Marcelle Lagesse

Marcelle Lagesse

photo D.R.
sans date

Rita Marcelle Lagesse, 1916-2011

« J’ai eu de la chance tout simplement.
La chance d’avoir un grand sentiment au cœur. »
Félicité Champelair dans Le Vingt Floréal au matin (1960)

Marcelle Lagesse fait sa première apparition en littérature mauricienne en 1945 avec un recueil à compte d’auteur, intitulé Les contes du samedi et signé Rita Marc, un pseudonyme tout à fait transparent, car ce sont ses propres prénoms, le second ayant été abrégé. L’accueil qui lui est réservé est unanimement favorable, d’autant plus qu’elle est une des rares femmes à prendre le risque de publier en librairie et affronter le grand public. Depuis le début du 20e siècle, peu de femmes mauriciennes osaient se lancer ainsi et, au moment où paraît ce premier recueil, une seule autre femme – Raymonde de Kervern – brillait en littérature, plus exactement en poésie. Marcelle Lagesse posait donc, peut-être, les jalons d’une œuvre en prose aux tonalités nouvelles. L’écrivain Marcel Cabon en fait le pronostic dans un article publié dans L’Essor (nº 286 mai-juin 1950) dressant le bilan des cinquante dernières années de littérature mauricienne : « Rita Marc est à notre prose ce que Raymonde de Kervern est à notre poésie. Un petit livre a fait d’elle notre meilleure prosatrice. Ses qualités sont […] une phrase nue, concise, nerveuse ; un discours où la jactance et l’emphase ne trouvent jamais de place. […] De quoi parle-t-elle ? De tout et de rien. Et c’est par là qu’elle est femme. Femme jusqu’au bout des ongles, avec une grâce toujours juste et égale à elle-même. Avec une richesse d’invention qui s’étale sur la moindre page, qui la charge d’un faix de joyaux si simplement beaux qu’on s’étonne de les avoir jusque-là ignorés. » Cabon voyait juste car la carrière littéraire de Marcelle Lagesse remplira les promesses du premier essai de 1945. Elle laisse, à son décès [*] en 2011, une œuvre conséquente : un recueil de contes, sept romans, une reconstitution généalogique familiale intégrée dans un récit personnel, deux études sur des pages de la période française de l’île, deux reconstitutions historiques d’importantes sociétés commerciales, cinq scénarios de grands spectacles, deux pièces radiophoniques, trois beaux livres à vocation touristique, près de 2000 chroniques parues dans divers organes de la presse locale ainsi que des causeries à la radio.

Marcelle Lagesse est, par conséquent, un auteur qui compte dans le paysage littéraire mauricien. La question qui s’impose dès lors est d’où vient cet écrivain qui, aux dires de Cabon, déboule dans le paysage littéraire mauricien comme un météore. La réponse à cette question pourrait être la suivante : Marcelle Lagesse arrive d’un archipel de joies et de drames de la vie qui l’ont emmenée jusqu’à un autre archipel constitué, cette fois, d’îles faisant partie de l’archipel des Chagos, un espace propice au silence et à la solitude… Elle est née le 7 février 1916. Sa mère décède de la grippe espagnole lors d’un voyage à l’île de La Réunion voisine alors que Marcelle n’a que trois ans. Son père, Raoul Caboche, administrateur de domaines sucriers, subit des revers de fortune qui l’amènent à s’expatrier vers l’archipel des Chagos en tant qu’administrateur du groupe des îles de Salomon, avec résidence sur l’île de Boddam. Dans des notes autobiographiques manuscrites, Marcelle Lagesse écrit : « Mon père se remaria et je fus élevée par mon grand-père et ma grand-mère maternelle. Je n’ai pas été à l’école, mais j’ai pris des leçons particulières durant quelques années et lisais tout ce qui me tombait sous les yeux. Ne possède aucun diplôme. » Les allusions à son enfance contenues dans certaines de ses chroniques de presse permettent de comprendre qu’au-delà des malheurs vécus, cette autodidacte a eu une enfance de garçon manqué. Elle évoque, par exemple, « les souvenirs où plaies et bosses ont la meilleure part sans compter la bonne raclée cotée à son juste prix et reçue sans larmes » ainsi que « cette enfance de sauvage » pour laquelle elle est reconnaissante, car de là « datent aussi mes premières compétitions, un besoin d’égalité, sinon de domination ». Cette dernière affirmation explique certainement la force et la détermination des personnages féminins qu’elle va créer et faire évoluer dans son œuvre. Elle précise même avoir été « assez laide pour revendiquer une place aux côtés de quelques garçons intrépides et, comme moi, réfractaires à toute discipline ». Dans une chronique qu’elle qualifie de « dialogue avec [elle]-même », elle ajoute : « même à sept ans, je n’acceptais aucune demi-mesure ». Mariée en 1933 avec Gaston Lagesse, elle est mère de deux enfants en bas âge quand elle a la douleur de perdre son mari en 1938. Ruinée, car le peu de biens qui lui restaient avait sombré dans une faillite imprévisible, Marcelle Lagesse choisit de rejoindre son père sur l’archipel des Chagos. Elle y demeurera quatre ans, de 1938 à 1942. Dans une chronique, elle parle de ce choix en ces termes : « Un hasard heureux m’a donné, au moment où il le fallait sans doute, un archipel, des îles vraiment désertes, orgueilleusement assises sur leur reflet ». Un hasard moins heureux est le déclenchement de la guerre qui l’oblige à vivre la totalité de ces quatre années sur le territoire exigu de l’île principale de Salomon, l’île Boddam, en compagnie de ses enfants, de son père, de son frère qui assure la liaison radio avec Maurice, de l’infirmier en poste et des 200 autres habitants travaillant à la production de coprah. Dans les notes manuscrites évoquées plus haut, elle affirme : « C’est une période de mon existence qui m’a marquée. Seule femme parmi ce que l’on peut appeler l’état-major, j’y ai appris la force de la solitude et du silence ». Nul doute que son caractère et sa personnalité – déjà décrits comme bien trempés – n’ont pu que devenir plus denses et plus résistants dans ces conditions de vie si particulières, en confinement loin de tout.

Les débuts en écriture

L’année même de son retour à Maurice en 1942, alors que la guerre sévit toujours, un espace d’expression inattendu s’offre à elle : le concours annuel de la revue littéraire L’Essor qui, depuis 1919, est l’incontournable porte d’entrée locale en littérature. La nouvelle que Marcelle Lagesse soumet sur le thème du concours [« Si nous sommes inférieurs, la faute n’en est pas à notre étoile, mais à nous-mêmes »] remporte le premier prix. Ce succès lui ouvre la porte des journaux qui la sollicitent. Elle est engagée comme secrétaire de rédaction au journal L’Œuvre pendant dix-huit mois. Elle collabore ensuite de 1943 à 1950 à une publication officielle intitulée Savez-vous que… ? et destinée, pour le compte du bureau des relations publiques du gouvernement colonial, à soutenir la propagande alliée pendant la guerre et à accompagner les premières années de la paix retrouvée. À la clôture de cette publication, elle entre dans la fonction publique au service de l’Assistance publique et y travaille jusqu’à sa retraite en 1972. Cette fonction et ses affectations successives dans les bureaux régionaux l’amènent à sillonner l’île et à être confrontée à la misère et aux malheurs du peuple mauricien. Pendant toutes ces années, Marcelle Lagesse poursuit parallèlement sa contribution aux journaux locaux par le biais de chroniques : dans la feuille commune Cernéen-Le Mauricien-Advance de 1943 à 1948, dans Le Mauricien jusqu’en 1961 sous son nom ou ses initiales M.L., dans Action de 1961 à 1964 (sous son nom, puis sous le pseudonyme de Maryvonne), dans Advance de 1964 à 1971 et, enfin, après avoir été la correspondante de l’Agence France-Presse pendant quelques mois en 1972, dans L’Express de 1973 à 1987 tout en publiant régulièrement dans la revue d’histoire La Gazette des Îles. Cette activité, fort appréciée du lectorat qu’elle a su fidéliser, s’étend ainsi sur une période de 45 ans.

Son oeuvre romanesque

Sous le titre Les contes du samedi et la signature Rita Marc en 1945, donc, Marcelle Lagesse offre au lectorat huit contes ainsi que la nouvelle primée par L’Essor, constituant des récits de comportements masculins défaillants. En effet, plusieurs de ces contes, tout comme la nouvelle primée, racontent des trahisons et des lâchetés sciemment réfléchies et infligées avec désinvolture, voire cruauté mentale, par des hommes à leurs liaisons féminines. On se rend compte par la suite que les véritables personnages principaux sont justement ces femmes larguées, trahies, abandonnées à leurs solitudes. Marcel Cabon, dans l’article de L’Essor déjà cité, soutient que l’auteur de ces textes rappelle « Mérimée, mais aussi Colette » ajoutant : « des contes, mais qui frisent souvent la chronique, le monologue, la lettre qu’on écrit mais qu’on n’envoie pas parce qu’on y a mis un peu trop de son âme, l’ébauche qui vaut parfois mieux que le tableau et qui, dans son imprécision, dans sa légèreté, rappelle ces souffles vagabonds qui soulèvent à peine les feuilles, mais portent, dans leurs blondes écharpes, tous les parfums du printemps. » Deux de ces contes comportent des éléments autobiographiques. Ainsi, celui intitulé Souvenir raconte une enfant sans cesse rabrouée par son grand-père, « incomprise, blessée, gênée par [ses] membres anguleux, jurant tout bas de prendre [sa] revanche plus tard, [escaladant] sacs de livres en bandoulière, le tronc des arbres, [ses] confidents ». Celui intitulé Accaparement évoque en revanche sa grand-mère dont la vie avait été « une suite de secrets héroïsmes, de luttes quotidiennes contre le sort injuste, les trahisons, la mauvaise fortune, une lutte contre la mort qui avait enlevé tous ses proches et, couronnant le tout, une acceptation douce, intelligente, incompréhensible de l’inéluctable… ». Tous ces contes sont ancrés dans le monde contemporain et aucun ne plonge ses racines dans l’histoire de Maurice, plus particulièrement la période française, comme le sera la suite de l’œuvre de Marcelle Lagesse. Mais sa capacité de créer, par touches successives et par des mots choisis, une atmosphère propice au développement de réflexions intimes et secrètes est déjà appréciable et constitue un trait fort du style de Marcelle Lagesse.

Le lectorat que Marcelle Lagesse aura pu toucher avec ce recueil de contes devra attendre treize ans avant un nouvel écrit de cet auteur, cette fois sous sa véritable identité. Entre-temps, ses activités de chroniqueuse pour différentes publications l’ont amenée à découvrir l’histoire de Maurice et les épisodes de son peuplement. Aux archives nationales qu’elle fréquente assidûment, ses recherches lui font mesurer l’ampleur de la dette envers les bâtisseurs de l’île Maurice et la reconnaissance qui leur est due d’avoir bravé les flots, survécu aux difficultés et privations pour construire un pays. À partir de son second ouvrage – un roman, cette fois – Marcelle Lagesse crée une histoire se déroulant dans un lointain passé, à savoir le tout début de la période anglaise. Ce roman, La diligence s’éloigne à l’aube, est d’abord publié localement par les Éditions Esclapon en 1958, puis à Paris chez Julliard en 1959, avec une préface de l’académicien français Henri Daniel-Rops. Ce n’est finalement qu’une première incursion dans le patrimoine historique local car, par la suite, l’intrigue de cinq de ses six autres romans se situera dans cette zone particulière de l’histoire de l’île Maurice qu’est la période française pendant laquelle l’île portait le nom d’Île de France et qui s’étend de 1715 à 1810. La diligence s’éloigne à l’aube confirme, si cela était nécessaire, les grandes qualités de l’écriture de Marcelle Lagesse déjà présentes dans Les contes du samedi, notamment la densité de la narration qui ne laisse aucune place à des temps morts. À cela s’ajoutent plusieurs qualités indéniables : la fluidité de la langue, la rigueur au niveau du traitement des faits historiques (ici l’île Maurice de 1833, britannique depuis un peu plus de 20 ans, se préparant à l’abolition de l’esclavage et dans lequel les déplacements en palanquin ont laissé la place aux diligences), la justesse de ses personnages avec notamment celui d’Isabelle, jeune veuve au caractère fort et déterminé (ce qui ramène peut-être à une réalité émotionnelle familière à l’auteur), la subtilité avec laquelle l’auteur fait évoluer ce récit à la première personne en manipulant le lecteur et entretenant un suspense digne d’un roman policier. L’auteur, enfin, arrive à laisser ouverte derrière une énigme que le lecteur est invité à résoudre s’il le juge utile (le nom du meurtrier – ou de la meurtrière – de François Kerubec). Ce roman, qui reçoit le prix Robert Bargues décerné par le PEN Club de France, a un grand succès en France comme à Maurice et est traduit en russe (1987) et en anglais (1995) sous le titre Isabel.

Le Vingt-Floréal au matin sort l’année suivante, 1960, chez Julliard. Dans ce second roman où, comme le souligne le préfacier, le Dr. Auguste Toussaint, « l’Histoire trouve vraiment son compte sans que la Poésie et l’Amour y perdent pour cela leurs droits », Marcelle Lagesse met de nouveau à l’avant-plan une veuve dotée d’une forte personnalité, Félicité Champelair, qui prend en main la gestion de sa propriété et de sa productivité agricole (blé, coton, maïs, manioc, indigo), après le décès de son mari et qui arrive à en assurer la prospérité envers et contre tout. « La facilité nous amollit. Nous ne donnons notre pleine mesure que devant les obstacles », dit ce personnage hors du commun à sa petite-fille qu’elle prépare à devenir son héritière. L’Île de France dont l’auteur brosse un portrait sans concessions sur la base d’une documentation très précise est celle de 1799, avec les Anglais convoitant déjà l’île et harcelant les colons français par des attaques navales régulières le long des côtes.

Son troisième roman, Cette maison pleine de fantômes, paraît en feuilleton en 1963 dans le journal Action auquel Marcelle Lagesse collaborait et ne sort en librairie qu’en 2001, soit presque quarante ans plus tard. Ce récit est sur un mode rétrospectif, narré à la première personne par Marie Françoise Lehelle, jeune célibataire au caractère suffisamment fort pour assumer responsabilités et prises en charge de compatriotes en souffrance. Amenée à assister son père du vivant de celui-ci dans la gestion d’un important arsenal, elle a poursuivi cette collaboration lorsque son frère a pris la succession. Cet arsenal d’importance stratégique – car produisant boulets et munitions pour les batteries de défense implantées autour de l’île et pour les bateaux engagés dans la guerre contre les navires anglais – est détruit par l’explosion de sa poudrière. Cet accident dévastateur et meurtrier est-il la conséquence possible d’un acte malveillant ? Le responsable serait-il cet Anglais avec qui Marie Françoise a une relation amoureuse et qu’elle aide à s’évader ? Était-il un espion en mission de sabotage ? L’art de Marcelle Lagesse, une fois de plus, est d’entretenir le doute sans rien affirmer. Une telle explosion d’arsenal s’était en effet produite en 1774 et la période 1767-1774 sert de toile de fond historique à ce roman, ce qui amène le lecteur à rencontrer d’illustres personnages ayant marqué l’histoire de l’île : Pierre Poivre et le gouverneur Dumas dont les relations difficiles sont racontées, l’ingénieur Bernardin de Saint-Pierre (futur auteur de Paul et Virginie), l’astronome Rochon, le naturaliste Commerson, etc. Les calamités frappant l’île jouent aussi un rôle conséquent dans cette évocation d’une île en cours de colonisation puisque française depuis à peine une soixantaine d’années : ouragans dévastateurs, épidémies mortifères (ici, la petite vérole nécessitant un confinement de la population), rats porteurs de peste et oiseaux voraces dont la chasse est récompensée, etc.

Sont amis que vent emporte (1973) est le seul roman de Marcelle Lagesse se déroulant dans le monde contemporain. En février 1962, un avion est immobilisé sur la piste de l’aéroport de La Réunion avec des passagers à son bord en plein cyclone. Lagesse utilise cet évènement hors du commun pour en faire la base d’un roman qui ne raconte pas ce qui se passe à bord, sauf occasionnellement, mais qui, avant tout, explore les vies des membres de l’équipage de cet avion et leurs problèmes personnels. Le lecteur entre ainsi dans l’intimité de dix personnages, cinq hommes et cinq femmes, racontant chacun ses rêves, chagrins, amours, désespoirs… C’est aussi l’occasion pour Marcelle Lagesse de montrer qu’elle peut être totalement à l’aise dans des registres d’écriture différents. Chaque récit étant à la première personne, elle arrive à adopter pour chacun d’entre eux le ton, l’émotion et le vocabulaire reflétant le tempérament du personnage concerné, sa vérité, son milieu social, ses ambitions. Ce roman reçoit le prix des Mascareignes en 1974.

Des pas sur le sable… et la marée les effaça, publié en 1975 et dont le titre original était L’archipel de la mort, raconte la vie de Carolyne Boddam sur l’île principale du groupe d’îles Salomon au Chagos, là où l’auteur avait lui-même vécu entre 1938 et 1942. Il s’agit de la version romanesque d’une pièce radiophonique interprétée sur les ondes mauriciennes en 1965. À travers ce roman dans lequel l’amour et le mode de vie sur une île loin de tout jouent un rôle essentiel, Marcelle Lagesse se base sur une légende racontée par les îlois. Pour la première fois, il s’agit d’une histoire sans conflits, sans drame humain, sans affrontement, mais qu’un malheur ternira. Sur cette île paradisiaque où s’installe pour quelque temps une jeune Anglaise, Carolyne, en attendant que son père la rejoigne, l’amour viendra bouleverser le plan initial sous la forme d’un corsaire français, dont cette île était le mouillage habituel. Le malheur a malheureusement rendez-vous avec les amoureux au retour du corsaire qui avait repris la mer pour un temps. Pressée de le retrouver, Carolyne prend seule une barque, se fait renverser sur les brisants par une lame de fond et se blesse grièvement avant de mourir dans les bras de l’homme qu’elle aime. Marcelle Lagesse réussit à maintenir tout au long de ce roman une atmosphère faite de poésie et de bonheur en contraste avec les intrigues qu’elle conte habituellement.

Une lanterne au mât d’artimon, publié en 1979, raconte l’histoire d’une de ces femmes, issues pour la plupart d’orphelinats gérés par des religieuses et « élevées dans la vertu et dans l’ouvrage », venant à l’Île de France au tout début de la période française, soit entre 1725 et 1735, pour épouser des colons, fonder des familles et contribuer ainsi à « édifier une colonie ». Son personnage, Armelle Caqueret, fait partie d’un groupe de six de ces héroïnes bravant les mers, les ouragans et les flibustiers pendant de longs mois pour, au bout de cette épreuve, affronter un avenir incertain sur une terre exiguë à peine défrichée encore et représentant « une gageure : la terre qu’il fallait conquérir, qui réclamait des soins, des soins longs et difficiles, […] qui avait repoussé les premiers essais de la colonisation hollandaise ». Le montage romanesque fait alterner des chapitres racontant rétrospectivement la traversée des océans avec le suicide d’une passagère et le procès qui suivit à l’arrivée et ceux de la nouvelle vie d’Armelle gérant une propriété à Grande Baie. Marcelle Lagesse crée ainsi un rythme permettant au lecteur de vivre pleinement tant la succession des évènements que l’ambiance caractérisant cette communauté insulaire naissante. Comme toutes les héroïnes de Lagesse, Armelle se retrouve veuve, disposant cependant de toute la force intérieure pour survivre au mieux dans cette île en devenir. Ce roman est traduit en russe en 1988.

Une jeune femme au Mont Limon (1996) raconte le retour d’Amandine sur l’île Rodrigues après seize ans d’absence. Elle y possède une maison située au Mont Limon dans laquelle ses parents sont décédés de la malaria en son absence. Cependant, elle apprend que des choses étranges en relation avec sa mère se sont passées dans cette maison et veut en savoir davantage. Un homme, que la population locale qualifie d’ermite, rôde sur l’île cherchant, lui, son père disparu. Par touches discrètes, sans jamais que ce soit dit clairement une fois de plus, on comprend que le père disparu a en fait été tué par le père d’Amandine en raison d’une relation coupable qui s’était instaurée entre sa mère et cet homme. C’est grâce à Marcelle Lagesse que Rodrigues tout comme l’archipel des Chagos – avec Des pas sur le sable – font leur entrée en littérature mauricienne.

Bilan de l’oeuvre romanesque

Bien des caractéristiques du style de Marcelle Lagesse ont été évoquées plus haut. Elles concourent toutes à consacrer l’écrivain de talent, « abeille laborieuse » dit-elle dans une chronique ayant « la hantise de la ciselure », capable de créer une œuvre forte et cohérente reposant sur des personnages crédibles et porteurs de valeurs. Contrairement à ce qui a pu être affirmé concernant son choix de la période française de l’île Maurice comme toile de fond de quasiment l’ensemble de son œuvre, il semble qu’il ne s’agit ni d’une nostalgie personnelle ni d’un espace de confort ethnoculturel, mais bien d’une volonté de valoriser un patrimoine et raconter des vies et des destins même si certains sont funestes ou tragiques. Par-delà les intrigues et les personnages, il y a ce qui advient. Marcelle Lagesse disait souvent que ce qu’elle écrivait lui était souvent dicté de façon quasi surnaturelle. Dans une chronique de janvier 1965 dans Le Mauricien, elle développe cette affirmation comme suit : « Quand on arrive à voir en rêve tout le déroulement d’un conte, peut-on parler de subconscient ? Lorsque je me lance dans un roman et que je bute contre une situation inextricable, je puis tout abandonner et m’endormir avec confiance. En rêve, la situation se dénoue, j’attrape des points de repère, des personnages apparaissent et tout redevient facile. Ces personnages qui surgissent ainsi ont-ils existé ? Ont-ils eu un lien avec des personnages déjà créés et adoptés et dont je cherche les noms dans les registres paroissiaux de l’ancienne Île de France ? Mystère. » Dans l’avant-propos d’Une lanterne au mât d’artimon (1979), elle raconte les circonstances étranges dans lesquelles un rêve balisa toute l’histoire de cette œuvre. « Comment aurais-je pu, écrit-elle, expliquer avec les mots qui convenaient cette vie qui s’était écoulée sous mes yeux alors que je percevais parfois, par un curieux pouvoir, les pensées mêmes de ceux qui y participaient ? Le rêve continuait, s’étirait, cernait des êtres et des choses, débouchait sur une autre scène… ». Il ne lui restait plus, en quelque sorte, qu’à transcrire et romancer. Une autre affirmation, extraite d’une chronique, corrobore la conviction chez Marcelle Lagesse que des manifestations insolites peuvent provenir de gens, d’objets ou de situations et transmettre des messages : « superstitieuse à l’excès et n’ayant pas honte à l’avouer, je crois au pouvoir bénéfique ou maléfique des gens et des choses ».

Les chroniques de presse

Les chroniques de Marcelle Lagesse sont de deux sortes. Il y a, d’une part, les chroniques d’ordre général tournant autour d’une anecdote ou d’un évènement de la vie quotidienne et, d’autre part, celles portant sur l’histoire et, plus particulièrement, la période française de l’histoire de l’île Maurice. Les organes de presse auxquels elle a collaboré ont été déjà cités plus haut ainsi que la durée de sa collaboration à chacun d’entre eux. Les 45 années de chroniqueuse ont donné lieu à une production abondante d’écrits fort appréciés des lecteurs car caractérisés par le sérieux et l’intérêt des thèmes abordés.

Ses chroniques historiques hebdomadaires dans L’Express entre 1972 et 1987 ont toujours reposé sur une documentation archivistique rigoureuse. Une sélection restreinte de ses chroniques historiques a été publiée sous le titre Ces hommes de la mer en 1994 – les hommes en question ayant été « forban, écumeur de mer, pirate, flibustier, corsaire, capitaine, amiral » et ayant tous laissé leur empreinte sur l’île.

Quant aux chroniques générales, publiées sous les rubriques génériques D’un carnet ou Journal d’une Mauricienne moyenne, leur tonalité, le bon sens qu’elles dégagent, l’humour parfois ironique ou cinglant qu’on y trouve montrent bien que cette romancière est aussi à l’aise dans le petit format littéraire que représente une chronique que dans le format plus étendu qu’est le roman. Certaines de ces chroniques, majoritairement celles publiées dans Action, ont été rassemblées dans le livre D’un carnet publié en 1968.

Études historiques

Marcelle Lagesse publie également plusieurs ouvrages historiques. Le premier d’entre eux s’intitule L’Île de France avant Labourdonnais publié en 1972 et réédité trois fois. Cette période avait été peu étudiée et elle fait là office de pionnière. La troisième édition intègre une recherche approfondie sur les premières onze femmes venues à l’Île de France pour épouser des colons et fonder des familles. Le deuxième ouvrage historique, sorti en 1973, porte sur L’Hôtel du gouvernement, l’un des plus anciens bâtiments de Maurice. Deux autres études historiques, objets de commandes à l’origine mais diffusés auprès du grand public, concernent deux sociétés à vocation commerciale : Blyth Brothers and Company Limited (1830-1980) publié en 1980 pour la version française et 1982 pour celle en anglais, et 150 années de jeunesse : histoire de la Mauritius Commercial Bank publié en 1988 en français et en anglais.

Les grands spectacles

Marcelle Lagesse a été plusieurs fois sollicitée pour la rédaction de textes ayant pour but de célébrer des évènements ou des dates historiques importantes, ces textes devant être l’objet de mises en scène dans des cadres grandioses. C’est ainsi qu’elle rédige une évocation historique de l’histoire de Maurice avec des tableaux vivants, intitulée Comme un feu de proue. Ce texte, non publié, est interprété en plein air lors d’une Nuit du Séga en 1964. L’année suivante, Marcelle Lagesse adapte le Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre sous le titre Les palmiers de la source afin de marquer les 250 ans de la présence française à Maurice, puis sert de base à un spectacle en plein air. Ce texte est à nouveau interprété en 1969 dans le cadre du Festival international de Confolens en France. L’amour à travers les âges est une compilation de chansons d’amour en français avec un texte de liaison signé de Marcelle Lagesse en 1970. En 1976, Marcelle Lagesse produit une adaptation de la passion du Christ sous le titre Un homme parmi les autres (non publié) pour être interprété en plein air dans l’espace historique de la Citadelle, un fort dominant la ville de Port-Louis. Enfin, en 1989, pour célébrer le 200e anniversaire de la Révolution française, elle rédige Chantons la liberté (texte non publié) qui fera l’objet d’un spectacle de tableaux vivants interprété une fois de plus en plein air dans l’espace historique de la Citadelle.

Causeries radiophoniques et beaux livres

Marcelle Lagesse a animé plusieurs causeries radiophoniques sur les ondes nationales, principalement sur des pages d’histoire de la période française de Maurice. Certaines de ces causeries ont été rassemblées dans une publication intitulée À la découverte de l’île Maurice, publiée en 1970. À noter également la contribution de Marcelle Lagesse à deux beaux livres dont l’un sur l’architecture traditionnelle mauricienne et mettant en valeur les maisons coloniales (Maisons traditionnelles de l’île Maurice, 1985) et un livre d’images destiné à promouvoir la destination Maurice sur la carte touristique (Mauritius from the air, 1986 et Maurice, vue du ciel, 1988).

– Robert Furlong

* Note: Conformément à ses souhaits (car elle était convaincue avoir été marin dans une vie antérieure), les cendres de Marcelle Lagesse ont été immergées dans la rade de Port-Louis à la pointe du Caudan. [retour au texte]


Oeuvres principales:

Romans, contes, chroniques:

  • Les contes du samedi. Port-Louis: Éditions Esclapon, 1945.
  • La diligence s’éloigne à l’aube. Préface de Daniel-Rops de l’Académie Française. Port-Louis: Esclapon Ltd., 1958; Paris: Julliard, 1959; Port-Louis: General Printing & Stationery Co. Ltd., 1971; Port-Louis: Éditions IPC, 1979; Rose-Hill: Éditions de l’Océan Indien, 1985; 1995; Paris: Julliard, 1996.
  • Le Vingt Floréal au matin. Préface: Dr. Auguste Toussaint. Paris, Julliard, 1960; Port-Louis: Éditions IPC, 1980; Rose-Hill: Éditions de l’océan Indien, 1989, 1994 (Couverture et illustrations: Roger Merven).
  • Cette maison pleine de fantômes. Port-Louis: Action (en feuilleton), 1963; Vacoas: Éditions Le Printemps, 2001; réédition avec notes pédagogiques, couverture et illustrations: Jean-Michel Vinson. Appareil pédagogique: R. Dhondea. Vacoas: Éditions Le Printemps, 2005.
  • D’un carnet. Port-Louis: P. Mackay, 1968. Sélection de chroniques de presse. Suivi de la pièce radiophonique Villebague, interprétée sur les ondes de l’ORTF France le 3 février 1965. Couverture: Marcel Lagesse.
  • Sont amis que vent emporte. Préface: Jacques Lalut. Port-Louis: The General Printing & Stationery Co. Ltd., 1973.
  • Des pas sur le sable… et la première marée les effaça. Port-Louis: The General Printing & Stationery Co. Ltd., 1975; Vacoas: Éditions Le Printemps, 2009. Couverture: Pascal Lagesse.
  • Une lanterne au mât d’artimon. Les Pailles: The General Printing & Stationery Co., 1979.
  • Une jeune femme au Mont Limon. Couverture et illustrations: Pascal Lagesse. Cassis: Éditions IPC, 1993; Vacoas: Éditions Le Printemps, 1996. [L’intrigue se déroule sur l’île Rodrigues.]
  • Un peu de magie peut-être. Port-Louis: Éditions IPC, 2004. [Généalogie des ancêtres paternels de l’auteur dont le premier venait de Pesmes, non loin de Besançon (France). L’écrivain enrobe les faits réels qu’elle détaille d’un récit imaginé du voyage vers l’île de France, de l’installation et de l’évolution de la famille.]

Histoire:

  • À la découverte de l’île Maurice. Port-Louis: Maurice Advertising Bureau Co., 1970. [Publication d’une sélection de causeries radiophoniques sur l’histoire de Maurice et des environs.]
  • L’Île de France avant La Bourdonnais (1721-1735). Port-Louis: M. Coquet, 1972, 1973; Port-Louis: Mauritius Archives Publications, 1978; Port-Louis: Éditions IPC, Mauritius Archives Publications nº 12 (édition augmentée) 1999.
  • L’Hôtel du gouvernement (avec Harold Adolphe). Port-Louis: Mee Eee Printing, 1973.
  • Blyth Brothers and Company Limited, 1830-1980. Cassis: Éditions IPC (version française, 1980; version anglaise, 1982).
  • 150 années de jeunesse: Histoire de la Mauritius Commercial Bank. Port-Louis: Éditions La Caravelle, 1988 (version française); 150 années de jeunesse : A History of the Mauritius Commercial Bank. Port-Louis: Éditions La Caravelle, 1988 (version anglaise).
  • Ces hommes de la mer. Port-Louis: Éditions L’île aux images, 1994. [Compilation d’une trentaine de chroniques historiques parues dans le quotidien L’Express entre 1973 et 1987.]

Grands spectacles:

  • Comme un feu de proue. Évocation historique de l’histoire de Maurice avec des tableaux vivants. Non publié. Mise en scène de Guy Lagesse. Spectacle interprété en plein air lors de la Nuit du Séga, 1964.
  • Les Palmiers de la Source. Adaptation du roman de Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie. Non publié. Mise en scène de Guy Lagesse, 1965. Spectacle interprété en plein air pour célébrer le 250e anniversaire de la prise de l’île par la France. Interprété de nouveau au Festival international de Confolens (France) en 1969.
  • L’amour à travers les âges. Mise en scène de Michel Cervello. Non publié.
  • Un homme parmi les autres. Adaptation de la passion du Christ. Non publié. Mise en scène de Guy Lagesse. Spectacle interprété en plein air dans l’espace de la Citadelle (fort dominant la ville de Port-Louis) en 1976.
  • Chantons la liberté. Mise en scène de Guy Lagesse. Non publié. Spectacle interprété en plein air dans l’espace de la Citadelle, célébrant le 200e anniversaire de la Révolution française. 1989.

Pièces radiophoniques:

  • Villebague. Paris: Fayard, 1961. Reproduite dans Un carnet (1968). Interprétée sur les ondes de l’ORTF France le 3 février 1965.
  • Carolyne. Pièce radiophonique interprétée à la radio mauricienne en février 1965.

Divers:

  • Maisons traditionnelles de l’île Maurice. Illustrations de J.-L. Pagès. Préface de Raymond Chasle. Rose-Hill: Éditions de l’océan Indien, 1985.
  • Mauritius from the air. Photos: Rosine Mazin et Gerard Coulon. Textes: Marcelle Lagesse. Singapour: Éditions du Pacifique, 1986.
  • Maurice, vue du ciel. Photos: Rosine Mazin et Gerard Coulon. Textes: Marcelle Lagesse. Lausanne: Favre, 1988.

Œuvres ayant figuré au programme de littérature française au secondaire à Maurice:

  • La diligence s’éloigne à l’aube. Années 1977-78, 1985-86, 1995-96.
  • Le Vingt Floréal au matin. Années 1980-81, 1991-92.
  • Une jeune femme au Mont Limon. Années 1998-99.
  • Cette maison pleine de fantômes. Années 2005-07.

Prix littéraires:

  • 1958     Prix Robert Barges destiné au meilleur roman de l’océan Indien décerné par le PEN Club de France, pour La diligence s’éloigne à l’aube.
  • 1974     Prix des Mascareignes, pour Sont amis que vent emporte.

Titres honorifiques:

  • 1972     Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques (France).
  • 1974     Chevalier dans l’Ordre du Mérite (France).
  • 1988     Promue au rang d’Officier dans l’Ordre des Palmes Académiques (France).
  • 2015     Officer of the Order of the Star and Key of the Indian Ocean (O.S.K., Maurice). À titre posthume.
  • N.B. La nationalité française a été attribuée à Marcelle Lagesse par un décret publié au Journal Officiel de la République française le 6 décembre 1981.

Sur l’oeuvre de Marcelle Lagesse:

  • Anthologie des lettres mauriciennes, présentée par K. Hazareesingh. Port-Louis: Éditions de l’océan Indien, 1978: 93-104.
  • Benoît, Norbert. « Le Vingt Floréal au matin » de Marcelle Lagesse: analyse critique. Rose-Hill: Éditions de l’Océan Indien, 1990.
  • Chamary, Danielle. Le roman féminin de l’île Maurice. Mémoire de maîtrise, Nantes: Université de Nantes, 1962.
  • Joubert, Jean-Louis. Littératures de l’océan Indien. Paris: Edicef/Aupelf, 1991: 161-162.
  • Joubert, J.-L., Osman A., Ramarosoa L. Anthologie. Littératures francophones de l’océan Indien. Paris: Éditions de l’océan Indien / Agence de coopération culturelle et technique, 1993: 116-117.
  • Prosper, Jean-Georges. Histoire de la littérature mauricienne de langue française. Port-Louis: Éditions de l’océan Indien, 1978: 251-261.
  • Rajabalee, Salmah. Le système des personnages dans « La diligence s’éloigne à l’aube » de Marcelle Lagesse. Mémoire de maîtrise, Île de La Réunion: Université de La Réunion, 1985.
  • Ramharai, Vicram. Littérature mauricienne, écrivains femmes. Vacoas: Éditions AMEF, 1995.
  • Rauville, Camille de. Littératures francophones de l’océan Indien. Saint-Denis (La Réunion): Éditions du Tramail, 1990.
  • Ravi, Srilata. Rainbow Colors: Literary Ethno-Topographies of Mauritius. Lanham: Lexington Books, 2007.
  • Ravi, Srilata. « Multiple memories. Slavery and indenture in Mauritian literature in French ». At the Limits of Memory: Legacies of Slavery in the Francophone World. Nicola Frith and Kate Hodgson, editors. Liverpool: Liverpool University Press, 2016: 162-180.
  • Vellin. Conception et expression du temps chez Marcelle Lagesse. Mémoire de maîtrise, Paris: Université de Paris-3 (Sorbonne nouvelle), 1976.

Traductions:

In English:

  • Isabelle. [La diligence s’éloigne à l’aube] Trad. James Kirkup. Preface: Anthony Blond. London: Quartet Books, 1995.

по русски:

  • Изабель. [La diligence s’éloigne à l’aube] traduit en russe en 1987.
  • Une lanterne au mât d’artimon a été traduit en russe en 1988.

Liens:

ailleurs sur le web:


Retour:

Dossier Marcelle Lagesse préparé par Robert Furlong avec la collaboration d’Ývan Martial et Pascal Lagesse.

http://ile-en-ile.org/lagesse/

mis en ligne : 30 septembre 2020 ; mis à jour : 30 septembre 2020