Émilie Franz, Le Serment de l’Indien

(extrait)

L’océan s’étendait au delà du champ de lumière qui rayonnait du bateau, devenant une masse noire, qui s’ornait parfois d’un long fil d’argent que beaucoup de passagers suspectaient être le passage rapide de monstres marins. Nadja pensait qu’ils seraient à Labadie en fin d’après-midi, mais il y avait longtemps que la nuit était tombée et ils attendaient encore l’annonce de l’ancrage. Il y avait les allées et venues des membres de l’équipage qui répondaient que tout était en ordre lorsque des passagers demandaient s’il y avait quoi que ce soit dont ils pourraient s’inquiéter. Et soudain, au bout de l’obscurité, apparut une nappe brillante telle un million d’étoiles qui scintillaient ! Tous ceux qui dansaient sur le pont s’écrièrent : Terre, Terre, Labadie ! Terre, Terre !

Il est dix heures du soir. La dernière soirée du dernier jour de l’année. La dernière année du vingtième siècle ou du second millénaire ! Hourra, clamait péremptoirement un homme d’un âge certain qui n’avait pas ménagé les coupes remplies de Beaujolais, chaque fois qu’un garçon passait les plateaux. Que Labadie reçoive les derniers soupirs du vingtième siècle, gueulait-il en tendant sa coupe pour l’échanger contre une autre remplie de vin rouge.

L’équipage s’occupait de dégager les petits canots qui emmèneraient les passagers à terre. Labadie ! annonçaient les hauts parleurs. Les bouchons de champagne sautaient, et la musique traditionnelle d’adieu à l’année qui s’en va supplanta les cris et les rires. Le Sphinx ancrait.

Et puis, la nuit fut crevée d’un bruit sourd, inattendu, inquiétant, un bruit qui roula jusque dans les entrailles de la mer, un bruit de fin des temps. Le plancher du pont trembla. Ce n’était pas la salve habituelle du bateau qui s’arrêtait dans un port. Une odeur caustique montait. Des explosions se répétèrent en s’intensifiant, telle une cannonade. Le bateau sursautait, il hoquetait et des cris fusaient de partout, à mesure que l’obscurité envahissait le bateau et l’espace. Et ce fut le chaos. Le temps s’était déjà arrêté. Était-ce une première partie du monde qui sombrait ? Ils étaient tous trop jeunes pour mourir !

Sauve qui peut ! Ne paniquez pas ! Sauve qui peut !

On n’entendait plus qu’une cavalcade et la permanence de toutes les expressions du désespoir, et le bruit des chutes dans l’eau noire, et les cris lugubres des sirènes, et les crépitements des souffles dans l’obscurité profonde, et le bourdonnement insidieux de la folie.

 

Nadja ! Était-ce la voix de sa mère ? Mais elle était morte, sa mère ! Nadja ! Ce fut cette fois l’inflexion de la voix de son père. Ils l’appelaient pour la sauver. Son père comme sa mère étaient morts. Elle délirait.

Naishna, j’arrive ! Nadja ! Elle était sous l’emprise du délire qui s’empare de l’être lorsque la capacité de penser se désintègre.

 

Naishna, je suis là ! C’était encore les voix que son imagination créait, qui jaillissaient de son désespoir. Elle ne voulait pas mourir. Naishna. Seul ce vieillard l’appelait par ce nom. Il n’était pas parmi les quelques passagers qui avaient plus de trente ans. Elle l’aurait remarqué. Ayto. Naishna, pourquoi l’appelait-il Naishna ?

Des bras forts avaient entouré son corps. L’odeur du tabac cubain que fumait son père, de son vivant, s’insinua dans ses narines. Son père était mort depuis sept ans ! Mais le folklore haïtien n’était-il pas rempli à souhait d’histoires où les morts venaient opportunément sauver les leurs de malheurs imminents ? [ …] Elle s’abandonna à l’étreinte vigoureuse qui l’emportait loin de la mort, secouée par les sanglots de la délivrance.

 

Naishna dit encore la voix. Elle se souvint que c’était Ayto qui avait inventé ce nom, pour elle… Qui l’emportait, qui la sauvait de ce naufrage ? Tout se bousculait dans son cerveau au bord de la démence !

À qui étaient ces bras qui l’avaient tiré du mauvais pas où elle était ? Il avançait. Il y eut, soudain, un déclenchement strident de bruits qui s’insinuèrent sous la peau de son front, éradiquant le peu de sanité qui lui restait. Elle sentit plus qu’elle n’entendit un craquement infernal. Il n’y eut plus que l’étreinte qui la retenait prisonnière de ces bras inconnus, forts et rassurants, le contact brutal de l’eau froide avec son corps et la plongée vertigineuse dans l’inconscience.

Nadja descendait en spirale dans un monde inconnu. Elle plongeait sans restriction dans une autre conscience et elle en était consciente ! Son sauveur nageait avec elle, la remontant au-dessus de l’eau de temps à autre. Elle respirait alors à plein poumon sans qu’elle ne cesse pour autant de palper l’étrange d’une situation exceptionnelle. Elle continuait d’être Nadja Giordani, et elle devenait inexorablement Naishna !

Naishna !

J’arrive, s’entendit-elle répondre. […]

 

N’aie pas peur, Naishna dit soudainement la voix de celui qui la tenait, soutenant sa tête au dessus de l’eau et Nadja se dit qu’elle était vivante et lucide. La personne qui nageait avec elle pour la sortir de la mer venait de parler pour lui dire de ne pas avoir peur. Elle savait aussi qu’un phénomène bizarre prenait en elle la forme d’une réalité inconcevable. Elle était deux personnes à la fois ! […]

 

Des voix parlaient une langue que Nadja ne connaissait pas mais qui devenait rapidement familière à l’entendement de Naishna. La nuit déclina et l’espace s’emplit brusquement d’un soleil resplendissant. Naishna était avec ces personnes qui chantaient sur la plage, au bord de la mer. Tous avaient le torse nu et bariolé de couleurs ! C’étaient ces hommes qui avaient été pris pour des Indiens.

Ce qui restait de Nadja Giordani s’était dissous complètement ou presque. Elle flottait dans l’espace au dessus de Naishna, enregistrant le pèlerinage de l’Indien que, depuis plus de cinq siècles, l’étranger avait forcé à se replier dans les salles d’attente des cieux espérant l’accomplissement du serment d’amour qu’il avait fait à la terre d’Haïti.


Cet extrait du roman d’Émile Franz, Le Serment de l’Indien a été publié pour la première fois dans le roman publié à Port-au-Prince chez L’Action sociale en 2003, et reproduit dans les Cahiers de la RAL,M (Revue d’Art et de Littérature, Musique), 2009 (pages 75-77). Il est reproduit sur Île en île avec la permission de l’auteure.

© 2003 Émilie Franz


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mis en ligne : 28 octobre 2015 ; mis à jour : 16 novembre 2015