Jean F. Brierre, Chansons secrètes


Jean F. Brierre lit plusieurs poèmes de son recueil, Chansons secrètes (publié pour la première fois à Port-au-Prince en 1933).
Enregistrement de 18 minutes. Filmé à Port-au-Prince en 1992, l’une des vidéos d’auteurs haïtiens de Jean-François Chalut.
Dossier présentant l’auteur sur Île en île : Jean F. Brierre (1909-1992).

De la première partie du recueil, Tendresse et intimité:

00:26 – « Toinon, Cette Mosquée… »

De la deuxième partie du recueil, Nostalgies:

03:20 – « Province »
06:01 – « Kenskoff »
06:28 – « Petite Noire »
07:50 – « Heure mauve »
08:58 – « Solitude »
09:37 – « Clown »
11:06 – « Lettre à Fernand Martineau »
15:10 – « Sans-Soucy »
15:53 – « Le Départ »
16:59 – « Pèlerinage »


XIII

Toinon, Cette Mosquée…

Toinon, cette mosquée, un dimanche d’hiver,
Avait de la tristesse, une mélancolie
Unique. Les tapis de Tunis, d’Algérie
Avaient le pli changeant et la moire des mers.

Des vagues déferlaient dans les cousins houleux
Près des soleils figés dans les tables de cuivre.
Je ne sais quoi de mort dans l’air devait revivre,
Inconsciente hérédité, voix des Aïeux.

Au rythme des tambours se déroulaient les chants.
Les vases d’Orient pétris d’éclats étranges
S’ouvraient sans une fleur sous les rideaux orange.
– Entends-tu ces appels et ces cris déchirants ? –

Je suis blotti tout contre toi, blanche Mosquée.
Ces voix d’hommes ont des fêlures de métal,
Les mêmes qui, tremblant au fond des spiritual,
Montaient tristes et lourdes des glèbes mouillées.

As-tu senti, Toinon, quand j’ai serré tes doigts
Que mon regard n’est qu’un reflet mélancolique
De la Flamme qui guide à travers l’Amérique
L’immense désespoir d’un peuple de parias ?

Sans parler, sur mes yeux tu posas ta main frêle,
Ta main d’enfant qui n’a meurtri que des lilas.
Mes pleurs désespérés que tu ne voyais pas
Épandaient lentement leur souffrance éternelle.

Et ce coin d’ombre triste que me fit ta main,
D’où montait un trouble parfum d’héliotrope,
Endormit ma douleur en ce soir lent d’Europe ;
Et dans mes yeux lavés monta, pur, un matin.

Et j’ai senti tanguer tout le long de mon coeur,
Et j’ai senti couler tout le long de mes veines
Comme un lourd négrier ma race et ses rancoeurs
Tandis que tes doigts blancs semblaient briser mes chaînes.

I

Province

À Émile Roumer

I

C’est Samedi… le jour des voiles en partance.
SAINTE URSULE est à quai. ÉLISABETH s’avance…
La lune à son lever a des éclats d’or fin…
On partira ce soir, ce soir, après le grain…

Il flotte sur le pont des odeurs de voyages
Qu’agite dans le vent la lourdeur des cordages,
Odeur mouillée des mers, odeur humaine… odeur
Des cales où s’énerve une immense touffeur.

SIÉ BODÉ s’en va, ce soir, à l’aventure…
Noire, s’ouvre à sa bouche une fleur de luxure.
Et l’on ne saura pas dans quel sombre quartier
Cette beauté du port, au loin, ira sombrer.

II

Et toi qui parles tant pour ne pas t’attendrir,
Tu reviendras, pas vrai, en Juillet, aux vacances ?
– La joie de tes vingt ans peut-elle un jour pourrir ? –
Un vague espoir se mêle à ta désespérance.

Les voiles reviendront dans quelques jours à quai.
La même cargaison de femmes et de fèves
Partira dans le soir, et le chant des agrès,
Mais au large, parfois combien meurent de rêves ?

III

Aussi, souvent, la nuit, dans l’ombre ou la lumière,
Ému, mon souvenir évoque avec remords
Votre double solitude devant la mort,
Sur un lit d’hôpital ou dans la garçonnière…

J’évoque vos destins réunis sur la voile,
Courtisane, étudiant…
SAINTE-URSULE s’en va…
Les mains vont retomber… et sur l’immense toile
La grande nuit de l’océan se fermera.

III

Kenskoff

À Milo Rigaud

Autour des hauts tambours la brume a mis ses voiles
Tandis que sur le mont qu’elle effleure en montant,
La lune porte l’or d’un calice aux étoiles…
Et la douleur s’allonge en moi comme un serpent…

IV

Petite Noire

Au poète démissionnaire des Ombres et Teintes
S.P.

Petite Noire aux dents si blanches,
Qui me servis du café noir,
Un soir que mon coeur lourd ployait comme une branche,
Un soir où s’accoudait ma douleur au comptoir,

Enfant, à tes lèvres ardentes,
Trainait, ancienne, une chanson
Que l’Aïeule chantait quelquefois sous la tente
En regardant flamber la lune à l’horizon.

Qui se réveille en ma mémoire
Parmi tant de visages morts ?
Je retrouve attendri, noire, petite noire,
Ton visage d’enfant, fatal comme un remords.

Où sombra l’ardeur de ton rire ?
La chanson créole s’est tue.
Ton regard humble et las dans la douleur chavire.
Te pleurent mes pensers… Qu’es-tu donc devenue ?

V

Heure mauve

à Melle Yvonne Sylvain

L’heure indécise et bleue,
L’heure où le soir furtif glisse sur les manguiers,
Où le silence ému des insectes vibrants
Pose un pont frémissant de l’âme à l’infini.
Y.G.S.

Heure du crépuscule, heure aimée, heure mauve,
Tu dessines au ciel des nuances d’alcove,
Heure chère aux douleurs qu’importune le jour,
Regarde, je suis seul au sommet de la tour,

Et comme la soeur Anne, au loin, je vois la route
Où la réalité stupide et morne broute.
Quand mon coeur interroge, hélas ! je lui réponds
Que vide est le chemin et blancs les horizons.

Heure mauve, heure aimée, heure du crépuscule,
Tu viens si doucement qu’en mon âme reculent
Les fantômes désespérants de ces remords
Que l’on écoute vivre en soi comme des morts.

[J’espère tout le jour ton intime caresse,
Abat-jour délicat qu’une main brune baisse,
Tandis que sur la mer, lent et mystérieux
Le poids du monde tombe aux prunelles de Dieu.

Je t’aime d’être douce à mon âme blessée,
Heure du crépuscule, heure mauve, heure aimée.]

VI

Solitude

à Kléber Obas

Ciel trop pur insultant à ma désespérance…
Calme d’aube aux senteurs de jardins à Plaisance…
Clore les yeux, joindre les mains, pousser la porte…
Pleurer de tout ce bleu la tombe d’une morte.

VIII

Clown

à Clément Magloire

Tu n’es qu’un invité : la vie est un festin.
Ton rôle est d’amuser la foule et les badauds.
Si quelque mal affreux lui dévore le sein,
Triboulet doit noyer dans le rire un sanglot.

Tu seras convié parmi les nouveaux riches
À venir raconter tes remords et tes peines
À des coeurs en carton et des esprits postiches,
Parmi le luxe grave et niais des porcelaines.

Mais tu mettras sans doute en ce décor bourgeois
Le charme sensuel de quelques vers troublants
En renversant ton âme au ruisseau de ta voix,
Comme un ciel reflété dans un calme d’étang.

Tu t’en iras bercer ton amour méconnu,
Et la femme en haillons, opulente de sève
Qui caresse un enfant bâtard sur son sein nu,
Mieux que tous ces bourgeois, comprendra ton beau rêve.

XI

Lettre à Fernand Martineau

Les nocturnes soleils au loin vont se coucher…
Je songe à toi, ce soir de silence mouillé…

J’étais seul mais le soir m’a dit : pensons à lui.
« Pourquoi me laissez-vous en pâture à l’ennui ?
» Souvent, quand le chagrin vous oppresse les tempes,
» Je mêle ma poussière aux clartés de la lampe
» Et jette ma sable fin dans vos grands yeux flétris. »

Et nous sommes restés tous deux, la nuit et moi.
Le vent pleurait parmi les ramures à voix
Basse. Des points d’argent effacés de la voute
Retombaient en deçà de la montagne en gouttes…
Et je portais en moi de la souffrance. Et toi.

J’ai songé à tous ceux que la détresse ronge
Et qui titubent, yeux lourds d’alcool et de songe.

À nous, qui tant de fois aux tourbillons des danses,
D’un complice regard, gais, nous abandonnions
Et qui nous retrouvions en un coin du salon,
Comme deux vagues soeurs dans le calme d’une anse.
Le rythme nous semblait, ces soirs-là, si profond

Que dérivant, légers, aux méandres des valses,
Nous avions dépouillé nos plus chères souffrances,
Nous étions tout pensers et je revois, qui passe,
Dans le froufrou savant des robes et des danses
Ton visage de dieu qui reflétait l’espace.

Mon cher Fernand, je songe à toi, je songe à nous,
À ces châteaux bâtis au coeur mouvant des sables.
À d’autres, mon ami, de plier les genoux
Et d’apaiser leur faim aux sordides étables.
Mais nous, les révoltés, libertaires et fous,

L’auberge qu’il nous faut est celle du ciel rose.
L’aube nous prêtera son peplum délicat.
Buvant de la rosée en la coupe des roses,
Nous écrirons des vers aux timides éclats
Des bougeoirs allumés au front des nuits moroses.

Puis nous verrons parfois rentrer les crépuscules,
Écarlates et las sous les voûtes dorées.
Nous resterons ainsi sous le temps qui recule,
Poètes en une époque désabusée
Sur quoi luisent en vain les pourpres crépuscules.

Tandis que passeront les foules en convois,
Au pied des socles morts, des idoles qu’on loue,
Les soirs seront si beaux, si parfumés, les bois,
Que nos rêves iront, déchirant de leur proue
Les immoralités qu’ils érigent en loi,
Et chercheront toujours jusqu’au jour du réveil
Les chemins d’où l’on voie poindre enfin le soleil.

XII

À une princesse haïtienne

I

Sans-Soucy

À Me Luc Grimard

Ô petite Princesse à la Gloire promise,
Et qui pleuras longtemps notre île en fleurs, à Pise,
Athénaïs, ton âme a cherché la lumière,
Mais Dieu la fit éclore au milieu d’un cratère.

Dans les fastes du Nord, ta silhouette grise
Se glisse, vaporeuse, aux reflets des flambeaux.
Dans les jardins de Sans-Soucy tu t’amenuises,
Et ton rêve descend avecque les drapeaux.

II

Le départ

L’île verte se noie au fond du crépuscule,
Cette île, le tombeau du Roi et de sa gloire…
Tu pleures car là-bas, Sans-Soucy qui recule
A l’air, comme un Drapeau, de sombrer dans l’Histoire.

Maintenant c’est la mer, la mer lourde, la mer
Mauvaise, la mer glauque et lente qui rutile.
Tu humes des varechs les effluves amers,
Et dans l’air las du soir, le chaud parfum des îles.

Au large, quelquefois, la nuit, par le hublot
Qui met sur l’horizon une sombre auréole,
Douloureuse, tu suis, secouée de sanglots,
Des barques de pêcheurs, lourdes de chants créoles.

III

Pèlerinage

Un jour, j’irai chercher en des pays lointains
Les traces de tes pieds parmi les coquillages.
Et je retrouverai, parmi les vents marins,
Le parfum de ton corps alangui sur les plages.

Et je rapporterai ta pensée au pays,
Je lui ferai un plan cercueil avec des roses.
Je sertirai ton nom en des vers grandioses,
Ô toi que j’eusse aimée, ô Brune Athénaïs.

Notes:

  • « Toinon cette Mosquée ». Les M minuscule/majuscule (« cette mosquée », « blanche Mosquée ») sont de l’auteur. Le titre du poème prend les majuscules de l’édition de 1945. Dans la première version de ce poème (datée de Paris, 1930), le dernier vers est « Et tes doigts caressaient sans le savoir, des chaînes. »
  • « Heure mauve ». Des extraits choisis, les deux dernières strophes du poème (entre crochets) ne sont pas lues.

Jean F. Brierre

Brierre, Jean F. Chansons secrètes (extraits, vidéo).
Port-au-Prince (1992). 18 minutes. Île en île.
Mise en ligne sur YouTube le 6 août 2016.
Caméra : Jean-François Chalut.

Les poèmes lus sont extraits de Chansons secrètes, recueil publié pour la première fois à l’Imprimerie Haïtienne à Port-au-Prince en 1933, reproduit dans l’édition de 10 ouvrages de Jean F. Brierre réunis sous le même titre, Chansons secrètes. Nendeln: Kraus Reprint, 1973, pages 15-16, 23-24, 27-29, 31, 34, 37-42.

© 1933, 1973 Jean F. Brierre (textes des poèmes)
© 2016 Île en île (vidéo)


Retour:

http://ile-en-ile.org/jean-brierre-chansons-secretes/

mis en ligne : 6 août 2016 ; mis à jour : 8 août 2016