Gérald Bloncourt, « Je me souviens… »


(extrait)

Cette vidéo présente un extrait du texte de Gérald Bloncourt, « Je me souviens… », composé à Paris le 8 novembre 1990.
Filmé de façon spontanée le jour où Gérald Bloncourt se faisait interviewer pour la série des 5 Questions pour Île en île, les 8 minutes du film comprennent la dernière partie du texte.
Le texte reproduit ci-dessous correspond au film à partir de la minute 04:15.
Caméra : Giscard Bouchotte.
Voir la page de présentation de Gérald Bloncourt.


[…]

Je me souviens qu’il ne fallait jamais oublier de ne pas parler aux gens des bidonvilles et qu’il fallait surtout ne pas oublier qu’il était interdit de donner la main aux « enfants de la rue ». Je me souviens qu’il ne fallait jamais dire de gros mots sous peine d’attraper le « gros-ventre » comme certains gosses du voisinage. Je me souviens du « mal-mouton » que ma mère appelait oreillons. C’était une maladie terrible qui engendrait le « maklouklou » gonflant démesurément les testicules, comme c’était le cas pour Maître Bordes, doyen du tribunal.

Je me souviens du massacre des quinze mille travailleurs haïtiens en République dominicaine. Je me souviens que cette tuerie eut lieu en une seule nuit.

Je me souviens des vingt-et-un coups de canon tirés du Fort-National pour saluer les bateaux de l’U.S. Navy à chaque fois que l’un d’eux venait mouiller dans la rade.

Je me souviens des « marines » nord-américains déambulant saouls dans nos rues, la bouteille de gin dépassant de leurs poches arrière. Je me souviens de leur allure chaloupée et de leur difficulté à avancer sous le soleil. Je me souviens de leur brutalité, de leur grossièreté, de leur peau violette, de leurs yeux injectés de sang, de leurs visages inintelligents, de leurs uniformes peu seyants, de leurs rictus repoussants, de leurs de leurs de leurs de leurs….

Je me souviens qu’il fallait oublier les amis emprisonnés parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec le gouvernement. Je me souviens qu’il fallait ne plus se souvenir des « disparus ». Qu’il fallait rayer de son vocabulaire : « politique », « à bas Borno », « indépendance » et « communisme ».

Je me souviens de ma terre-natale dont on m’a privé quarante ans et que j’ai retrouvée à soixante.

Je me souviens qu’il m’a fallu dix-sept jours pour traverser l’Atlantique en 1946 à bord du San-Matéo et dix heures pour revoir le pays en 1986, à bord d’un Boeing 747.

Je me souviens que la terre est ronde. Que mon coeur bat. Que j’ai connu Georges Perec au Moulin d’Andée, Samy Frey en cassette, et Isabelle dans le métro.

Je me souviens des mots : amour, espoir, liberté, fleur et rêve.

Je me souviens qu’un jour viendra…


Gérald Bloncourt Bloncourt, Gérald. « Je me souviens » (extrait). (Paris, 2009).
« Je me souviens », extrait du texte de Gérald Bloncourt écrit en 1990.
8 minutes. Île en île.
Cette vidéo est également disponible sur Dailymotion, mise en ligne le 17 octobre 2009.
Mise en ligne sur YouTube : 13 mars 2013.
Caméra : Giscard Bouchotte.

Voir aussi, enregistré le même jour (le 10 juin 2009) à Paris : icon_video Gérald Bloncourt, 5 Questions pour Île en île, entretien vidéo de 32 minutes (2009).

© 2012 Île en île

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mis en ligne : 8 février 2012 ; mis à jour : 23 octobre 2015