Dominique Deblaine

Dominique Deblaine

© Paul Robin
Bordeaux, mai 2017

Dominique Deblaine est née à Basse-Terre (Guadeloupe) le 17 octobre 1955. Elle vit près de Bordeaux à Cabanac, à quelques kilomètres du château Montesquieu de La Brède. Spécialiste de littérature antillaise, elle est maître de conférences à l’université de Bordeaux, et membre du centre de recherche universitaire CELFA (Centre d’Etudes Linguistiques et Littéraires Francophones et Africaines).

Dans un paysage littéraire antillais marqué par l’identité militante, illustrée dans les années 1990-2010 par le mouvement de la Créolité, Dominique Deblaine explore de nouveaux univers, où un certain vécu collectif se mêle aux observations sans complaisance et aux confessions d’un personnage-témoin à la singularité tourmentée, révoltée et passionnée.

Loin des sentiers battus de l’éloge créolitaire, l’auteure ouvre d’autres pistes du côté de l’intériorité, tout en maintenant un regard pénétrant sur le monde antillais, société et paysage. Elle y procède à une véritable « chasse aux carences ». On y découvre une société de malaise dans sa civilisation de l’hyperconsommation. Des êtres velléitaires tentent d’éviter le voyage au bout de l’ennui et de l’aigritude. On note une obsession des apparences comparable à un carnaval mental et des personnages coincés dans un enlisement ou un « engluement » de nausée et de solitude.

Cependant la résistance à la menace de dilution ou du nihilisme est bien présente. Elle s’exprime en référents puisés dans l’imaginaire environnemental antillais : « J’ai la patience de la mangouste, l’endurance de la bécune et la ruse du racoon » (Le Raconteur). À l’inverse des héros tout d’une pièce du militantisme créole, les personnages de Dominique Deblaine, pusillanimes ou combattifs, font preuve d’une intranquillité et d’une instabilité d’algue laminaire car la vie « est parfois flèche de canne comme une splendeur, parfois crabe en déroute comme une solitude » (Le Raconteur).

En 2009, l’auteure publie une nouvelle, « L’Odeur de la terre humide ». Elle y raconte le retour problématique au pays natal du personnage appelé Honoré, après 29 ans d’absence. On note dans le titre deux termes à forte valeur significative : l’odeur et la terre. Chez l’auteure, l’odeur, au-delà du contact agréable ou non avec les choses de la vie, représente un mode d’exploration, de connaissance, et de communion mais elle peut traduire aussi soit un contact négatif soit un salut thérapeutique. Quant à la terre, on la retrouvera dans Paroles d’une île vagabonde, où elle prendra elle-même la parole. « L’Odeur de la terre humide » annonce plusieurs thèmes deblainiens : la lutte contre la solitude et la mélancolie, le désamour familial, la combativité, entre autres.

Paroles d’une île vagabonde (2011) est constitué d’un long monologue, au cours duquel c’est la terre de Guadeloupe elle-même qui s’empare de la parole, suivant une figure de style classique, la prosopopée, qui permet à un être personnifié ou à une abstraction animée de s’exprimer en produisant un discours conçu généralement pour défendre des idées. Il s’agit d’un texte à la vigueur césairienne, simultanément géopoétique, historique, hypercritique, habité aussi par une puissante et baroque célébration de la terre antillaise. Puis, comme dans Le Radeau de pierre du romancier portugais José Saramago, la terre ici part en voyage sur l’océan. Animée d’une profonde conscience caraïbe, elle rend visite à ses sœurs insulaires, tributaires d’une même histoire de génocide fondateur, d’esclavage, de colonisation, de résistances et de métissage. Le périple océanique et fraternel de l’île vagabonde dessine symboliquement le parcours inverse, très tristes tropiques, du Trinidadien V.S. Naipaul tel qu’il est décrit dans La Traversée du milieu. Cette narratrice dont le flot ou le flux de paroles enserre la réalité dans un récit totalisant, préfigure les narrateurs à la première personne tels qu’on les retrouve dans Le Raconteur et dans La Rumeur des rives.

Dans Le Raconteur (2014), la voix parlante et narrative responsable du racontage des histoires est celle d’un personnage insignifiant, dont on découvre tardivement l’identité. Le racontage, illustré entre autres dans la littérature antillaise par le Guadeloupéen Max Rippon, porte une parole à la fois séductrice, narrative et captatrice. La voix parlante du Raconteur, archiviste du quotidien, relate le vécu des habitants d’une impasse, l’Impasse Bellenvent, avec leurs ratages, la tiédeur de certaines âmes « colonisées par la médiocrité », leur obsession des apparences mais aussi leurs évasions et leurs démarches de rédemption.

L’évasion sera au cœur de la très singulière navigation solitaire entreprise par la narratrice de La Rumeur des rives (2017), « fatiguée de piler de l’eau dans un pilon ». Elle embarque dans son bateau Épicure et part à la recherche de l’improbable et utopique pays d’Atanarjuat, le Nunavut, perdu dans les solitudes polaires. Entre odyssée psychique et navigation périlleuse, l’itinéraire existentiel de la narratrice, dévoile la complexité du monde antillais déjà évoqué dans Paroles d’une île vagabonde et Le Raconteur.

Entre trajectoires de l’intériorité et regard critique sur la société antillaise, Dominique Deblaine trace son œuvre avec une singularité lucide et conciliatrice. La générosité de la nature opulente y côtoie les contradictions d’un monde à l’écart des paradis anthropologiques. Mais son écriture, nourrie par une éthique humaniste, est également porteuse de préoccupations sociales, d’un dynamisme permanent et d’une originalité imprévisible.

– Rafael Lucas


Oeuvres principales:

Romans:

  • Le Raconteur. Paris: Riveneuve, 2014.
  • La Rumeur des rives. Paris: Riveneuve, 2017.

Récit poétique:

  • Paroles d’une île vagabonde. Paris: Riveneuve, 2011.

Nouvelles:

  • « Champ d’Arbaud ». Écriture (Lausanne) 44 (1994): 119-125.
  • « L’Errant, le Désirable ». Entre deux rives, trois continents. Dominique Chancé et Dominique Deblaine, éds. Bordeaux: Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine (MSHA), 2004: 39-43.
  • « Déshérence ». Riveneuve Continents 2 (2005): 216-221.
  • « L’Odeur de la terre humide ». Nouvelles de Guadeloupe (Collectif). Paris: Magellan/Desnel/Courrier International, 2009: 99-175.
  • « Impasse Montout ». Riveneuve Continents 9 (2009): 211-225.
  • « Véty ». Riveneuve Continents 12 (2010): 239-245.

Prix et distinctions littéraires:

  • 2012     Prix Fetkann. Catégorie Poésie, pour Paroles d’une île vagabonde.
  • 2015     Finaliste du Prix Carbet et du Tout-Monde, pour Le Raconteur.
  • 2015     Finaliste du Prix de l’Association des Écrivains de la Caraïbe, pour Le Raconteur.

Préfaces:

  • Carazo, Jesús. El Ojo de cristal – América. Burgos (Espagne): Dossoles, 2003.
  • Carazo, Jesús. La Invitación – Los Grillos bajo la tormenta. Burgos: Dossoles, 2003.
  • Rippon, Max. Débris de silences. Pointe-à-Pitre: Jasor, 2004.
  • Carazo, Jesús. La Increíble velocidad del planeta – Flores de papel. Madrid: Fundamentos, 2005.
  • Carazo, Jesús. On vous regarde (El Ojo de cristal). Trad. Jean Gallardo. Paris: Críticas Hispanogalia, 2008.
  • Rippon, Max. « Morriña ou l’appel de la vie – Un lamanage de Marie-Galante à l’Ailleurs », préface à Morriña. Pointe-à-Pitre: Jasor, 2011.
  • « Guy Tirolien : un poète qui ne voulait pas être poète », présentation de l’œuvre poétique de l’auteur dans Plumes rebelles. Fort-de-France: Desnel, 2011.
  • Carazo, Jesús. « De quoi sommes-nous coupables, puisque nous sommes condamnés ? », préface aux pièces L’Éternité, Naufrage(s), Tout va bien. Bordeaux: Fédérop, 2012.
  • Carazo, Jesús. « De la vanité des fleurs impérissables », préface à Portrait de l’artiste avec bouquet de fleurs. Paris: L’Œil du Prince, 2013.
  • Carazo, Jesús. « L’Art de fabriquer du nouveau avec de l’ancien », préface à Ciel! Une comédie! Trad. par Marie Le Rouzic. Paris: L’Œil du Prince, 2016.

Traduction:

  • Carazo, Jesús. Portrait de l’artiste avec bouquet de fleurs. Trad. Dominique Deblaine et Marie Le Rouzic. Paris: L’Œil du Prince, 2013.

Direction d’ouvrages:

  • Entre deux rives, trois continents (avec Dominique Chancé). Mélanges offerts au Professeur Jack Corzani. Bordeaux: MSHA, 2004.
  • Transmission et théories des littératures francophones – Diversité des espaces et des pratiques linguistiques. Actes du colloque international des 5, 6 & 7 avril 2006, Littératures, Langues et cultures francophones : espaces et enjeux de la transmission. Dominique Chancé et Yamna Abdelkader, éds. Bordeaux/Pointe-à-Pitre: Presses Universitaires de Bordeaux/Jasor, 2008.
  • La Littérature caribéenne sous l’angle du rapport Esthétique/Éthique – Inscription-Réception-Effet (à paraître 2018).

Articles sélectionnés:

  • « Voir, c’est traduire – Visions des Antilles ». Traduire la Caraïbe autour d’Olive Senior. Nicole Ollier, éd. Bordeaux: Presses Universitaires de Bordeaux, 2016: 197-208.
  • « Le Cycle caribéen et le courage revisité, vertu première pour accéder à la dignité ». Dossier spécial André et Simone Schwarz-Bart. Nouvelles Études Francophones 26.1 (Printemps 2011): 44-62.
  • « Maisons d’édition guadeloupéennes et martiniquaises : reconnaissance et visibilité ». Émancipations caribéennes, Histoire, mémoire, enjeux socio-économiques et politiques. Elyette Benjamin-Labarthe et Eric Dubesset, éds. Paris: L’Harmattan, 2010: 197-208.
  • « Roman et Racontage – Deux écritures antillaises de 2002 ; deux lieux d’édition ; deux options philosophiques. Biblique des derniers gestes de Patrick Chamoiseau et Marie La Gracieuse de Max Rippon ». La Caraïbe. Culture et paradigmes. Michele Dalmace, éd. Paris: L’Harmattan, 2009: 197-223.
  • « El Siglo de las Luces de Carpentier (1962) et L’Île et une nuit de Daniel Maximin (1995) ; Une filiation certaine et silencieuse ». Espaces d’Alejo Carpentier. Jean Lamore, éd. Bordeaux: Presses Universitaires de Bordeaux, 2008: 337-347.
  • « Ton Beau capitaine : éloge de la résistance du Nègre des Nègres. Au-delà du Rebelle et du Guerrier, le marronnage du Sublime ». Le Monde caraïbe : défis et dynamiques, Visions identitaires, diasporas, configurations culturelles. Tome 1. Bordeaux: MSHA, 2005: 441-457.
  • « La Poésie créolophone de Max Rippon : une poésie des plantations ». Expansions/Expansionnismes dans le monde transatlantique. Nicole Ollier et Christian Lerat, éds. Bordeaux: MSHA, 2002: 243-259.
  • « La Mémoire de l’esclavage et le dépassement dans la poésie d’Édouard Glissant de 1993 : Les Grands Chaos ». Esclavage, résistances et abolitions. Marcel Dorigny, éd. Paris: Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 1999: 481-493.
  • « Littérature et oralité créole ». Dictionnaire Encyclopédique Désormeaux, Chapitre « Littérature d’expression française (Guadeloupe, Guyane, Martinique) » avec Jack Corzani. Fort-de-France: Désormeaux, 1993, Volume 5: 1587-1590.
  • Notices de romans dans le Dictionnaire Encyclopédique Désormeaux, sous la direction de Jack Corzani. Fort-de-France: Désormeaux, 1993-1999.
    • Les Hommes de paille, de V.S. Naipaul. Index-Thésaurus 1 (1999): 386.
    • Miguel Street, de V.S. Naipaul. Index-Thésaurus 2 (1999): 507-508.
    • Le Palais du paon, de Wilson Harris. Index-Thésaurus 2 (1999): 558.
    • Rékòt, de Max Rippon. Index-Thésaurus 2 (1999): 639-640.
  • « La Loquèle antillaise ». (Étude sur l’inscription de l’oralité dans l’écriture romanesque des Antilles francophones). Littérature 85 (février 1992): 81-102.

Liens:

ailleurs sur le web:

sur l’œuvre de Dominique Deblaine:


Retour:

Dossier Dominique Deblaine préparé par Clélia Sergent

http://ile-en-ile.org/deblaine/

mis en ligne : 6 octobre 2017 ; mis à jour : 6 octobre 2017