Ségolène Lavaud Michal, Confrontation

 I – Confrontation

1 – Les auteurs & les oeuvres

2 – Les peintres et les « boss métal »


1 – Les auteurs & les oeuvres

JACQUES ROUMAIN – JACQUES-STEPHEN ALEXIS (17)

Gouverneurs de la Rosée Compère Général Soleil Les Arbres Musiciens (18)

Jacques ROUMAIN – 1907/1944

Fils aîné d’une famille de onze enfants, issu de la haute bourgeoisie mulâtre de Port-au-Prince, Jacques Roumain fait ses premières études en Haïti au collège Saint-Louis de Gonzague, puis en 1922, il est envoyé pensionnaire en Suisse où il poursuit ses classes. En 1926, il part pour l’Espagne. En 1927 il rentre en Haïti, en tant qu’opposant au gouvernement du Président Louis Borno, il milite avec passion, crée un journal d’opposition La Revue Indigène, et écrit dans d’autres publications. Il publie plus de vingt-deux poèmes. En 1928 et 1929, il est arrêté et emprisonné à plusieurs reprises, (six et deux mois). À la fin de l’année 1929, il se marie. Il fait partie de l’intelligentsia port-au-princienne. En 1930 il y eut un changement de gouvernement : Louis Borno est remplacé par Sténio Vincent qui sera son ennemi déclaré. Son fils naît. Roumain publie ses premiers recueils de nouvelles en 1931, Les FantochesLa Montagne ensorcelée. En 1932, il vit aux Etats-Unis pendant près d’une année. Rentré en Haïti il se déclare ouvertement communiste. En 1933, se sachant recherché, il se présente spontanément à la police afin d’éviter des représailles à ses amis et à sa famille, il est arrêté et incarcéré pendant plus d’un mois. En juin 1934, il fonde le premier parti communiste haïtien. En août 1934, il est à nouveau arrêté et ne sera libéré qu’en juin 1936. Les vingt-deux mois de captivité auront profondément ébranlé sa santé et il souffrira de paludisme de façon récurrente. En quatre séjours, il a subi trente-deux mois d’incarcération au Pénitencier National, de sinistre réputation. Sans doute expulsé en août 1936 il s’installe à Bruxelles où sa femme et son fils le rejoignent. En avril 1937 naissance de sa fille, la famille s’installe ensuite à Paris en septembre. Ce sera un séjour chaotique, Roumain s’inscrira à l’institut d’ethnologie et sera l’élève de Paul Rivet. Il travaillera au musée de l’homme à Paris, puis sera arrêté à la demande du Quai d’Orsay pour menées subversives à la suite de ses propos sur Trujillo, le dictateur dominicain, et Vincent, le président d’Haïti. Il sera condamné (avec sursis). En 1939, pressentant de graves conflits politiques en France et en Europe, il renvoie sa famille en Haïti. Lui, via la Martinique, s’installe aux Etats-Unis, à New-York. Il étudie à Columbia University. Fin 1940, il part pour La Havane, où il se lie d’amitié avec Nicolas Guilén (19). En 1941, son ennemi le président Sténio Vincent ayant été renversé et remplacé par Elie Lescot, il rentre en Haïti. Il rencontre l’archéologue Alfred Métraux avec lequel il se lie d’amitié et ils font des recherches dans l’arrière-pays. Il se passionne pour l’archéologie précolombienne, l’anthropologie, et participe à des fouilles cherchant des vestiges des Indiens Ciboneys. Intervient alors la fondation du bureau d’ethnologie, dont il assurera la direction. En 1942, il s’oppose activement à la campagne « anti-superstitieuse » du clergé catholique lancée par son nouvel ennemi, le président Lescot, qui se débarrassera de lui en le nommant à un poste honorifique de chargé d’affaires à l’ambassade de Mexico. En août 1943, ayant été gravement malade, il retourne en Haïti pour quelques semaines puis repart pour Mexico, où il termine et y date Gouverneurs de la Rosée. Il rentre en Haïti le 6 août épuisé, et décède le 18 août. Son roman posthume sera publié en décembre 1944, en Haïti par l’Imprimerie d’État, puis à Paris peu après par les Editions Françaises Réunies, et en 1948 par le Club du Livre Français. Tombé dans l’oubli car épuisé depuis près de cinquante ans il a été réédité en 2002 à Paris par Le Temps des Cerises. En 2003, ce roman figure dans Jacques Roumain – O.C. ouvrage remarquable dirigé par Léon François Hoffmann et édité sous les auspices de l’UNESCO.

Jacques Roumain

Jacques Roumain
1907-1944

On peut donc dire que la vie de Jacques Roumain fut un long voyage à travers le monde, par ce qu’il visita de nombreux pays, et séjourna en France, en Espagne, aux États-Unis, en Martinique, et au Mexique… Poète, écrivain, journaliste international et pamphlétaire, il crée La Revue Indigène fortement imprégnée de sa revendication d’homme, descendant d’esclaves africains qui, contrairement, à la majorité de la bourgeoisie, proclame sa négritude. Contestataire militant engagé, il est allé jusqu’au bout de ses convictions. Ses fréquentes séparations d’avec son épouse le firent profondément souffrir, il en reste une importante et émouvante correspondance. Dans son tout premier roman, La Montagne Ensorcelée, il avait amorcé sa recherche d’une écriture nouvelle qui verra son apogée dans Gouverneurs de la Rosée. Après ce développement un peu rigide et conventionnel, il est important de parler de l’homme romancier. Jacques Roumain fut un homme à part entière, engagé intellectuellement puis politiquement dans la vie et le devenir de son pays. Quoique mulâtre, il revendiquait haut et fort sa négritude. « Je suis Haïtien ; nègre haïtien. J’exerce un droit qui est un devoir et qu’aucun étranger, quelle que soit sa condition, ne peut me ravir : celui de m’occuper des affaires de mon pays et de défendre mon peuple » (Hoffmann, O.C. 787).

La nature ethnographique de ses travaux, à l’époque, furent d’importance même si actuellement elle est controversée notamment par André Marcel d’Ans, mais qu’importe, c’est le romancier qui nous intéresse. Qu’importent également les réserves quant à la plausibilité de l’intrigue qui s’ancre dans une forêt où se cache une source alors qu’il n’y a plus ou pas de forêt dans cette région ! Pas plus que l’authenticité de la cérémonie vaudoue qu’il raconte, inspirée, transposée et adaptée des histoires entendues, étayée par le récit, la cérémonie lui aurait été rapporté par Alfred Metraux. Ce dernier la tenait du houngan Abraham, prêtre vaudou de grande notoriété, dont il fut l’ami. Roumain est romancier et donc conteur. Son histoire est tissée sur une trame véritablement paysanne, proche des préoccupations des habitants des mornes* ou des plaines. Elle développe une intrigue qui se passe en Haïti, dans les campagnes, même si l’endroit est imaginé, il ressemble si fort à n’importe lequel de ces hameaux ! Nous allons découvrir une fiction attachante qui raconte la vie du peuple paysan d’Haïti faisant jaillir des images dans notre subconscient. Ses personnages évoquent en filigrane Jacques Roumain et son entourage : Manuel revient au pays après une longue absence, il veut sauver son village en créant la solidarité dans le travail pour le bien de tous, il croit à l’amour dans le couple et la famille, tout comme le narrateur. Délira, quant à elle, ressemble fort à sa vieille nourrice noire pour laquelle il avait une réelle tendresse. Adolescent, il allait chasser dans les campagnes alentour du domaine familial et y rencontrait les habitants. Lorsqu’il fit des recherches avec Métraux, il fouilla dans le plus profond du pays. Cet homme de la ville pourtant avait déjà très jeune plus d’affinités avec le peuple noir qu’avec son milieu qu’il jugeait superficiel, il appréciait la beauté simple et naturelle des paysannes. Comme tout Haïtien, quelle que soit son origine, il avait appris à parler d’abord le créole avec sa nounou qui lui servira de modèle, et avec les autres serviteurs, ce qui le mettait en prise directe avec ses futurs protagonistes. Roumain, dans ce roman, prend discrètement position sur le vaudou qu’il sait prégnant mais qu’il ne pratique pas, il fait dire à Manuel ce qu’il ressent et affiche ainsi sa réserve :

J’ai de la considération pour les coutumes des anciens, mais le sang d’un coq ou d’un cabri ne peut faire virer les saisons, changer la course des nuages et les gonfler d’eau … L’autre nuit, à ce service de Legba, j’ai dansé et j’ai chanté mon plein contentement : je suis nègre, pas vrai ? Et j’ai pris mon plaisir en tant que nègre véridique. Quand les tambours battent, ça me répond au creux de l’estomac, je sens une démangeaison dans mes reins et un courant dans mes jambes, il faut que j’entre dans la ronde. Mais c’est tout. (Gouverneurs 86)

Une dernière remarque cherchant à conforter l’étude proposée : Roumain aimait l’art, aimait la peinture, ses textes évoqués dans « l’écriture artiste » en sont des témoignages. On peut également faire référence au billet envoyé de prison à son jeune fils, qui prenait des cours de dessin et de peinture :

Peindre, c’est raconter à sa manière, avec des couleurs, l’histoire des gens, des objets, des arbres, des fleurs, du ciel, de la lumière, des fées et des rêves. C’est une chose magnifique et très difficile, mais je suis certain que tu apprendras très bien si tu gardes un cœur bon et modeste. (Hoffmann, O.C. 806)

Ce court texte ne peut que nous inciter à rapprocher textes et images. Roumain était concerné par la peinture depuis longtemps, en 1929 il écrit dans Le Nouvelliste:

Puis-je oser parler d’art dans un milieu où une image d’Épinal est préférée à un tableau de Cézanne… Le vrai artiste ne met pas seulement dans son œuvre la ressemblance physique mais aussi ses sentiments : il peint en profondeur, et comme son âme, son MOI INCONSCIENT est souvent en désaccord… (avec celui) du CONSCIENT… qui est la marque incontestable de son genie. (585)

La peinture haïtienne ne sera révélée qu’en 1946, mais on peut penser qu’il l’aurait aimée, compte tenu de son amour de la couleur, de la nature, de la beauté, et de son grand respect pour l’art.

Gouverneurs de la Rosée (1944)

L’œuvre la plus connue, Gouverneurs de la Rosée parut en 1944 à Port-au-Prince, peu de mois après sa mort. Elle a été traduite dans plus de vingt langues, et a eu des adaptations cinématographiques cubaine, française et autres. Le roman fut, pendant une période, intégré aux manuels scolaires d’études secondaires en Haïti. L’histoire est simple et linéaire, tissée sur une trame politique légère, mais sous le signe du partage, du travail communautaire dans la tradition populaire haïtienne, pour laquelle l’écrivain marxiste militait activement. Dans un village ravagé par une terrible sécheresse, les habitants survivent difficilement. L’érosion des montagnes a ruiné la terre. Un vieux couple évoque la période bénie des anciens coumbites, des jours heureux ! La mère parle de son fils : « il y a si longtemps qu’il est parti, … Manuel qu’il s’appelle, parti couper la canne à sucre à Cuba » (25). Et Manuel revient au pays après quinze ans. Il s’était expatrié à Cuba espérant rapporter un peu d’argent à ses parents. Il y a appris et compris l’importance du travail collectif, pour l’amélioration du bien de chacun, et revient fort de son expérience. Sur le chemin de son retour il avait rencontré Annaïse par hasard. L’échange est immédiat, la naissance de l’amour partagée. Devant le désespoir et le désastre de Fonds-Rouge, son village ruiné par le manque d’eau, déchiré par des luttes intestines, Manuel fait abstraction du climat conflictuel du hameau. Il part à la recherche d’une solution, l’eau étant la toute première nécessité. Sa quête devient obsessionnelle. Dans le village désuni par les vieilles haines, à la fois déclarées et pourtant larvées, qui divisent les familles en deux clans opposés, les gens s’observent prêts à s’entredéchirer encore autour d’un vieux souvenir sanglant certes, mais lointain. Toutes les préoccupations paysannes, l’image de la pauvreté, la présence permanente des dieux vaudous et des dieux chrétiens, liées aux croyances ancestrales, à la crédulité et à l’espoir purs de paysans incultes mais intelligents et travailleurs, toute cette richesse et authenticité, Roumain les restituent fidèlement dans un lieu fictif. Fonds-Rouge est le nom de plusieurs « lieux-dits », celui du roman peut être situé dans l’arrière-pays, dans le département de l’Ouest vers la frontière dominicaine à une cinquantaine de kilomètres à vol d’oiseau de la capitale, non loin de Pont-Beudet, La Croix des Bouquets et Mirebalais. C’est une région montagneuse, mais le village, lui, est situé dans une petite plaine mal desservie ; il y a peu de routes dignes de ce nom, ce sont des sentiers, des chemins de terre au milieu des collines. Après une laborieuse recherche, Manuel trouvera la source. Déployant toutes les stratégies pour respecter les traditions immuables, il demandera à Annaïse d’intervenir auprès des femmes afin qu’elle transmette le message par leur biais. Ainsi se perpétuera le célèbre mode de transmission haïtien du teledyole (20), qui permet de diffuser la nouvelle et sème l’espoir tout en réunifiant le village dans « Le grand coumbite de l’eau ». Malheureusement la rivalité des deux clans, doublée de la jalousie de Gervilen qui convoite également Annaïse, tisse le dénouement tragique et inéluctable. Manuel sera lâchement assassiné, risquant d’emporter le secret qui sauverait la communauté. C’est au creux de cette source qu’Annaïse et Manuel se sont aimés et unis, pour la première fois et pour la vie. La jeune femme conduira le village vers l’eau salvatrice. Le « grand coumbite de l’eau » dont rêvait Manuel sera réalisé, le canal sera creusé. Ainsi, le roman se termine sur l’annonce du renouveau par l’arrivée de l’eau tellement attendue et la venue de l’enfant que porte Annaïse, clôturant le récit sur une double note d’espoir.

Précurseur d’une écriture novatrice déjà amorcée dans La Montagne Ensorcelée (1931), l’écrivain crée une langue inspirée du créole qu’il adapte au français, ou du français qu’il adapte au créole. Il y mêle des passages de grand style traditionnel où s’exprime l’érudit chevronné qu’il est, à des truculences, adaptations des pensées de ses héros, ainsi que des dialogues savamment créolisés où s’immiscent des archaïsmes. Le merveilleux se cache dans le récit, par le biais des croyances naïves et ancestrales liées souvent au mélange du vaudou et du catholicisme, la philosophie des paysans. Dans son style aux métaphores inédites, Roumain ouvre la porte aux rêves et à l’imaginaire haïtien. Il emploie souvent des mots créoles, qu’il explique soit en notes annexes, soit directement dans le texte, donnant ainsi une couleur locale et un exotisme plein de charme. Deux passages rendent compte du roman dans sa globalité, avec une nuance de pessimisme :

Alors qu’est ce que nous sommes, nous autres, les habitants, les nègres pieds à terre, méprisés et maltraités ?

Ce que nous sommes ? Si c’est une question, je vais te répondre : eh bien, nous sommes ce pays et il n’est rien sans nous, rien du tout. Qui est-ce qui plante, qui est-ce qui arrose, qui est-ce qui récolte ? Le café, le coton, le riz, la canne, le cacao, le maïs, les bananes, les vivres et tous les fruits, si ce n’est pas nous, qui les fera pousser ? Et avec ça nous sommes pauvres, c’est vrai. Mais sais-tu pourquoi, frère ? À cause de notre ignorance : nous ne savons pas encore que nous sommes une force, une seule force : tous les habitants, tous les nègres des plaines et des mornes réunis. Un jour quand nous aurons compris cette vérité, nous nous lèverons d’un point à l’autre du pays et nous ferons l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée, le grand coumbite des travailleurs de la terre pour défricher la misère et planter la vie nouvelle. (72)

Ne m’appelle pas compère. Je ne suis rien pour toi. Tous les habitants sont pareils, dit Manuel, tous forment une seule famille. C’est pour ça qu’ils s’appellent entre eux : frère, compère, cousin, beau-frère. L’un a besoin de l’autre. L’un périt sans le secours de l’autre. C’est la vérité du coumbite. Cette source que j’ai trouvée demande le concours de tous les habitants de Fonds-Rouge. Ne dites pas non. C’est la vie qui commande, il faut répondre : present. (154)

Dans l’optique d’un rapport entre le texte et les images, Jacques Roumain ouvre les portes de notre imaginaire. Il nous parle des femmes et de leur beauté, surtout celle d’Annaïse, du désespoir de Manuel devant son pays massacré par les coupes des bois intensives. Il évoque des paysages perdus ou à venir, les coumbites du passé, la vie quotidienne des paysans des mornes. Il nous fait partager leurs croyances, les traditions, l’espoir et la philosophie indéracinables d’un peuple vaillant face à l’adversité et la misère. Il y mêle l’amour et l’humour dans la truculence de son discours, façonné, sculpté, dans les tournures de phrases, les adaptations, les détournements, les ajustements de deux langues qu’il arrive à fondre en une seule. Roumain écrit un roman en français dans une langue totalement nouvelle, ouverte et riche, tissée aux fils du créole et des différents français en usage à la Caraïbe. Certains passages sont tellement riches de sous-entendus, tellement pleins de charme, tellement haïtiens que nous les découvrirons dans leur intégralité textuelle.

Jacques-Stephen ALEXIS – 1922/1961

Fils de Stéphen Alexis, écrivain, historien, diplomate, né aux Gonaïves, petite ville au Nord d’Haïti, dans une famille aisée et cultivée, il commence des études primaires en Haïti. En 1933, son père étant nommé ambassadeur à Londres, il continuera ses études au collège Stanislas à Paris. En 1940 de retour en Haïti, il poursuit ses études chez les frères de Saint-Louis de Gonzague à Port-au-Prince. Puis il entreprend des études en psychiatrie à la Faculté de Médecine où il fut un élément novateur pour l’hôpital, créant une « association des étudiants en médecine » pour obtenir un minimum de structures permettant le confort et l’épanouissement des étudiants. Il est l’un des créateurs du journal contestataire La Ruche. Journaliste virulent, il signait ses articles « Jacques la colère ». (« À Jacques la Colère – à toi dont j’entends encore le grand rire – nègre magnifique – à toi mon frère de lutte et d’espérance commune » (Bloncourt, Dialogue)). Il rencontre Jacques Roumain en 1940 et adhère au parti communiste.

Jacques-Stephen Alexis

Jacques-Stephen Alexis
1922-1961

Il restera fidèle au double héritage culturel et civique. Militant actif avec un groupe d’intellectuels, dont René Depestre, Gérald Bloncourt, Albert Mangonese, et bien d’autres, unis contre le Président Lescot, sa rencontre avec André Breton et les articles qui en découlèrent ne sont pas étrangers à la chute du président, en 1946. Son successeur Dumarsais Estimé se débarrassera d’Alexis avec une bourse d’études pour l’Europe. Il repartira ainsi pour la France, où il se spécialisera en neurologie à la Salpetrière à Paris. Très actif Militant du Parti Communiste français, en 1949, il va à Bucarest et à Varsovie. Il se lie avec Aragon, Senghor, Césaire, et les écrivains latino-américains : Niclàs, Pablo Neruda et Jorge Amado. Il publie chez Gallimard son premier roman en 1955 Compère Général Soleil, puis il fait plusieurs voyages entre Paris et Haïti. Il présentera à la Sorbonne en 1956, au premier congrès des artistes et écrivains noirs, un texte qui fera école dans « Le réalisme merveilleux des Haïtiens », fidèle à Gallimard il publie son deuxième roman, en 1957 : Les Arbres Musiciens, et en 1959 L’Espace d’un cillement, suivi en 1960 du Romancero aux étoiles. Les gouvernements ont changé plusieurs fois et, pendant ces années, il continue à militer allant à de nombreux congrès, à Moscou, en Chine où il rencontre Mao Tsé-Toung qui l’apprécie, et Nikita Kroutchev avec lequel il développe des rapports de sympathie. À son retour en Haïti la dictature duvaliériste est en place. Il repart pour Moscou et Pékin espérant trouver des soutiens et renverser Duvalier. Puis il rejoint Cuba. Entre 1956 et 1957 il a également écrit de nombreux essais, et des textes théoriques. C’est un tourbillon de créativité, de militantisme, qui croque la vie à belles dents en homme brillant, élégant et apprécié par les diverses intelligentsias qu’il fréquente.

Dans cette vie turbulente, il a pris le temps d’avoir une vie sentimentale accomplie qui lui donna le bonheur d’avoir des enfants.

Il sut dans les livres et la vie imposer des harmonies, des formes […] Neuf, frais et joyeux devant chaque nouveau texte qu’il écrivait, devant chaque grand amour de sa vie. […] C’est pourquoi, il a grandi avec chacun de ses livres, avec les femmes qu’il a aimées, avec les beaux enfants qu’il leur a fait. (Depestre, Bonjour 225-226)

Le 22 avril 1961, jour de ses trente-neuf ans, parti de Cuba, il débarque avec quelque uns de ses camarades, au Nord d’Haïti, au Môle-Saint-Nicolas, lieu lourd de mémoire historique : la découverte de Christophe Colomb. Situé non loin de sa ville natale, on suppose qu’il comptait se diriger vers Bombardopolis afin de rejoindre les lieux vaudouisants qu’il avait connus dans son adolescence et où il pensait trouver des alliés, dans le but précis de renverser Duvalier. Tous sont arrêtés par la police, il est emprisonné sans doute à Fort Dimanche, torturé, et éliminé, pour ne pas dire assassiné, dans des conditions que l’on sait abominables, et qui demeurent non éclaircies, sa sépulture reste encore à ce jour dans un lieu indéterminé.

L’Espace d’un cillement, son dernier roman paru en 1959, est longuement préfacé par sa fille aînée, dans la dernière réédition en 1983, qui lui rend un très émouvante et vibrant hommage. Elle nous livre trois lettres de son père, où il se montre un père attentif et profond ainsi qu’un homme véritablement authentique. Il y revendique, une fois de plus, sa négritude et son attachement à son pays :

Je dois te dire que … quand on a, ne serait-ce qu’une goutte du sang noir, du sang d’Haïti, on reste de chez nous quoi qu’il puisse arriver (Anvers, 1954)… Il est une terre qui répondra comme pas une aux ardeurs de ton sang (Lisbonne, 1954). Je puis te donner…quelque chose que je connais bien pour l’avoir éperdument cherché et trouvé… C’est le sens de la pureté du cœur, de l’amour de la vie, de la chaleur des hommes … Oui j’ai toujours abordé la vie avec un cœur pur. C’est simple vois-tu (La Havane, 1955). (Préface)

Compère Général Soleil (1955)

On met souvent ce roman en parallèle comme un écho filial, avec Gouverneurs de la Rosée. Il est cependant plus dur et plus engagé politiquement. Alexis reprend le même style d’écriture que son prédécesseur qui a fait école. Roman à la fois situé dans les bas quartiers de Port-au-Prince et à la campagne, on y retrouve de nombreux points communs avec Roumain. L’histoire est linéaire, dans un environnement très pauvre, la trame politique y est plus structurante, l’intrigue dramatique et tragique plus violente. Dans ce roman en trois étapes, certains thèmes récurrents, en particulier dans les passages sur la paysannerie, se recoupent souvent. Le roman s’ouvre par un prologue présenté en italique, où la nuit est un personnage à part entière qui enveloppe le héros. « La nuit respirait fortement » (7). Il est suivi d’un texte mixte sur le plan de la typographie, ponctué de phrases courtes décrivant la vie d’une nuit où se déroule une action dramatisée. Alexis relate l’évènement dans un style riche, métaphorique, sous lequel perce le poète. À l’instar de Roumain, ses romans sont à la fois des juxtapositions et des incises de styles adaptés aux évènements, qu’arbitrairement nous présentons sous une forme continue, en isolant l’un des deux textes édités selon le désir de l’auteur avec des typographies différentes, permettant de les scinder en deux corps de textes distincts. On ne peut oublier qu’Alexis fut d’abord poète et qu’il fit également des études de lettres. Son style est fondamentalement personnel et original :

La nuit respira encore, avec force, comme une vieille grand’mère.
La nuit souffla bruyamment et les étoiles brillèrent plus claires.
La nuit vorace se dressa devant lui et l’avala
La nuit tropicale vibre, entremetteuse vêtue de noir, transparente sur ses choses de chair rose et ses stigmates de vice… La nuit tropicale semble bouger
La nuit noire, la nuit tropicale, innocente et complice, la nuit vierge et noire qui respire…La nuit, là, bleue comme l’encre, s’en allait à pas de loup.
La nuit de la chambre était une gentille petite nuit de verre frêle, qui présentait aux faux pas ses tapis de couleur et de douces caresses.
La nuit fraîche le gifla avec force.
Le châle de soie noire de la nuit tropicale avec ses fleurs multicolores et ses franges d’aurore pâlissait peu à peu…
La nuit pâle, à en mourir, s’accrochait encore désespérément aux reliefs du paysage, tandis que le lait timide du jour se glissait dans les intervalles libres…
La demi-nuit grise devint très pâle et triste, comme à la veille d’abandonner son combat contre l’aurore…
Dehors, la nuit presque vaincue, criblée de dards clairs, fuyait en taches grises, comme un vol éperdu de chauves-souris traquées par l’aurore.
La nuit au dehors gisait morte au ras du sol après l’effroyable lutte des coqs d’ombre et de clarté qui s’époumonaient encore.
Le coq du jour avec sa crête de soleil chantait éperdument victoire, battant des ailes ruisselantes de feux. (7-22)

Hilarion devient voleur d’une nuit pour pouvoir se nourrir, il est fait prisonnier et se lie avec Pierre Roumel (nom sous lequel Alexis cache Jacques Roumain), bourgeois riche et dirigeant communiste. Il envoie Hilarion rendre visite à sa mère pour trouver du travail. Alexis divise son roman en trois périodes précises. Il n’hésite pas dans la première partie qui se déroule dans la capitale à égratigner la classe bourgeoise, dont pourtant il est issu. Il y dénonce les doubles préoccupations catholiques et vaudoues de cette société. Jérôme Paturault, politicien arriviste lui sert de bouc émissaire. Il nous invite ainsi à des scènes typiques et truculentes. Libéré, il rencontrera Claire Heureuse (21) en bord de mer, dans un moment joyeux et de total bonheur. Ils se « placeront » ensemble et auront un enfant. Il sera soigné de son épilepsie et se cultivera grâce à Jean-Michel médecin lui aussi communiste, sous lequel Alexis se cache. Peu à peu s’élabore sa conscience politique. Dans la deuxième partie, nous partageons la vie difficile du jeune couple dans la banlieue pauvre de Port-au-Prince puis à la campagne. S’y mêlent des drames écologiques, inondations, destructions. La misère les rattrape, de problèmes en catastrophes, leur maison est détruite dans un incendie criminel où ils ont tout perdu. Claire Heureuse attend un enfant et, devant leur échec total, ils vont s’expatrier pour couper la canne en Dominicanie, mais là aussi le destin les poursuit et ils devront s’enfuir. Ils perdront cet enfant au cours de lueur fuite éperdue devant les tortionnaires dominicains. Hilarion sera abattu par l’armée dominicaine en cherchant à fuir le massacre des Haïtiens dramatiquement célèbre d’octobre 1937, les « Vêpres Dominicaines » (22) qui eurent lieu sous le régime de Trujillo. Claire Heureuse recevra alors l’ultime message de son compagnon mourant. Selon lui, la vie doit continuer. Elle doit poursuivre la quête d’une vie meilleure de retour en Haïti, dont ils viennent de franchir la frontière. Hilarion est le personnage principal du roman, même s’il est presque un anti-héros, c’est une figure emblématique, il y acquiert le savoir et le pouvoir de s’exprimer il s’extraverti. Contrairement à Roumain, Alexis fait référence à des personnages et à des faits historiques réels, même s’il les déguise sous des pseudonymes. Faisant acte de fidélité, il rend hommage à Jacques Roumain, devenu Pierre Roumel, mais dont l’idéologie et les actions sont d’inspiration nettement biographiques, ainsi qu’à des lieux existants. Roman, donc fictionnel le récit est cependant tissé sur une trame véridique. Le merveilleux se situe essentiellement dans les évocations oniriques, les croyances et l’imaginaire liés aux faits de la vie et à une écriture métaphorique et créative qui trouvera son plein épanouissement dans Les Arbres Musiciens.

On ne peut donc occulter des références autobiographiques et historiques de ce texte. Le médecin perce sous Jean Michel, tout comme l’Haïtien « J’aime ce pays nos gens, j’aime ce pays […] j’en suis fou. J’aime l’odeur de notre terre après la pluie… » (97). Le militant que deviendra Hilarion est un double d’Alexis, formé aux idées communistes par Roumel, tout comme il le fut par Roumain. Comme on le verra les allusions à l’influence de Roumel/Roumain dans ses positions face à la lutte « anti-superstitieuse », l’affreux massacre des « vêpres dominicaines », les mentions des Américains, occupants honnis et omnipotents, et Élie Lescot, le Président qu’il contre inlassablement sont les moteurs de son combat. Certaines de ces récurrences se retrouvent dans son second roman. Comme toujours ultérieurement, Alexis laisse le lecteur sur une possibilité positive d’espoir même dans le drame ou la tristesse. On doit se souvenir qu’Alexis a été emprisonné, le début du roman nous fait vivre les affres de Fort Dimanche, il se réfère sans aucun doute à des souvenirs précis et personnels, suite à ses arrestations itératives. Il ne sait pas qu’il y sera, sans doute, incarcéré une dernière fois en 1961, à la suite de quoi il disparaîtra définitivement.

Les Arbres Musiciens

Alexis nous invite dans une bourgade et à la campagne. C’est un roman complexe aux intrigues entremêlées. Une famille dominante et trois destins se conjuguent : des personnages influents et des notables aux moralités diverses, un jeune sauvageon, Gonaïbo, irréel et délicieux enfant de la nature d’origine indienne dont le nom d’origine Arawak est un emblème, et sa jeune compagne Harmonise, petite-fille du patriarche Vaudou, Bois d’Orme, personnage emblématique du bon houngan* qui ne fait que le bien et incarne « la voix de la sagesse » de toute la communauté. Ils se soumettront contraints et forcés à « la norme » de la modernité de l’époque. À la fois historique et politique au marxisme déclaré. Le roman est tissé sur un savant mélange de vaudou, de curés vénaux et manipulés, d’exploitation par des riches soumis par vénalité au pouvoir américain de la S.H.A.D.A. (23) qui conduisit à la dépossession des paysans, à la déforestation, (notamment, dans le roman; à ceux de Fond-Parisien). L’auteur nous fait découvrir les dessous des croyances ancestrales, les mystifications, les compromissions, les pratiques plus ou moins rationnelles avec un réalisme parfois rabelaisien dans la crudité des propos ! : « La S.H.A.D.A. installait… son lourd appareil. … en conséquence absents ou présents (à la réunion) seront obligés d’obtempérer aux ordres de la S.H.A.D.A. » (Arbres 298, 317). La rumeur se répandait, « les Blancs ‘méricains … ils veulent les terres – le président Lescot leur a donné le droit de prendre celles qui leur plaisent » (186). Dans un bref dialogue truculent Alexis en quelques mots résume la naïveté et le fatalisme de paysans incultes et miséreux :

Où allez vous ? Nous allons travailler à la forêt, couper du bois… pour les blancs. … On en coupe et il vous paie et si on lui dit « merci blanc » c’est tout juste parce qu’on est bien élevé ! … s’il vous en donne cinq, c’est parce qu’il a déjà gagné cinq cent … sur votre dos. Comment s’appelle le blanc pour qui vous aller travailler ? – M’sieur Shada – M’sieur Shada… C’est pas un blanc, alors ? Ça doit être un rastaquouère ! … Shada c’est un drôle de nom … Qu’est ce que ça peut nous faire qu’il ait un drôle de nom, qu’il soit hollandais, américain ou suédois ? … Couillons ! S.H.A.D.A. ce n’est pas le nom d’un blanc, c’est le nom d’une compagnie ! (311)

Nous assisterons à des luttes impitoyables entre les pouvoirs et la paysannerie impuissante tant sur le plan moral et religieux que sur le plan économique. Tout cela est décliné dans une franche gaieté, une totale convivialité mêlant l’impossible, le rêve, les mystères et les excès du merveilleux des âmes paysannes, crédules et pourtant pleines de bon sens et de sagesse. Alexis y célèbre la beauté des paysages et des femmes, de ce pays qu’il aime farouchement avec tendresse, passion et respect. On y croise la vénalité la plus abjecte avec l’idéalisme le plus pur dans la vie de tous les jours d’une communauté typiquement haïtienne, attachante et allant du pitoyable au sublime. Dans la façon de camper ses personnages, chaque caractère à lui seul est un moment de bravoure. On les voit, on les sent vivre, partageant leurs faiblesses, leurs rêves, leurs frustrations, leurs espoirs, leurs passions et l’ardeur jamais démentie de leur lutte pour la vie. On est avec eux dans ce pays qu’il aime et dont les peintres ont si bien su nous donner les couleurs. Alexis se laisse emporter par son talent de peintre narrateur et nous offre des descriptions à la fois oniriques, ésotériques, d’une beauté et d’un charme incomparables, visuelles, musicales, poétiques et riches de merveille, de merveilles et de merveilleux! Ces deux romans écrits avec le même lyrisme débordant nous font partager une chronique familiale, tant urbaine que paysanne dont le charme est indéniable. Le style d’Alexis est flamboyant, trahissant sous le romancier le poète. Il mêle la nature, la faune, la flore, la cuisine, le vaudou, ponctué de mots créoles, d’expressions espagnoles ou anglaises. Peintre à sa manière, comme nous le verrons dans d’autres rubriques. Magloire Saint Aude, dans Optique, parlant d’Alexis dit en substance : « Tous les tableaux de Jacques Stéphen Alexis se rassemblent pour faire par son écriture un livre d’une extraordinaire vérité. »

Ayant choisi de confronter Roumain et Alexis du fait de leur filiation littéraire, et de leurs convergences de pensées, de culture, de militantisme, et de talents, on ne peut pas oublier que les deux auteurs étaient poètes avant de devenir romanciers. Tous deux journalistes ils écrivaient très régulièrement dans des journaux d’opposition, et contestataires actifs ils furent partie-prenante aux faits de l’actualité politique du pays. Ils l’ont payé de leur vie. Les artistes convoqués pour illustrer leurs oeuvres vont permettre d’animer cette étude, profondément ancrés dans cette culture, apportant leur part de rêves, ils font écho au travail entrepris par Roumain et Alexis tout en le prolongeant.


2 – Les peintres et les « boss métal » (24)

« Il est impossible de considérer un tableau autrement que comme une fenêtre ouverte dont mon premier souci est de savoir sur quoi elle ouvre » (Breton, Surréalisme). Tout comme il est impossible de parler de peinture Haïtienne à son origine sans parler du vaudou. Très nombreux sont les artistes qui y trouvèrent leur inspiration et, sur la période étudiée, mis à part les scènes de villages, les paysages, certains portraits, le vaudou y est prégnant. L’art haïtien a subi une longue maturation avant d’éclater au grand jour. Il y a eu une certes création artistique souterraine, occulte, d’artistes anonymes qui, active depuis les origines indiennes lointaines, puis relayée par les esclaves africains importés par les conquistadors européens, couvre ainsi près de cinq siècles. Jusqu’à la révolte des esclaves qui chassèrent les derniers colons français de Napoléon, en 1804, il aura fallu encore un siècle et demi de mutations, de mûrissements, pour voir éclore une liberté nouvelle qu’il fallait apprivoiser et organiser. Pendant ces périodes des hommes s’exprimèrent, à leur façon, spontanée, sans aucune contrainte, aucun tabou ni aucune technique académique traditionnelle ! Nous verrons comment ils furent découverts, pour ne pas dire débusqués !

Si les Indiens arawaks, chemès ou taïnos ont laissé peu de traces, puis les longues années d’esclavage des Noirs africains qui ont suivi ont, en revanche, lentement conduit au vaudou. Les motifs décoratifs des objets vaudous sont majoritairement d’origine africaine, seuls les tracés des « vévés »* ont sans doute une lointaine filiation indienne.

Le développement de la peinture haïtienne comparée à la littérature est totalement différent. Les premiers artistes étaient illettrés et d’origine modeste, paysanne, venant du peuple noir. L’histoire de leur découverte est exemplaire. Elle est contemporaine à la naissance de la littérature spécifiquement haïtienne. Leur genèse simultanée est édifiante. À la même époque et en parallèle, dans les années 1946, les évènements s’enchaînèrent et se fondirent les uns avec les autres en ce que certains appellent une « révolution culturelle ».

À l’époque coloniale, il y a eu, bien entendu, des peintres et des écoles de peinture mais l’enseignement et leurs œuvres produites étaient des copies académiques au goût français, il ne demeure pratiquement rien de cette époque. Jusqu’aux années trente, il y eut quelques peintres officiels et dans les milieux aisés des émules plus nombreux, venus des rares écoles de dessin des institutions chrétiennes et donnant des œuvres sans grand intérêt. En revanche, dans les milieux paysans et populaires il y avait les peintres de houmfort*, qui décoraient leurs temples vaudous, et peignaient spontanément sans autre compétence que leur goût inné pour l’art, et le prolongement d’une tradition ancestrale, lié au plaisir de peindre, artistes authentiques et complètement inconnus. Près d’un siècle et demi plus tard, il aura fallu le hasard d’une découverte en 1944 par l’Américain Dewitt Peters, aquarelliste et professeur, fondateur du Centre d’Art à Port-au-Prince. Il s’y pratiquait une peinture influencée par les courants occidentaux et américains. Ses élèves étaient les jeunes gens de l’élite…

C’est cette année-là, au hasard des voyages dans l’arrière-pays de Philippe Thoby Marcellin et Dewitt Peters, que l’art pictural haïtien fut découvert. Il put ainsi s’épanouir et se développer. L’histoire vaut la peine d’être racontée, elle est authentique. Au cours de leurs vagabondages dans les campagnes haïtiennes, tous deux furent stupéfaits devant les portes du bar « Ici La Renaissance » en bord de route, au fin fond de la province, dans le village de Mont Rouis, « Des oiseaux tropicaux, et des coqs, en vert et rouge, alternaient avec le dessin embrouillé de fleurs, sur les battants de la porte ; ils avaient été manifestement peints par quelqu’un qui savait ce qu’il faisait » (25). Ils explosaient en de vives couleurs d’une harmonie parfaite. Ils venaient de découvrir Hector Hyppolite, peintre en bâtiments.

Tant l’écrivain que le peintre furent intrigués par cette découverte inattendue. Marcellin ultérieurement se chargera des recherches et ayant localisé l’artiste, lui et Dewitt Peters allèrent à sa rencontre. C’était un homme simple, illettré, d’origine modeste, né en 1894. de père inconnu et d’une mère prostituée, dans la banlieue de Port-Au-Prince. Pendant des années un mystère plane, a-t-il voyagé, a t’il connu le grand amour vers vingt-six ans ? rien ne prouve rien, cela fait partie de sa légende. Seule certitude : en 1944, il vit dans un taudis dans la région de Saint-Marc, et peint pour son plaisir des décors sur des portes ou des murs avec des restes de peintures, à l’aide de plumes de volailles en guise de pinceaux. Dewitt Peters l’ayant convaincu de venir à Port-au-Prince au Centre d’Art, il apprend la peinture sur chevalet, se perfectionne, se familiarise avec les techniques actuelles et maîtrise les outils moderne. Jusqu’à sa mort, quatre ans plus tard il aura peint plus de cinquante tableaux et connu ainsi la célébrité. André Breton, André Malraux, Wilfredo Lam achetèrent ses tableaux. C’est le premier peintre haïtien inspiré par le vaudou connu et reconnu. Il se disait – et certainement était – inspiré par ses loas*, prêtre vaudou il vivait dans ses croyances et ses mystères mythiques.

LETTRE DE PHILOMÉ OBIN

LETTRE DE PHILOMÉ OBIN

Pour l’anecdote, le nom du bar a été l’origine de bien des méprises. De très nombreux textes traitant de la peinture haïtienne parlent de « Renaissance », confondant cette première découverte avec un éventuel mouvement artistique. C’est ainsi que Lyonel Paquin développe le thème d’une « Renaissance », à partir de 1946. En fait, l’écrivain évoque une décennie qui fut prospère et bénéfique aux arts tant littéraires que graphiques. Il s’appuie sur les ouvrages de Selden Rodman qui fut un témoin actif des évènements culturels et des découvertes faites à cette période. La confusion ou l’ambiguïté, qui n’est certainement pas fortuite, se remarque dans le titre de l’un ses livres : Renaissance in Haïti, ouvrage qui fait autorité dans la connaissance et l’analyse de ces années créatives. C’est ainsi, que Selden Rodman écrit qu’il y a des traces du fait qu’avant 1944 les Haïtiens peignaient. Les décorations des houmforts*, des tambours, des vêvês*, le prouvent. Ceci étant dit, avant l’arrivée de Dewitt Peters les artistes peintres étaient une minorité : inconnus, autodidactes et incultes. Il est évident que sans son influence et l’ouverture à ces artistes débutants de son centre d’art, la peinture haïtienne n’aurait pas pu prendre son essor avec autant de succès. Il est intéressant de signaler que « C’est Dartigue qui, de son budget (comme Ministre de l’Éducation ) trouva l’allocation nécessaire pour louer le local où s’installa le Centre d’Art […] dont Dewitt Peters […] fut le fondateur et l’inspirateur » (Dartigue 56).

On raconte qu’un tout premier tableau avait été acheté cinq dollars à Philomé Obin, par Dewitt Peters, qui reconnaît qu’à cette période il n’était pas intéressé par l’art primitif. Ce fut pourtant le point de départ et l’avènement de l’art haïtien dit « naïf », et dont la lettre que nous reproduisons est un vivant témoignage, à la fois historique et attendrissant du fait de sa spontanéité, de son ingénuité et son authenticité. Elle corrobore tout ce que les experts, les historiens, les spécialistes ont pu dire ou écrire sur le sujet. Peu après l’acquisition de ce premier « tableau », un modeste et timide jeune homme employé au Centre d’Art apporte un carton peint par un soi-disant ami, Peters lui donne d’autres cartons et de la peinture et peu après il revient avec d’autres tableaux, minutieux, délicieux. Pressé par Dewitt Peters de faire venir l’ami, le jeune homme en question avoue être l’auteur de ces œuvres. Rigaud Benoit était né à l’art haïtien et devint un peintre reconnu.

Comme on l’a vu, la confusion concernant cette période provient du nom du bar où Hyppolite fut découvert. Il s’appelait pompeusement « Ici La renaissance », terme qui devint un leitmotiv pour qualifier cette période. C’est en effet à cette époque que l’on vit éclore les talents des : Obin, Benoit, Basile, Duffaut, Bigaud, Gourgue et bien d’autres. La grande novation illustrée fut par la décoration de l’église épiscopalienne de Sainte-Trinité à Port-au-Prince, que nous analyserons à la rubrique consacrée au syncrétisme religieux. On peut donc dire qu’il ne pouvait certes pas y avoir de renaissance d’un art quasiment inexistant et jusqu’alors ignoré mais une naissance, une reconnaissance qui déboucha peu à peu sur une connaissance et qui conduisit ces arts à la notoriété.

Il est bien évident que cette « découverte » est symbolique. Depuis longtemps, comme on le voit, il y avait des peintres en Haïti, demeurés inconnus. Cependant il faut faire un peu d’histoire. Déjà les Arawaks étaient potiers et sculpteurs, mais leur art n’était certainement pas comparable à celui des indigènes précolombiens du Mexique. Les quelques vestiges retrouvés sont d’un modeste intérêt. Les Indiens furent remplacés par des esclaves Africains qui restèrent en esclavage pendant plusieurs siècles, et leur condition d’esclave ne leur laissait certainement pas le loisir de développer de l’art. Ce n’est qu’après l’indépendance qu’une culture a pu commencer à voir le jour. Après le départ des colons français, le pays resta, pendant de longues années, coupé de l’apport religieux du clergé et le vaudou eut ainsi tout le loisir de s’épanouir. Les premiers artistes sont donc inévitablement d’abord vodouisants. Les premiers peintres décoraient leurs cases*, les houmforts*, respectant le culte des dieux et honorant leurs morts. Les croix de Liautaud en sont l’illustration, tout comme les œuvres d’Hyppolite. Il, se servait des restes de peintures qu’il utilisaient dans son métier, ce qui explique sa palette de couleurs. Il y a tant de légendes autour d’Hyppolite qui était un Oungan*, et est devenu un personnage mythique, on ne peut que revenir à lui ! On raconte que lorsqu’il rencontra Dewitt Peters il n’eut aucune surprise, il lui dit calmement qu’il l’attendait car La Sirène (26) lui avait annoncé sa visite. Il avait rendez-vous avec son destin. Dewitt Peters le fit venir au Centre d’Art. Sa vie est un conte, réel et merveilleux s’y croisent. Né en 1894, lorsque Dewitt Peters le découvre, il a près de cinquante ans. Lorsqu’il partira pour le grand voyage, en 1948, à 53 ans Hyppolite est célèbre. C’est à partir de ce moment-là que Dewitt Peters ouvrit son espace à des autodidactes et contribua à l’épanouissement d’un art jusqu’alors ignoré. Le teledyole*, célèbre « bouche à oreilles » haïtien a fait son travail ! Venus de tous les coins du pays et des couches souvent les plus modestes, des peintres en herbe affluèrent attirés sans doute d’abord par la curiosité, bien avant le lucre ! Il en embaucha certains comme simples manœuvres, donna à ceux qui le désiraient le plus strict matériel, soit : carton et couleurs. Et c’est ainsi que se créa et se développa un mouvement artistique dont la croissance fut rapide et foisonnante. Du plus profond de leur culture ancestrale et de leurs traditions, jaillit une peinture exprimant la vision particulière et authentique, à la fois du quotidien et des religions catholiques et vaudoues, donnant des créations complexes et variées. À l’époque actuelle, cette floraison de peintres est en pleine expansion, mais elle n’a pas intrinsèquement gagné en qualité. Il y a pléthore de soi-disant peintres sans grand talent qui rabâchent indéfiniment les mêmes thèmes déjà exploités, mais au succès assuré. À l’opposé il s’est créé une école américano européenne de peintres issus de la bourgeoisie. Ils ont fait leurs écoles outre-mer et les œuvres ont perdu une partie de leur totale haïtianité pour devenir une peinture actuelle, moderne, certes de haute qualité, destinée à une clientèle étrangère, mais qui ne revendique plus une même authenticité. Elle a certes des inspirations vaudoues ou locales mais ce que l’on y retrouve vient d’une démarche culturelle et intellectuelle très éloignée de celle des tout premiers artistes révélés.

Ce n’est que progressivement que les Français, puis les Canadiens réinvestirent le pays. Avec eux le catholicisme reprit un rôle important par l’intermédiaire d’un clergé breton, suivi ultérieurement par les pasteurs de l’église réformée. C’est ainsi que le syncrétisme religieux d’Haïti est tellement différent des autres anciennes colonies d’Amérique Centrale, dont la Caraïbe. On ne peut pas être un bon vaudouisant sans être aussi un bon chrétien !

En décembre 1945 André Breton arrive en Haïti, il est reçu avec effusion par les intellectuels, dont Jacques Stéphen Alexis. Il visite le Centre d’Art, et écrit :

Je reverrai longtemps à la place qu’il occupait, au pied de l’escalier… le premier tableau d’Hyppolite qu’il me fut donné de voir et qui me causa le plus vif, en même temps que le plus agréable saisissement… Le tableau qui m’arrêtait au passage m’arrivait comme une bouffée envahissante de printemps. (Drot, Haïti 124)

C’est ainsi qu’à l’instar de Dewitt Peters, André Breton découvrit une peinture vivante, aux couleurs éclatantes, d’une conception nouvelle, celle des peintres autodidactes d’Haïti. Il acheta plus de douze tableaux d’Hyppolite en 1945. Les jeunes écrivains et les intellectuels issus de cette même bourgeoisie furent sensibilisés à ce nouvel art par les visites de Breton en 1943 et 1947. Ses réactions, écho de ses théories surréalistes bouleversèrent leurs idéaux. Jean-Paul Sartre peu après y fut également sensible lors de son séjour en 1949 et enfin André Malraux, émerveillé leur donna des lettres de noblesse en 1975.

Les toiles d’Haïti nous posent une énigme. Car l’Afrique qui les inspire […] n’a pas de peinture. Mais il est vrai aussi que le chant noir qui a bouleversé le monde, le blues, lui non plus n’est pas né en Afrique, mais de la complainte des esclaves. Pourquoi la couleur surgit-elle, tout à coup, en Haïti plutôt qu’en toute autre île des Antilles ? (Malraux, L’Intemporel)

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SOLEIL – BOSS-MÉTAL

Dewitt Peters, visita ensuite de nombreux temples vaudous où les houngans* laissant libre cours à leur imagination et mêlant nos saints chrétiens à leurs dieux vaudous couvraient les murs de personnages étonnants. Il décida donc d’ouvrir à ces autres artistes le rez-de-chaussée de son école, mis à leur disposition un matériel de base. La jeune peinture haïtienne prit ainsi son essor. Le talent de Rigaud Benoit, Castera Bazile, Wilson Bigaud, Saint Brice, et les autres, dans un délire de couleurs primaires traitées « en à plat », éclatait au grand jour. Dans les années 1955, se promenant dans des villages de la campagne profonde Dewitt Peters remarqua dans un petit cimetière de la Croix des Bouquets des croix de métal d’une grande beauté et d’une originalité surprenante. Il fit des recherches et rencontra un forgeron modeste qui découpait et martelait de vieux bidons d’essence : Georges Liautaud, qui deviendra le fondateur de l’école des « fers découpés » que l’on appelle les  » Boss-métal ». Parmi ses émules, il y a eu notamment : Murat Brière, Serge JoliMeau dont nous verrons une superbe Sirène illustrant « la Beauté des femmes », Gabriel Bienaimé, Louis Juste …

Dans l’art graphique il y a lieu d’inclure l’art du fer lié à cette période, et qui sans nul doute a ouvert une nouvelle voie à la connaissance de l’art haïtien. Les premiers fers de Liautaud étaient des découpes à l’état brut dans le métal laissé à nu. Ses premiers thèmes s’inspiraient des religions, dont le syncrétisme transparaît. Outre des croix pour les cimetières, le forgeron martelait des dieux et des personnages mythiques. Rapidement confronté à d’autres artistes et d’autres mode d’expression son dessin prit corps et se modula. Ayant fondé le premier atelier, ses émules ayant fait la rencontre avec les créations des peintres, cela affina leurs créations et ouvrit un champ infini d’inspirations d’origines diverses, où le tracé d’un dessin devenait un préalable à la découpe. La femme, la maternité, les arbres, les oiseaux, les fleurs, les combats de coqs, les soleils, cohabitent avec les dieux et les démons. Les sirènes y sont nombreuses, le fantastique et le mystique s’y croisent. Le travail ayant évolué les fûts sont toujours mis à plat, mais le dessin y est conçu et tracé avant la découpe, le fer est ensuite poli, voire vernissé, les angles arrondis, les pointes émoussées. Dans de récentes créations, ils sont peints de couleurs vivantes et raffinées, ce qui en fait des objets d’art plus commerciaux. Actuellement le travail se fait également en volume créant un véritable statuaire onirique, symboliste et ésotérique de grande beauté. Cet art n’existait pas encore à l’époque que nous étudions, mais il était sous jacent et l’on ne peut pas l’occulter car il s’est intégré et imposé. Il est important de noter qu’en Haïti il n’y eut aucune osmose. Les deux arts cohabitèrent en parallèle sans aucune interférence, et actuellement ils figurent à part entière dans la richesse et le patrimoine culturel et artistique du pays.

Pendant la période post-révolutionnaire, et ce depuis la découverte par Christophe Colomb de l’île, il n’y eut rien de notable, comme on l’a vu, la culture venait de notre vieille Europe, où l’art pictural est né d’après les textes anciens (27).

COMBAT DE COQS

COMBAT DE COQS

Les artistes peintres de cette première génération sont dits  » naïfs  » mais l’appellation est impropre, ils sont réalistes et représentent la vie quotidienne telle qu’ils la voient, parfois maladroits comme des gens qui n’ont pas appris la perspective, les ombres, les couleurs complémentaires, c’est une peinture spontanée, et leur toiles (28) sont, pour beaucoup d’entre eux inspirées, et profondément marquées par leurs croyances vaudoues permettant à leur imagination les créations les plus surréalistes, qui semblent presque irréalistes alors que les peintres sont « montés ou chevauchés  » par les loas* qu’ils servent. Certes leurs images sont figuratives mais emplies de personnages irréels et imaginaires qui correspondent à la tradition ancestrale de la représentation du panthéon vaudou, chargés de mystères et de merveilleux. C’est sans doute ce qui donne à leurs œuvres un caractère très allégorique et fabuleux et cela, grâce à leur ingénuité, leur naïveté souvent due à un manque total de formation académique. On voit que pendant longtemps, les tableaux haïtiens sont sans perspective logique ou rationnelle et qu’il n’y a pas d’ombres portées, ils ne connaissent pas les couleurs complémentaires dont Baudelaire parle si bien dans sa Critique d’Art ! Les peintres n’ont pas encore appris la technicité, mais leur esprit créatif et imaginatif sont indéniablement un de leurs charmes. Mais c’est une erreur de la dire naïve avec une connotation de puérilité, c’est une représentation spontanée des préoccupations quotidiennes, liées aux racines africaines, devenant religieuse et mystique lorsqu’elle jaillit de la source du vaudou aux personnages mi-anges, mi-démons, des loas bienveillants ou pas, issus de leur mythologie où l’imaginaire débridé peut se donner libre cours. Leur prétendue naïveté est une expression de leur nature, ils laissent parler leurs rêves, leur mysticisme, une éventuelle insouciance, mais surtout leur instinct. Toutefois que l’on ne s’y trompe pas, ce n’est jamais infantile ! On pourrait dire que ce sont des adultes avec des yeux d’enfants, si ce n’est qu’ils intègrent la réalité quotidienne à leurs œuvres, réalité qui est loin d’être toujours délicieuse et romantique ! Leurs peintures, permettent de mettre en lumière leurs rêves, leurs espoirs, et l’amour de leur pays avec ses fantasmes, ses beautés, son réalisme, sa truculence, et son irréductible joie de vivre malgré la misère, les problèmes, les difficultés, on voit là leur indéracinable optimisme ou fatalisme ainsi qu’une profonde philosophie qui les protègent souvent d’un désarroi pourtant facilement compréhensible. Comme on pourra le vérifier ce sont des artistes du bonheur : aucun misérabilisme, aucune prédilection pour représenter leurs difficultés si ce n’est dans des scènes à connotations politiques, ou historiques.

VENTE DE TABLEAUX À LA CAMPAGNE

VENTE DE TABLEAUX À LA CAMPAGNE

En regardant les tableaux présentés et choisis selon les thèmes évoqués dans les romans, on retrouve souvent, en fonds perdu, sur un ciel soit bleu intense, soit chargé de nuages, les dos nus des mornes déboisées. Les arbres de premiers et second plans sont souvent solitaires ou éparpillés, il n’y a pas de forêt. En revanche sur d’autres toiles, la nature est représentée dans l’exubérance des plantes tropicales à la fois dense, intense dans ses camaïeux de verts tendres et profonds, où explosent les couleurs chatoyantes et souvent violentes de fleurs lumineuses et pulpeuses, contrastant avec la sécheresse des sommets sur d’autres paysages. Les oiseaux multicolores y chantent leur joie de vivre. Les femmes y sont simples et belles.

La sélection des tableaux présentés a été réalisée avec pour seul souci un choix d’illustrations en rapport avec les textes de Roumain et Alexis, et ce sans aucune considération de notoriété. De ce fait, certains des peintres les plus célèbres ont pu être occultés tels Préfète Duffaut, Philomé Obin, Audès Saül, Fernand Pierre, Jacques Richard Chéry, Claude Dambreville, Alix Roy, Pierre Louis Riche, Philippe Dodard, Jean Claude Garoute dit Tiga, Bastiat, etc… Pour illustrer l’analyse des œuvres choisies la sélection des visuels se divise et peut se conjuguer en plusieurs axes. Certains tableaux sont focalisés sur un seul et même thème, d’autres sont de composition plus complexe et outre le thème principal, leurs motifs sont multiples et diversifiés mais complémentaires. Certains sont des peintres connus et reconnus, d’autres anonymes vendant le long du wharf en bord de mer à Port-au-Prince, soit dans des expositions improvisées en pleine rue, ou aux carrefours des lieux touristiques dans les collines, nichées à même le sol dans un croisement. La photographie publiée dans Haïti – La perle des Antilles (1985) nous offre une illustration vivante de cette pratique : une exposition se tient sur un lointain fond de mer, au ciel barré d’une chaîne de mornes sous des cumulus, des stratus, et autres nuages porteurs d’orages, en bord de route. On peut y voir des tableaux représentant successivement un village, un petit port de pêche, un arbre fruitier magnifié, un bourg, un paysage campagnard, un marché. Tous ces tableaux ont du charme et ces artistes inconnus ne manquent pas de talent. Bien entendu souvent ce sont des redites, mais leur créativité indéniable s’exprime avec adresse dans une explosion de couleurs, privilégiant les thèmes indéfiniment répétés de la vie populaire quotidienne. Pour commencer notre voyage le thème du coumbite s’impose tant il est lié au premiers des romans ruraux, cette première étape nous ouvre la voie.


Notes:

17. L’orthographe du prénom varie, selon les sources – j’ai pris le parti de laisser l’ accent sur Stéphen. [retour au texte]

18. Dans un but de simplification, les trois œuvres seront citées en notes par les abréviations suivantes : GouverneursCompèreLes Arbres suivi de la pagination.[retour au texte]

19. Grand poète cubain. [retour au texte]

20. Correspond au « bouche à oreille » ou au « téléphone arabe » qui diffuse une nouvelle plus rapidement que n’importe quel autre média! [retour au texte]

21. Marie Claire Heureuse était le nom de la première impératrice, épouse de Jacques 1er – Jean Jacques Dessalines –auto proclamé Empereur : 1804-1806 – il fut assassiné par Christophe qui devint roi puis empereur et se suicida, et Pétion, qui fut président. [retour au texte]

22. Les Vêpres Dominicaine, de sinistre mémoire est le nom donné aux massacres des coupeurs de canne à sucre recrutés par la Dominicanie qui furent assassinés sur la frontière lors de leur retour au pays. On parle d’un massacre de plus de 5.000 paysans, perpétré par l’armée du dictateur Trujillo.[retour au texte]

23. Société Haïtiano-Américaine de Développement Agricole [retour au texte]

24. Artistes marteleurs et sculpteurs sur métal . Ils utilisent les fûts d’essence, qu’ils mettent à plat, découpent et transforment en œuvres d’art. [retour au texte]

25. Selden Rodman. [retour au texte]

26. La Sirène fait partie du panthéon des divinités vaudoues, apparentée à Agoué le dieu des eaux. [retour au texte]

27. Dans notre vieille Europe, l’art pictural est né d’après les textes anciens. Pour schématiser brièvement, l’inspiration et les sujets de prédilection des peintres étaient issus des panthéons grecs et romains, de la religion chrétienne, car il s’agissait d’œuvres commanditées par les aristocrates, la peinture se faisait portraitiste ou célébrait de hauts faits historiques. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la prépondérance était italienne, mais la France bouscula la tradition ancestrale avec les réalistes, les impressionnistes et fit école. À cette période, certains écrivains renversant la situation s’inspirèrent des peintres pour écrire, soit comme un peintre qui écrirait un tableau, soit comme un écrivain qui peindrait une scène, souvent un paysage. Ce sont les frères Goncourt avec leur « écriture artiste », les Chateaubriand, Zola, Balzac, Maupassant, Flaubert, Gautier, Lorrain, Huysmans, et autre Mirbeau, sans oublier Verlaine ou Baudelaire ! Il y eut donc un échange entre les deux disciplines, les peintres se mirent à peindre en s’inspirant des textes, puis les écrivains se mirent à peindre à partir des textes, ou d’après les peintures. C’est ainsi qu’est née une nouvelle approche de l’art pictural et de l’écriture.
En Haïti, la bourgeoisie d’abord blanche puis mulâtre, même s’il y eut un mouvement artistique et littéraire copiait le modèle français et n’apportait aucune création authentique liée au pays. Il n’en reste pas de traces dignes d’intérêt à part de très rares exceptions, et il est important de noter qu’il n’y eut aucune osmose, les arts cohabitèrent en parallèle sans aucune interférence les uns entre les autres. Chacune des disciplines vécut en parallèle sans osmose pendant de longues années [retour au texte]

28. Le mot est impropre, souvent ils peignent sur du contreplaqué de récupération, sur des cartons, ou sur l’envers de vieux sac de farine, mais le mot toile est passé dans le vocabulaire concernant la peinture. [retour au texte]


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mis en ligne : 17 avril 2013 ; mis à jour : 30 octobre 2015