Émile Roumer, « Marabout de mon coeur » et « Désespoir »


 

Marabout de mon coeur

Marabout de mon cœur aux seins de mandarine,
tu m’es plus savoureuse que crabe en aubergine.
Tu es un afiba dedans mon calalou,
le doumboueil de mon pois, mon thé de z’herbe à clou.

Tu es le bœuf salé dont mon cœur est la douane.
L’acassan au sirop qui coule dans ma gargouane.
Tu es un plat fumant, diondion avec du riz,
des akras croustillants et des thazars bien frits.
Ma fringale d’amour te suit où que tu ailles.
Ta fesse est un boumba chargée de victuailles.

Désespoir

Le sang nègre, le sang pourpre de nos vaincus
     dit nos plaintes désespérées,
les « albinos » (1) lancés à l'appât des écus
     comme des chiens à la curée,
ont leur stupre étalé sur les débris d'un mort,
     la chair sanglante de Péralte, (2)
les enfants égorgés dans les plaines du Nord
     sans qu'un chrétien ait crié halte,
les coups de poignard au ventre, le poing brutal
     sur notre figure meurtrie,
les espoirs vains et nos héros mis à l'étal
     après la rouge boucherie,
nos gorges sont tenues dans un sinistre étau
     pour n'avoir pas la couleur blanche,
et nous râlons comme des juifs dans le Ghetto
     en attendant que l'on nous branche.

(1) Les Yankees.
(2) Patriote haïtien.

Ces deux poèmes d’Émile Roumer, « Marabout de mon cœur » et « Désespoir » sont extraits de son recueil Poèmes d’Haïti et de France, publié pour la première fois à Paris aux Éditions de La Revue Mondiale en 1925 (recueil republié à Port-au-Prince aux éditions Panorama en 1972).

Souvent chanté, « Marabout de mon cœur », le poème d’Émile Roumer se trouve diversement modifié. La version dite ici, par Pierre Brisson, se trouve sur son disque À voix basse, volume 2 (Port-au-Prince: Pierre J. Brisson, 2006), reproduite avec permission sur Île en île.


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mis en ligne : 1 septembre 2006 ; mis à jour : 1 novembre 2015