Fabienne Kanor, Les routes de l’enfance sont semées d’épines


(extrait du roman, Les chiens ne font pas des chats)

Les feux des voitures balayaient la chaussée lorsqu’une femme souhaita descendre.

Le taxi s’arrête, aussitôt fait demi-tour ; trop d’emmerdements au Fort. La fille hausse les épaules ; sa valise est légère. Et puis, elle sait ce qu’elle veut : s’offrir le luxe de monter l’avenue à pied.

Ce n’étaient plus les mêmes arbres, ceux-là ne fleuriraient jamais. D’autres portes, d’autres chiens. D’autres yeux à guetter derrière une fenêtre. Sur le trottoir, des bouts de vie, semblaient vouloir prendre. Prennent partout dans le monde chaque fois qu’un homme a faim ou ne supporte plus d’être seul. Devant, il y avait cette Noire qui poussait un chariot avec, dedans, des choses à vendre. Qui l’accosta, jura l’avoir déjà vue. Une nuit. L’accident. Une voiture. Mais un chien avait aboyé et elle avait fait tout ce qu’il faut faire. La riche fut ferme, sèche. L’autre la railla, lui conseilla de mettre sa morgue là où je pense. Rires d’hommes puis la route grimpe. Le vent fout le camp. La femme s’arrête pour souffler un peu. Avant, avant c’était moins raide, pense-t-elle, avant de réaliser que c’est la première fois. Pas l’habitude. Jamais l’habitude. Des pieds qui ne marchent pas. Une voiture rien que pour elle qui la dépose, l’attend, la récupère. Pas sa faute, son père puait le fric. De l’argent partout. Les mains, surtout.

On siffle. La femme qui marche ne se retourne pas. Elle cherche. Finit par trouver la maison, grâce au fer forgé et à Carlos.

Deux ans d’absence, c’est beaucoup. Mais l’employé a à faire : les chiens. Il regagne sa place. Et on ne l’entendit plus.

En silence, elle s’approche de la demeure, hésite à entrer; les routes de l’enfance sont semées d’épines. Tototo, y a quelqu’un ? Et si oui, que fera-t-elle ? Que dira-t-elle si on ouvre ?

Deux ans après son départ, il semble que rien n’ait changé. Comme autrefois, comme d’habitude, elle prendra l’escalier. Se hâtera de passer devant la chambre de son frère. S’enfermera dans la sienne pour n’en plus bouger. Deux ans s’étaient donc écoulés et la maison n’avait pas grandi, demeurerait, jusqu’au bout, cette pièce dans une pièce dans la pièce, pleine de poussière mais sans toiles. Peut-être faudra-t-il un siècle pour que ce château de sable s’effondre ?


« Les routes de l’enfance sont semées d’épines » est extrait du chapitre du même nom, du roman Les chiens ne font pas des chats, par Fabienne Kanor, publié pour la première fois en 2008 aux éditions Gallimard (Collection Continents Noirs), pages 193-194.

© 2008 Éditions Gallimard © 2008 Île en île pour l’enregistrement audio
Enregistré au Salon du Livre de Paris le 15 mars 2008.


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mis en ligne : 22 février 2009 ; mis à jour : 8 novembre 2015