l’amour frais et pur des jeunes couples raconté avec délicatesse et simplicité. Un pacte naturel les engage, dans un mariage non célébré ni consacré officiellement mais tout aussi solide). Entre temps nous aurons le loisir de rêver, notamment sur « L’écriture artiste » qui laisse libre cours à l’imagination ayant, pour l’étayer, les « tableaux » des écrivains poètes et musiciens peints à la pointe de la plume. Cette partie n’aura d’autre visée que de glaner d’autres évocations pour le plaisir de voir et d’imaginer. C’est à la fois un voyage au pays des rêves et des plus oniriques tableaux imaginables, en passant par le fantastique et les fantasmes des artistes. Par delà ces rubriques, les images ont souvent motivés le choix du texte, tout comme le texte a suggéré des images. Sans oublier « Les auteurs et leurs œuvres« , ainsi que « Les peintres et les Boss-métal« .

La musique, la danse, les arts plastiques sont des modes de communications universels, compréhensibles par la majorité, lettrés ou illettrés, ils nous transmettent des messages de cultures intercontinentales, à travers les siècles, comme les Grottes de Lascaux, en passant par la Grèce antique, faisant fi des ethnies, des savoirs et des richesses, jusqu’à nos jours. La grande différence – peut-on dire l’injustice – se situe dans le domaine de l’écriture. Pour la recevoir il faut d’abord savoir lire et même, en ce troisième millénaire, il y encore un pourcentage important d’analphabètes, on ne peut oublier que, même pour des lettrés, la barrière d’une langue étrangère est parfois infranchissable. Or en Haïti les gens du peuple qui ont été scolarisés l’ont été brièvement allant rarement au delà du primaire, et ils possèdent donc un niveau scolaire très éloigné du nôtre, (ne parlons pas des polyglottes, car c’est une minorité!). S’agissant de littérature, cela crée un sérieux handicap quant à sa diffusion et sa réception, même dans un creuset encore privilégié, celui qui nous concerne, la francophonie. La littérature haïtienne francophone est méconnue en France. Lorsque l’on en parle la réponse la plus classique se réfère à la Caraïbe, et elle est démarquée des littératures africaines, maghrébine et plus encore québécoise. Il est important de différencier les littératures des T.O.M-D.O.M antillaises de celle de la Première République Noire Indépendante : Haïti. On cite d’emblée Aimé Césaire, Glissant, Constant, parfois même Senghor dans la confusion des écritures, des continents et des couleurs ! En fait les littératures de pays et d’écrivains noirs reconnues en France, sont celles des Antilles françaises et d’Afrique, qui émergent pourtant après celle d’Haïti. Les premiers témoignages que l’on ait d’Afrique sont des poèmes et le fruit d’une transmission orale, tout comme en Haïti, mais en Haïti l’écriture noire en français remonte à la naissance de la république de 1789 à 1804. En 2004, année du bicentenaire, mémoire oblige de faire un retour sur ces deux siècles. De tous les Français tués ou enfuis, il ne restait que des affranchis, peu ou pas lettrés et le premier romancier n’apparaît qu’en 1859. Ce n’est que beaucoup plus tard que les Antilles françaises, à commencer par la Martinique, donne ses premiers écrivains, bien après Haïti. Il a bien fallu que du créole national au français se fasse une maturation et une structuration d’une langue mixte, à laquelle seule « l’élite » mulâtre a pu avoir accès. Ils commencèrent à écrire dans un français-français (8), impersonnel, imité de leurs maîtres en littérature à savoir les auteurs classiques de l’hexagone. Les premiers écrivains haïtiens furent d’abord poètes avant d’aborder le roman. Issus des familles mulâtres riches et cultivées, leur formation se fit en milieu universitaire européen, notamment à la Sorbonne. Formés à l’étude des grands classiques français, la majorité de leurs œuvres ne constitue que des plagiats du patrimoine français, et rien n’indique au lecteur leur origine : ni leur style, ni les thèmes, ni les lieux choisis. Ces romans sont d’un intérêt relatif pour le patrimoine de la francophonie. Cette jeune littérature née au milieu du XIXe siècle est modeste. Il était difficile d’être édité au pays et elle l’était à 90 % à compte d’auteur, à tout petit tirage d’une qualité incertaine, compte tenu des moyens souvent artisanaux, de la main-d’œuvre peu qualifiée. Les livres étaient fabriqués sur des papiers de mauvaise qualité ou, et par des imprimeurs, dont la diffusion ne franchissait pas les frontières. Certains sont devenus introuvables, notamment le premier roman d’Émeric Bergeraud paru en 1859 Stella, qui mériterait pourtant que l’on s’y attarde (9). Il fut suivi de quelques œuvres mineures jusqu’en 1928 avec Ainsi parla l’Oncle de Jean Price-Mars. Ce roman annonce la littérature à laquelle s’intéresse cette recherche, il fut traduit en plusieurs langues ultérieurement. À partir de 1931 Jacques Roumain ouvre la voie au roman paysan, et jusqu’à 1944 à peine une dizaine de romans voient le jour. Puis les frères Philippe et Pierre Marcelin publient Canapé vert qui sera suivi par plusieurs romans jusqu’en 1952. Mais c’est durant l’année 1944 que la littérature haïtienne acquiert ses véritables lettres de noblesse avec Gouverneurs de la Rosée de Jacques Roumain. Bien entendu à cette période la France est trop occupée par sa libération et la fin de la guerre pour se soucier de littérature d’outre-mer, Il y a à reconstruire un pays après avoir soigné ses plaies, et les loisirs intellectuels sont temporairement secondaires. ! En outre les médias n’étaient pas ce qu’elles sont actuellement et la communication restait quasi confidentielle, l’outil télévisuel et plus encore l’internet n’existaient pas, ou si peu. Jacques Roumain, en fait, eut comme seul support à cette période le parti communiste. Il n’avait cure de littérature et s’intéressait à Roumain comme militant, pas comme romancier. Même si son roman eut un succès immédiat ce fut dans un milieu très restreint, et il fallut longtemps pour qu’il soit traduit dans plus de dix-huit langues. Il reste encore dans le monde universitaire et littéraire français un auteur quasiment ignoré. Pendant plus de dix ans les romanciers haïtiens ne produirent guère que cette modeste moisson, de qualité diverse et il faut attendre 1955, et Jacques Stéphen Alexis pour que s’ouvre une période plus créative à partir de laquelle on voit s’affirmer ou naître de nouveaux romanciers. Entre 1955 et 1960 Alexis publie quatre romans, œuvre qui aurait été poursuivie, si le gouvernement de Duvalier ne l’avait pas assassiné ! Depuis cette période, les écrivains haïtiens se multiplient offrant des romans de grande valeur, plus d’une centaine à ce jour.

Si on trouve maintenant quelques imprimeurs de qualité, en Haïti, les éditeurs de prédilection cependant sont majoritairement français ou québécois, sans doute pour la simple raison commerciale de la diffusion internationale de ces derniers. La langue nationale officielle était le français, elle l’est restée jusqu’en 1987, moment où français et créole furent reconnus à parité, pourtant le peuple ne parle pratiquement que le créole. Cependant, le créole haïtien écrit est une langue dont les règles sont depuis peu stables, pourtant assez éloignée de la langue parlée. Parallèlement la guerre des religions – car il y en a eu une – fut abrogée, et au vaudou jusqu’alors combattu, est accordé le statut de religion à part entière. Comme on l’a vu, depuis la moitié du XVIIe siècle les Français succédant aux Espagnols, la langue des colons était le français, la langue vernaculaire des esclaves d’origine africaine se forgeant lentement. À ce jour elle est parlée par plus de 85 % de la population. La classe dominante pratique les deux langues indifféremment. Le créole est avant tout une langue réservée à l’oralité, elle est d’ailleurs musicale et ponctuée d’onomatopées, d’intonations, de murmures tout aussi expressifs que des mots. Elle est chargée de non-dits où les silences sont souvent lourds de sous-entendus, ponctuée de gestes et de mimiques, certes pas exclusivement haïtiens, mais peut être plus significatif et efficace dans leur expressivité que beaucoup d’autres. En Haïti, on peut ainsi dialoguer de longues minutes, sans un mot échangé, et pourtant un long dialogue muet s’est développé. En quelques sons, tout un dialogue a pu s’échanger, avec toute une gamme de : « Hem », « Han », « Aye-Aye », de mines, de petits sifflements, de grognements, de gloussements, de branle du chef par quoi les Haïtiens depuis les temps lointains de l’esclavage se sont accoutumés à communiquer entre eux les plus subtiles de leur pensée, ponctuée d’onomatopées, de sons modulés, d’une intonation, de sous entendus parfois plus éloquents qu’une parole ou qu’un discours clairement formulés ! La peinture ou le dessin ont le même pouvoir de communication muette. Les non autochtones, eux n’ont rien vu, rien entendu, rien compris ! Bien entendu d’autres civilisations, notamment en Afrique, pratiquent le même mode communication, mais on ne peut oublier que l’origine actuelle des Noirs d’Haïti est africaine à 99% avec un tout petit pourcentage de l’héritage Cheme, et Arawak, leur lointains prédécesseurs dans cette île.

La littérature haïtienne est totalement démarquée de la littérature dite « caraïbe », même si certains thèmes sont récurrents et, qu’à l’instar de Roumain, ses écrivains ont introduit dans leurs textes des mots créoles. Haïti et ses écrivains sont d’abord marqués par le sceau de leur révolution, qui en 1804 en fit les enfants de la première République Noire Indépendante, libérés à jamais du joug des colons européens qui se succédèrent, lui permettant de reprendre alors son nom d’Haïti (10). Jamais on ne parle dans cette littérature de la férule de maîtres, le blanc béqué n’existe pas, pas plus que ses plantations (11). Les thèmes, bien entendu, sont marqués par l’environnement, et les caractéristiques géographiques, climatiques ou sociales, ce qui peut présenter des similitudes avec les écrivains des autres Antilles, ou de pays francophones d’outre-mer comme La Réunion, Maurice ou Madagascar, mais les écrivains haïtiens sont d’abord et avant tout Haïtiens et ils le clament haut et fort dans leurs œuvres, « Nés-natifs » (12), ils sont les chantres nationalistes de cette terre à l’histoire chaotique et douloureuse, à laquelle ils vouent un amour viscéral.

Jacques Roumain fut le premier en 1931 à faire une tentative de stylisation du créole et du français parlé en Haïti dans La Montagne ensorcelée, recherche aboutie et couronnée de succès en 1944 avec Gouverneurs de la Rosée, (traduit dans plus de dix-huit langues, tout d’abord en pays communistes !). Il fit de nombreux émules qui, à son école, adoptèrent cette nouvelle écriture, riche en métaphores et reproduisant tant le raisonnement que le phrasé des paysans dont ils racontent la vie. Même l’habitant le plus modeste, qui parle créole, fait pourtant preuve de recherche pour les grandes occasions. Il s’exprime alors dans ce qu’il appelle son « français-français ». Nous en citerons divers extraits, charmants, émouvants et colorés. Jacques Stéphen Alexis est son plus fidèle disciple dans Compère Général Soleil en 1955, suivi par Les Arbres Musiciens en 1956. Est ainsi né en Haïti un style nouveau d’écriture. Ces années, entre 1944 et 1956, peuvent être considérées comme la période clé de la naissance tant à la littérature qu’à l’art visuel de l’éveil, de la révélation, de la découverte de talents insoupçonnés qui mûrirent conjointement.

Ces deux auteurs, qui illustrent le roman paysan, sont parmi les derniers assumant une vision littéraire, aboutissement et accomplissement, servant de référence à la littérature haïtienne et aux romanciers qui suivirent. On trouve chez eux une esthétique qui conjugue réalisme et nationalisme. Ils se réclament de leur nationalité et en revendiquent tous les aspects. Roumain est celui qui le premier a porté son haïtianité et sa négritude comme revendication première et a donné à cette littérature son identité et une vérité.

      Plus tard, les romans paysans passeront de mode, remplacés par des romans ruraux, à visée historico-politique de plus en plus marquée, mais Haïti est avant tout un pays rural et sa richesse est en priorité dans son peuple paysan. Il est l’âme, l’essence de ce pays, ravagé par la misère, une démographie galopante (13), la succession de gouvernements à la fois souvent veules et incapables d’instaurer une politique agricole adaptée et d’une quelconque efficacité. Ils ont ruiné les richesses vives du pays, les paysans par ignorance, les puissants par laxisme. Il n’y a plus de bois précieux, plus de café exportable, plus de,…plus de,…on n’en finirait pas d’énumérer la catastrophe actuelle. Que reste-t-il de « La perle des Antilles » ? Les écrivains choisis dénonçaient déjà les lacunes, les abus, les exactions, prêchaient pour une politique communautaire équitable, et rien n’a changé ! Les romans étudiés ne sont en aucun cas démodés, bien au contraire leur actualité reste brûlante.

La démarche est donc à la fois de confronter le réalisme merveilleux chez ces romanciers haïtiens, qui naît, outre les thèmes abordés, de leur style métaphorique associé à leur talent descriptif. Ils en deviennent ainsi des peintres à part entière, comme métamorphosés par les artistes ; incarnation d’une symbiose et d’une osmose parfaites entre arts picturaux et littérature nés parallèlement. La première forme d’expression est issue du peuple noir, souvent illettré et très pauvre, la seconde de la bourgeoisie mulâtre ou noire, érudite. Les uns n’ont pas inspiré les autres, ils se sont développés tout en s’ignorant, mais les deux décrivaient, racontaient, peignaient la vie rurale, ses traditions, les paysages, les cérémonies, l’âme intime et profonde du pays tentant de capter et de restituer son authenticité. Si les naissances de ces deux arts sont parallèles, l’un eut plus de chances dans sa notoriété. Plus facile d’accès, car visuel, spontané, lui aussi générée par le peuple et du même coup, également issu aussi des racines profondes de la vie quotidienne et de ses trésors visualisables, traités à l’état brut. La peinture connut rapidement un succès international. La littérature en revanche, plus intellectuelle, issue des milieux cultivés, fut longtemps ignorée. Toutes les deux racontaient pourtant la même chose, les uns avec leurs couleurs les autres avec leurs mots. Les tableaux nous parlent de ce que les textes nous donnent à voir et à imaginer. Les confronter, ou plutôt les superposer et les mettre en vis-à-vis peut soit fermer en limitant l’imaginaire du réceptionnaire, soit lui ouvrir de nouveaux horizons et créer de nouvelles émotions, de nouvelles résonances. La confrontation textes et images ne peut être qu’enrichissante. Dans ce contexte précis, elle est d’autant plus intéressante que ces créateurs illettrés d’origine paysanne et populaire et ces écrivains chevronnés issus d’une société privilégiée ne possèdent pas de savoirs communs, si ce n’est leur pays qui les unit, dans une communion authentique. Certains des artistes peintres choisis ont acquis une renommée internationale, d’autres sont anonymes, tous ont au départ un point commun, la pauvreté. Ils peignent ou peignaient avec des plumes de coq avant d’avoir des pinceaux, sur de vieux sac de farine ou des panneaux d’isorel, avec des peintures de qualité diverse, récupérés ici où là, faisant preuve de talent, d’imagination, de trésors d’ingéniosité et d’inventivité pour pouvoir s’exprimer, tels les « boss-métal » (14).

Quant aux écrivains, eux, ils produisirent des romans de tradition spécifiquement haïtienne, consacrés à la vie paysanne d’un pays difficile, montagneux aux terres arides, au climat capricieux et violent, soumis à la sécheresse, la misère, la simple difficulté de vivre au quotidien. La trame de leurs récits est tissée sur des faits réels et historiques. Leur tonalité est à la fois romantique et tragique. S’y épanouit le réalisme merveilleux des contes, des religions, des traditions musicales ou autres images de la sensibilité toute personnelle des Haïtiens « fils de trois races et de combien de cultures » (15). Les rapprochements que nous effectuerons partiront sur chacun des thèmes choisis traités par les deux écrivains, leurs similitudes ou leurs différences et, le cas échéant, l’analyse du ou des visuels s’y rapportant, peintures, photos ou autres réalisations artisanales. Curieusement, Haïti est la seule des Antilles qui ait un art, un artisanat, une créativité d’un tel niveau, jusqu’alors jamais démentis. Non qu’elle soit novatrice dans le domaine artistique de l’Amérique du Sud, songeons aux Mayas notamment, mais dans la Caraïbe, Haïti demeure incontestablement génératrice d’arts sans doute issus de ses gènes multiples et féconds.

     L’origine de cet art vient directement du vaudou, déjà les lointains humforts (16), étaient décorés de peintures et d’objets d’inspiration spontanée. À première vue la peinture haïtienne est colorée et joyeuse, mais il ne faut pas s’y tromper, en l’analysant, on y découvre tout autre chose. Tout comme la musique populaire, la mérengue* qui semble dansante, trépidante, joviale, est en fait profondément marquée par les problèmes du pays, on y parle de la sécheresse et du maïs qui ne pousse pas, du manque d’argent faute de travail, du dernier cyclone, des différences de classes, et sous des dehors bon enfant, souvent truculent, même si on y danse avec volupté, que l’amour et la femme y sont charnels, les thèmes sont rarement innocents, tout comme les chants accompagnant le coumbite qui sont de longues mélopées répétitives, proches des litanies de l’église catholique, où le tambour est roi. Sous la couleur est cachée la douleur.

On peut nous reprocher d’avoir occulté beaucoup de sujets traités et d’aspects rencontrés dans les romans, qui sont ainsi restés dans l’ombre, mais le but étant de faire un parallèle entre textes et images nous avons privilégié les passages donnant matière à cette recherche ainsi que la possibilité de les comparer et les confronter.


1. Né en Haïti de parents haïtiens. [retour au texte]

2. On doit retenir que pour obtenir une jeune fille en mariage il faut d’abord avoir construit une case. La tradition est la même pour le plaçage qui est l’union sans officialisation légale ou religieuse, d’usage courant à la campagne. Les héros des romans étudiés se « placeront ».[retour au texte]

3. Une illustration « a l’américaine » est un composites d’images diverses qui s’imbriquent les unes dans les autres en juxtaposition, permettant de raconter ou de traiter plusieurs histoires en même temps. [retour au texte]

4. Images numérotées, répertoriées en fin de mémoire : 1/2 Lesmornes dénudées + la mer – 2 Le Coumbite – 3/4 Syncrétisme – 5/17 Raras+ Carnaval – 6 Marché aux bestiaux – 7 Habitant – 8 Annaïse – 9 boutique de ClaireHeureuse – 10 École du soir – 11 Jeux de cartes – 12/18 Lieux de plaisir et bar – 13 couturière – 14 Un tambour – 15 Gaguère- 16 Mas de Cocagne – 19 Tonton Macoute – 20 Marchande de tafia/clairin. – Au centre médian le marché – au centre bas le bal. [retour au texte]

5. Voir le glossaire. [retour au texte]

6. Le mât de cocagne de René Depestre.[retour au texte]

7. Personnage principal de L’espace d’un cillement de J.S. Alexis – Le Marine représente également un clin d’œil à la réprobation unanime du peuple contre l’occupation américaine de la première moitié du XXe siècle. [retour au texte]

8. La référence au français-français a toujours un sous-entendu un peu ironique, il évoque le français des XVIIe, XVIIIe et XIXesiècles, plus proches de Chateaubriand ou de Flaubert que du Français du XX siècle. Le français pur et sans l’accent créole est considéré comme prétentieux, et lorsque qu’un Haïtien revient au pays il retrouve non seulement son accent mais aussi son créole. [retour au texte]

9. Léon François Hoffmann en fait un résumé et une analyse intéressante dans Haïti : lettres et l’être Chap. 4. [retour au texte]

10. L’origine du nom est indienne, et s’écrivait Ayiti. Il y eu plusieurs noms pour cette île dont « Quisqueya ». Elle fut Hispaniola – la petite Espagne, et Santo-Domingo. [retour au texte]

11. Si l’on se plaint de quelqu’ un, c’est de l’occupant américain qui, à plusieurs reprises, géra le pays pendant des périodes plus ou moins longues. [retour au texte]

12. L’expression « Né-Natif » qualifie les enfants d’esclaves africains nés en Haïti et dont ils sont les descendants. Une autre expression créole « moun-pays » désigne aussi avec fierté l’enfant du pays. [retour au texte]

13. Au début du siècle dernier on comptait environ quatre millions d’habitants, à ce jour ils sont plus de huit millions sans compter les deux millions d’Haïtiens de la diaspora. [retour au texte]

14. Forgerons et marteleur utilisant les vieux fûts d’essence mis à plat et découpés. [retour au texte]

15. Alexis emploie ce raccourci d’abord dans son intervention à la Sorbonne 1956, puis dans Compère. [retour au texte]

16. Temples vaudous [retour au texte]


Retour:

  • Lavaud Michal, Ségolène. Jacques Roumain et Jacques-Stephen Alexis; Le « réalisme merveilleux » de deux écrivains haïtiens métamorphosé par leurs artistes peintres, « boss metal » et sculpteurs. Mémoire de Maîtrise de Lettres Modernes, sous la direction de Crystel Pinçonnat. L’Université de Paris 7-Denis Diderot, 2004. Île en île, 2013.
  • littérature @ Île en île

http://ile-en-ile.org/lavaud-presentation/

mis en ligne : 17 avril 2013 ; mis à jour : 13 novembre 2015