Ségolène Lavaud Michal, Conclusion

Conclusion

Nous terminerons dans l’irréel, le merveilleux, le rêve et l’évasion avec Jean Louis Sénatus laissant libre cours à son imagination. Empruntant un Oiseau-île, l’esprit d’Haïti est en voyage sur ses brumes beiges et rosées, survolant ses campagnes où galopent en liberté les chevaux des loas ancestraux. Les chevaux que montent les dieux au cours des cérémonies vaudoues inspirent les écrivains, les peintres et les « forgerons du vaudou. Accompagnés ici par les flamants roses oiseaux de bonheur, ce ne sont pas les chevaux de l’apocalypse, mais ils sont pourtant mystiques et mythiques :

Le vent s’amena d’un seul coup, puis il se mit à galoper et à ruer… la mer sortit sa robe verte des grands jours et s’enveloppa de châles de dentelles d’écume. Jamais l’étalon sauvage en rut n’eut autant de chaleurs et d’élans. La bête du vent hennit dans les toitures… dispersant des tuiles, et des tôles, des planches en plein ciel… « On dit que c’est une queue de cyclone »… Le ciel devient jaune sale. Seul le mapou géant, en véritable colosse de Guinée, en véritable arbre sacré de Ogoun Badagris se tient debout, dans la bourrasque. Alors le vent jeta de nouvelles forces dans la bataille. Il éteignit le soleil avec une montagne de nuages. Il déracina vingt chênes, brisa cinquante dattiers, coucha vingt mille bananiers… La bourrasque tropicale hurla encore… La bouche sale de la bourrasque toussa encore… puis se referma d’un seul coup… Une pluie fine se mit à tomber… les gens timides, heureux ouvrirent les portes et les fenêtres. (Compère 86)

LE VOYAGE - JEAN-LOUIS SENATUS

LE VOYAGE – JEAN-LOUIS SENATUS

Ce cheval en rut devient l’orage, le vent, l’ouragan, sous la plume d’Alexis. Toute son âme de poète se révèle, au cœur d’un de ces orages tropicaux, souvent dévastateurs, mais qui se changeant en soleil à la blonde crinière aux rayons salvateurs, accomplissant leur mission bénéfique ! On se souvient des catastrophes engendrées par l’Artibonite, où l’on a vu les paysans s’unir en coumbite contre les caprices fréquents de la nature et d’un climat capricieux, aux pluies diluviennes et violentes, aux cyclones ravageurs et dont pourtant ils se relèvent.

Dehors la pluie s’abattit d’un seul coup. L’énorme bête de la pluie aux pattes de verre marche… l’eau roule, sale, bouillonnante… Les parois de l’horizon deviennent jaune sale, malgré les rideaux de pluie claire. Le vol lugubre et lourd des nuages qui accourent… la pluie impitoyable qui lance ses flèches d’eau… Alors la voix énorme de l’orage se fit entendre… Les enfants courent nus… dans les cris… les grands herbages couchés… sous la fusillade des gouttes… le ventre bosselé d’un nuage gonflé de larmes, de râles et de sueurs… Les dents de la pluie labourant la terre, chassant les pierres, lavant le sable.…Mais les pleureuses du ciel s’épuisent… encore des gouttes éperdues… Les déchirures gros bleu du ciel … La nature, lessivée et luisante sous le rayon propre et tremblant du soleil qui se faufile… Puis le brusque allongement de cou du soleil qui nettoie le ciel et secoue sur le paysage sa crinière blonde… Voilà la douceur qui revient.… Bientôt les gens sortirent, levant les yeux au ciel. (105-106)

Les paysans dont nous avons partagé la vie nous ont montré leur ténacité face à l’adversité. La perspective que l’on peut qualifier de « folklorique » et qui se déploie à travers les coumbites, les gaguères et les belles lavandières laisse une image heureuse. Dans ce monde, à la fois réel et irréel où l’imaginaire haïtien puise ses sources, on voit donc qu’en Haïti, tous les arts qu’ils soient littéraires ou plastiques sont intimement liés à la vie, ils sont réalistes, parfois naïfs dans leur pureté et pleins de spontanéité, parfois naturalistes, souvent mystiques, mais aussi marqués du sceau du merveilleux. Il en va de même pour l’écriture elle- où il s’épanouit dans des métaphores inattendues et débridées, surprenantes et enchanteresses. Depestre relève chez Alexis « les espaces d’espérance et de dignité… de merveilleux, de tendresse ensoleillée entre les mots de l’imaginaire haïtien… L’art haïtien est à la fois quotidien et fantastique… réel avec son cortège d’étrange, de fantaisie, de rêve, de demi-jour, de mystère et de merveilleux » (Depestre, Bonjour). Bien que réaliste l’art haïtien est profondément lié au mystère et aux symboles, il exprime une sensualité vivante, magique. « L’imagination y règne en maîtresse ». Les éléments de la nature sont des représentations des dieux, qui de se fait se retrouvent humanisés, on l’a vu dans la colère d’un fleuve, ou dans la nuit du prologue de son premier roman.

Bien que ce « réalisme merveilleux des Haïtiens » dont parlent Alexis et Depestre, peut être considérée comme une expression galvaudée, il existe bien cependant comme spécificité haïtienne : c’est d’abord un héritage culturel, prolongé par l’écriture et les arts plastiques. C’est un réalisme différent et novateur. De leurs lointains ancêtres, les Indiens Taïnos sont restées quelques traces, mais la culture s’est structurée à partir de l’apport massif de la traite des Africains d’origines diverses : Mandingues, Bambaras, Ibos, Peuhls, Aradas, Congos… aux traditions, aux cultes et aux dialectes différents. Parallèlement les colonisateurs principalement espagnols puis français apportèrent la culture de pays de vieille civilisation catholique, traditionnellement latine.

Dans cette exception « le merveilleux » est pris dans son sens littéraire issu du Moyen– Age, à savoir qu’on renvoie au domaine de l’ésotérisme, de l’onirisme, des légendes et des contes, des croyances, des mythes et des religions. L’irrationnel y est omnipotent, omniprésent, lié à la poésie et au lyrisme de l’imagination. Il est important de préciser que cette symbolique populaire témoigne de l’autonomie culturelle haïtienne. La conjugaison des apports indiens, taïnos et chemès, de l’apport africain de plusieurs ethnies, et de l’apport européen majoritairement français ont forgé une culture typiquement haïtienne. L’influence indienne est souvent occultée et pourtant elle est liée au vaudou que les Africains transformeront.

Comme on l’a vu, certains des contes ou légendes ont des racines liées à la culture chemès. On s’accorde à dire que les vêvês tracés sur le sol avec de la farine, véritables prodiges de graphisme, remontent aux Indiens. L’affabulation à l’origine de certains contes, les croyances et superstitions souvent oniriques sont issues de l’osmose de toutes ces cultures. Les éléments de la nature étant personnifiés, les dieux s’incarnent parfois dans les arbres, les fleuves, et certains animaux dont la couleuvre (43) et le cheval. À l’origine la littérature est orale, mêlant animisme et vaudou, sans oublier le dieu chrétien et ses saints ! 80 à 90 % est analphabète, créole, catholique et vaudou. Même si le mélange semble incongru ; c’est pourtant un fait de société et de culture intrinsèque au pays. Comme on l’a vu tout Haïtien est à la fois chrétien et vaudou, à majorité catholique, même si les églises réformées ont fait un travail de « conversions » en apportant un très estimable support pédagogique fort efficace, sans condamner le vaudou. La transmission dans le peuple ne peut se faire que par la parole, seul vecteur de communication, à savoir : les contes, les légendes, les chansons. Il reste encore en Haïti une ancienne coutume attachée aux conteurs qui, tout comme le griot africain, est la voix de la sagesse. L’ancêtre transmet le savoir des anciens, et doit commencer son récit par des échanges de formules immuables tel le célèbre « Cric-Crac », formule magique qui ouvre la porte aux légendes et aux rêves, et est le préambule à tout conte quel qu’il soit, notamment durant les veillées mortuaires ponctuées de contes et de devinettes pour les enfants.

Donc, répondant à la question : Y a-t-il un art et une littérature haïtienne ? on ne peut que répondre à l’instar d’Auguste Viatte « qu’il y a une littérature et un art indigène », tout comme il existe des littératures d’expression française, qu’elles soient Suisse, Canadienne, Belge, on reconnaît qu’aujourd’hui il y a une littérature de la Caraïbe francophone dont Haïti fut l’instigatrice. De la même façon, il y a une littérature anglo-saxonne née en Grande-Bretagne. Elle a indirectement généré celles d’Irlande, du Canada, des États-Unis et de tous les pays devenus anglophones. On pourrait constater le même phénomène dans les pays lusophones, ou hispanophones. Chaque pays a modulé la langue de l’occupant à sa manière et selon différents critères créant un nouveau langage et une nouvelle écriture foncièrement évolutive. En Haïti il y a en fait quatre langues : le français de l’hexagone appelé le « français-français » ou le « grand-français », celui du pays qu’on appelle le français-local réservé à une élite, souvent assez démodé et précieux, et celui qui se pratique, soit un français-haïtien fortement recomposé et créolisé, ces langues dites françaises sont pratiquées par à peine 10 à 15% de la population, elles se juxtaposent au créole, langue que tout le monde parle. « Si « Le Français » est la langue noble, chacun doit pouvoir dire au moins « Mon cher votre Madame est une bénédiction » (Punch 264). Comme on a pu le constater, tout Haïtien parle d’abord créole quelle que soit son origine sociale. Ce n’est que dans les milieux dits bourgeois, l’élite intellectuelle, que le français intervient dès l’enfance dans les échanges parents et enfants, et ce en complément du créole appris auprès des « nounous » et des serviteurs.

La période littéraire comprise entre 1944 et 1957, dans laquelle s’inscrivent les ouvrages du corpus a vu avec Roumain éclore et essaimer une écriture typiquement haïtienne. La première tentative de l’écrivain (La Montagne ensorcelée) arrive à maturité et à la perfection d’un style totalement nouveau avec Gouverneurs de la rosée. Price-Mars avait auparavant déjà commencé à étudier et introduire le monde paysan dans l’écriture haïtienne avec Ainsi parla l’Oncle, mais il revient à Roumain d’avoir mené à bien cette recherche et d’avoir produit une œuvre internationalement reconnue.

Quelles que furent ses dissensions avec différents gouvernements qui l’obligèrent à de longs exils, l’étude de son roman phare fut inscrite épisodiquement dans les programmes scolaires et tous les jeunes adolescents pendant quelques années eurent à le lire. Jacques Stéphen Alexis est considéré comme son émule, il était un ami de Roumain, partageait les mêmes idéaux politiques, le même amour du pays et de ses paysans. Lorsqu’il publie, quelque dix ans plus tard, Compère Général Soleil, les méchantes langues diront que c’est un plagiat ! Il n’en est rien, comme on a pu le constater dans les nombreux extraits. Les styles d’Alexis et de Roumain sont très différents et même s’ils traitent l’un et l’autre de la paysannerie noire de leur île, ils produisent des romans originaux que l’on ne saurait confondre. Les Arbres musiciens, peut-être plus encore, l’affiche par sa composition complexe. C’est un roman aux pistes multiples et aux récits multiples avec quatre intrigues, alors que Compère Général Soleil est difficilement classable, si la trame principale est l’histoire d’un couple, elle se situe en plusieurs lieux différents, tandis que Gouverneurs de la rosée est un roman à fable simple, avec des quêtes parallèles enchâssées. Bien entendu, abordant des sujets proches, dans un environnement similaire, nombreux sont les thèmes communs, ce qui nous a permis d’ailleurs de faire une recherche conjointe avec la peinture. Le réalisme merveilleux consiste pour ces écrivains à intégrer dans le quotidien des faits invraisemblables qui semblent naturels et appartiennent à la tradition, la légende et aux croyances du peuple, marqué par les fantasmes des imaginations fréquemment puisés aux sources africaines du vaudou. Le réel se confond ainsi avec l’imaginaire, souvent fortement teinté d’onirisme. Les peintres ont la même source d’inspiration, et le comme confiait récemment le peintre Ronny : « Je peins la vie comme je voudrais qu’elle soit. »

FORÊT ET OISEAUX - ABOTT BONHOMME

FORÊT ET OISEAUX – ABOTT BONHOMME

Depuis lors, beaucoup de nouveaux écrivains ont fleuri, souvent des expatriés de la diaspora, qui écrivent pourtant autant d’œuvres typiquement haïtiennes que d’œuvres démarquées, imprégnées de leur pays d’accueil, en priorité la France et le Canada. Le roman paysan fait place à une littérature différente : le roman prolétaire par exemple, narrant la vie difficile et misérable du peuple des banlieues, véritables bidons villes qui s’étendent comme une gangrène autour des villes. Puis, la littérature haïtienne s’est profondément modifiée, peu à peu elle a perdu l’une de ses caractéristiques principales. Avec cette évolution et cette révolution, elle touche désormais de plus nombreux lecteurs tant en Haïti que sur le plan international. Ces nouveaux écrivains écrivent en français, en anglais, en espagnol, selon leur lieu d’exil, et depuis peu en créole haïtien. On peut citer à titre d’exemple Frankétienne dont les premières œuvres, (pièces de théâtre suivient de son premier roman Dézafi) furent d’abord écrites en créole, et imprimées en Haïti, avant d’être réécrites en français par l’auteur et publiées en pays francophone. Entre 1979 et 1988, on peut compter plus de quarante auteurs et soixante ouvrages. Pour mémoire, citons René Depestre (France), Roger Dorsainville (Afrique), Emile Ollivier, Dany Laférrière (Montréal), Jean Métellus, Gérald Bloncourt (Paris) ou Jean-Claude Fignolé, Michel Monnin, et première femme romancière : Marie Vieux-Chauvet en Haïti.

Après Demesvart Delorme (1838/1901) et Jean Price-Mars (1928-1976), le premier offrant une littérature qui n’était en aucun cas spécifiquement haïtienne, le second innovant par une recherche nationale, puisant aux racines du peuple paysan noir de l’île, la littérature haïtienne a vu avec Roumain et Alexis le roman paysan atteindre son apogée. À leur suite, de nombreux écrivains de qualités disparates ont proposé des œuvres diverses. Si, entre 1931 et 1956, la production littérature reste modeste, après la chute de Duvalier on peut à juste titre parler d’explosion. La majorité des écrivains actuellement sont ceux de la diaspora, ils maintiennent cependant, envers et contre tout, la littérature francophone haïtienne à un très haut niveau. De jeunes maisons d’édition offrent une nouvelle sélection exponentielle de qualité, diversifiant ainsi le choix très sélectif des grands éditeurs.

On peut cependant penser qu’avec la disparition de ces deux jeunes romanciers qui avaient encore tout à dire et tout à écrire, Haïti a perdu des fleurons de la littérature francophone. Considérer leurs derniers messages comme des testaments, leur optimisme hélas semble dérisoire, et leur pessimisme prémonitoire. Même si nous ne sommes pas là pour parler de politique, quitte à se répéter on ne peut que constater les faits. « Dans un pays où 200.000 parlent notre langue, 300.000 le baragouinent péniblement, et 7 ou 8 millions ni ne le parlent ni ne le comprennent » (Punch 190).

Si cette étude repose sur une période précise, ce n’est pas par hasard. Depuis Roumain et jusqu’après Alexis, elle permet cette démarche d’un rapprochement textes et images, même si, pour les peintres, il n’y a pas de dates butoirs. Comme on l’a vu, si ensuite une période a été stérile en littérature, pendant ce même temps des peintres – au début incultes et quasiment illettrés – ont grâce au Centre d’Art de Dewitt Peters et son succès, engendré une nouvelle floraison d’artistes. Le bouche à oreilles, le télédyol* haïtien a alerté maints artistes en herbe qui, d’abord par curiosité et peut-être ensuite par l’appât du gain s’essayèrent à l’art pictural, et nombre d’entre eux avec succès, permettant ainsi un recoupement et la confirmation de nos différentes constatations.

La création picturale d’Haïti est variée. « Les peintres de la rue » copient à l’infini des œuvres sans valeur, qui enchantent le touriste. Ils produisirent et produisent encore des toiles assez charmantes. Plus tard, une nouvelle vague de peintres issus souvent de la grande bourgeoisie et des milieux cultivés, fit ses classes outre-mer, surtout en Europe et aux Etats-Unis, pour y acquérir la technicité et la culture picturale nécessaires, leur permettant de devenir des peintres de renom, mais qui ont, du même coup, perdu de leur « authenticité » haïtienne. Leurs œuvres sont sur le marché international, principalement nord-américain, où ils remportent un vif succès, mais c’est un succès qui n’a rien ou peu à voir avec leur pays d’origine, c’est un succès beaucoup plus vaste pour une peinture de qualité, moderne, peut-être inspirée aux sources d’Haïti, du vaudou, des couleurs, mais seulement en filigrane. N’en citons que quelques-uns : Bastiat devenu célèbre aux États-Unis, en devenant l’émule d’Andy Warhol, Philippe Dodard, Ronald Mevs, Claude Dambreville, Alix Roy, Bernard Séjourné, Saint Louis Blaise, Jean Pierre Théard sans oublier Frankétienne artiste polyvalent, et tant d’autres, dont les œuvres figurent aux expositions internationales de renom, superbes mais très démarquées de la peinture primitive dite « naïve » du pays. Le peintre Garoute dit Tiga fait exception, chef de file de Saint-Soleil, sa peinture a évolué et est très fortement marquée par l’inspiration divine. Il faut ouvrir une parenthèse à propos de Saint-Soleil qui est certes une de « écoles de peinture » d’Haïti, située à une soixantaine de kilomètres de la capitale, elle fut fondée en 1971 à Pétionville, puis développée à Soisson La Montagne entre Pétionville et Kenscoff. Il ne faut pas confondre cette école avec la Cité Soleil dans la banlieue pauvre de Port au Prince, lieu géographique qui a actuellement pris une connotation politique que l’on ne peut pas occulter, puisqu’il s’agit de l’un des bastions du mouvement Lavalas, un soutien actif du président Aristide. Il est important de démarquer l’école artistique des années passées, du mouvement populaire lié à cette banlieue pauvre et manipulée, les similitudes du nom pouvant prêter à confusion.

Aujourd’hui, il serait donc plus difficile de faire des parallèles entre les textes et les images, les uns et les autres ayant pris leur essor quoique n’ayant plus ni osmose, ni éléments communs entre eux. Les deux arts évoluent désormais dans des voies totalement différenciées et indépendantes. On doit reconnaître qu’il y a pléthore de peintres de toute catégorie inondant un marché souvent non averti de touristes, qui se laissent séduire et acquièrent un tableau, souvent à prix modique, mais qui leur procure une très grande satisfaction. Pourquoi critiquer si cela génère de la joie ?… le peintre aura gagné quelques gourdes et le néophyte rentrera chez lui enchanté. Il faut dire que de retour en Europe, ou d’ailleurs, le tableau inattendu, original et coloré peut faire merveille, cela sans aucun mépris ! Qui de nous ne s’est laissé griser et séduire ici ou là par une image, un objet sans aucune valeur marchande, mais porteur de rêves et de souvenirs. Personne ne rentre de voyage les mains vides… chacun étaye et égaye ses carnets de voyage de petites lumières ! Pour apprécier une œuvre littéraire, un minimum de culture et d’ouverture d’esprit est nécessaire pour un tableau il suffit d’avoir un regard. On en revient à cette grande injustice entre la diffusion et la compréhension du visuel, du son et de l’écrit.

Textes et images, littérature et peinture vivent leurs vies, parfois en osmose, plus souvent en parallèle, parfois juxtaposés, il n’en demeure pas moins que les écrivains sont des artistes et de ce fait appartiennent au monde des arts. Le textuel, le contextuel et le visuel œuvrent de concert pour raconter, glorifier, magnifier, transmettre et partager des émotions. Osmose, symbiose des arts parlent de la même chose, avec leurs voix distinctes et pourtant en harmonie, créant ainsi une symphonie qui peut être superbe. C’est l’apothéose de la création s’offrant à tous ceux qui peuvent, qui savent, qui veulent la recevoir en cadeau inestimable.

PAYSAGE L'ÎLE OISEAU - ONIRIQUE - JEAN LOUIS SENATUS

PAYSAGE L’ÎLE OISEAU – ONIRIQUE – JEAN LOUIS SENATUS

Leurs efforts conjugués nous prennent par la main et nous emportent vers d’autres rivages où, tout étant suggéré, tout est permis. C’est une ouverture vers un autre infini de la création. Ils nous donnent les clés et c’est à nous de savoir nous en servir pour ouvrir les portes sur des horizons insoupçonnés. Sinon à quoi cela servirait-il d’écrire ou de peindre ?… Les écrivains racontent et sollicitent notre attention, les peintres nous montrent et sollicitent notre émotion, et les deux conjointement suscitent nos émois et notre engagement créatif, moral et profond. « L’art haïtien… amène toujours l’homme… à l’espoir » (Alexis, Réalisme 264).

Que restera-t-il de ce voyage aux Caraïbes ? Un message de beauté et d’espérance j’espère, malgré tout ce que le destin fait subir à Haïti. Que de ces quelques pages demeure l’image d’un pays, au travers de ses écrivains et de ses artistes qui, quoique déchiré, n’en possède pas moins un charme indéniable, une propension à la beauté auxquels on ne peut que succomber.

À la fin de l’année 1943 j’ai eu la chance de visiter le royaume d’Henri Christophe, les ruines si poétiques de Sans Souci, la partie la plus importante de la citadelle La Ferrière restée intacte malgré les tempêtes et les tremblements de terre et de découvrir la ville… du Cap Français de l’ancienne colonie.… Après avoir ressenti l’indestructible sortilège des terres d’Haïti, d’avoir sur les chemins rouges central croisé les maléfices magiques, d’avoir entendu les tambours Petro et Rada, je me suis trouvé confronté au réalisme merveilleux demeuré vivace dans la régénérescence du merveilleux qui caractérise certaines créations européennes de ces trente dernières années… et que, sans équivoque, le merveilleux commence à créer lorsque surgit impromptue d’une modification de la réalité (le miracle) une révélation inhabituelle ou singulièrement propice aux richesses imprévisibles de la réalité, d’une amplification des normes et catégories de vérité perçues avec une intensité particulière en vertu d’une exaltation qui conduit à un « état limite ». Pour commencer, la sensation du merveilleux présuppose une foi. (Carpentier 137) À chaque pas je trouvais le réel merveilleux » (Carpentier, Métamorphoses) Ce petit pays aux multiples facettes et au peuple à majorité paysanne nous montre l’authenticité profonde de son essence. « Petit pays saccagé mais encore riche de multiples merveilles et toujours aussi fascinant » (Arbres 174).

Le rêve haïtien même si actuellement, une fois encore, il tourne au cauchemar, on sait, on espère, on veut croire qu’il resurgira. Les peintures oniriques que nous avons pu voir illustrant les rêves de Bois d’Orme ou du Général Miracin, nous entraînent car « Les Haïtiens ont depuis longtemps appris à marcher sur les nuages pour oublier une réalité quotidiennement hachurée de souffrance ». Les fleurs, les oiseaux, les femmes y sont toujours fabuleusement beaux. Il y a encore des paysages superbes et un peuple véritablement et authentiquement haïtien, travailleur, qui sait garder son humour et sa foi, illustrée par le fameux dicton : « Bon Dieu Bon. » Métraux certes met un bémol à cette interprétation : « En réalité, il (l’homme du peuple – le paysan) n’exprime par ces mots que sa résignation devant un destin qui le dépasse ».

UN SOLEIL

UN SOLEIL

Que reste-t-il de « La Maravilla » ? L’île a perdu ses richesses naturelles, son bonheur de vivre, ses trésors, mais il reste malgré tout au cœur du peuple haïtien le sens profond du merveilleux. « Les artistes haïtiens ont utilisé le merveilleux […] (sans) se rendre compte qu’ils faisaient du Réalisme Merveilleux […] et (parlent) la même langue que leur peuple. » – « J’ai toujours espéré en des jours meilleurs […] c’est ce témoignage d’amour que je souhaite partager avec le17s peintres, sculpteurs et auteurs d’Haïti, ardents défenseurs des droits de l’homme, leur richesse spirituelle est un modèle de sérénité. » Même si on évoque le souhait d’Alexis, il ne fut pas le seul à penser ainsi, qu’on se souvienne de Frankétienne qui écrivit ses premières œuvres en créole, (ce qui était une gageure car hélas le peule est illettré même dans sa langue vernaculaire! Et seule l’élite les a peut-être lus ? mais on peut en douter car il les a ensuite traduits en français), il est resté lettre vaine, pourtant on se doit d’y croire pour lutter contre l’analphabétisation qui demeure prégnante depuis plus d’un demi-siècle : « C’est un devoir d’enseigner au peuple haïtien à lire dans sa langue maternelle (44) […] penser à la traduction des œuvres des écrivains haïtiens valables.  » Bien sûr on peut penser que les images sont un peu trop belles, une sorte d’éden irréel, mais les peintres tout comme les écrivains ont le droit, le devoir de rêver, et même si ce sont des fictions, « c’est le pays rêvé, contre le pays réel. »

Aussi, laissons nous emporter par l’île-oiseau onirique dans le merveilleux aux promesses multiples. Survolons, avec Sénatus, sur ses ailes la Caraïbe dans des couleurs mordorées données par Compère Général Soleil, compagnon de chaque jour de tout Haïtien, porteur de rêves et de promesses. Ce soleil qui donne son nom à la Cité-Soleil, aux peintres de Saint-Soleil, à « Radio-Soleil », messager d’espoirs, qui de l’aube au crépuscule embrase le ciel chassant les fantasmes de la nuit.
Le sourire a donné par un boss-métal à un soleil nous servira d’épilogue.


43. Au Dahomey dont le nom vient du fpn et où le mot dan signifie serpent – En Haïti il n’y a pas d’autres serpents que des couleuvres d’eau et de terre et elles font partie intégrante du panthéon vaudou. On les retrouve dans les nombreux vévé emblémes de loas. [retour au texte]

44. Lorsque Maurice Dartigue était ministre de l’éducation nationale en Haïti dans les années 1940-1946, il mit en œuvre en 1942-1943 le projet d’enseigner le créole à l’école. Cette tentative fut controversée par les divers gouvernements successifs. Elle refait surface de temps à autre épisodiquement sans résultats probants. Dartigue fait partire de cette élite mulâtre qui dû quitter le pays avec sa famille, ensuite il continuera sa carrière dans les domaines de l’éducation à l’ O.N.U. de 1946 à 1956 – Chargé de mission auprès de l’ U.N.E.S.C.O. des programmes d’éducation en pays d’Afrique noire dont : Congo – Sénégal – Burundi – Guinée espagnole entre 1956 et 1971. Il garda toujours des contacts avec Haïti mais ne put y accomplir son souhait. [retour au texte]


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  • Lavaud Michal, Ségolène. Jacques Roumain et Jacques-Stephen Alexis; Le « réalisme merveilleux » de deux écrivains haïtiens métamorphosé par leurs artistes peintres, « boss metal » et sculpteurs. Mémoire de Maîtrise de Lettres Modernes, sous la direction de Crystel Pinçonnat. L’Université de Paris 7-Denis Diderot, 2004. Île en île, 2013.
  • littérature @ Île en île

http://ile-en-ile.org/lavaud-conclusion/

mis en ligne : 17 avril 2013 ; mis à jour : 22 décembre 2018