Chantal T. Spitz, 5 Questions pour Île en île


Chantal T. Spitz répond aux 5 Questions pour Île en île.

Entretien de 29 minutes réalisé à Paris le 10 avril 2014 par Estelle Castro et Dominique Masson.

Notes de transcription (ci-dessous) : Estelle Castro.

Dossier présentant l’auteure sur Île en île : Chantal T. Spitz.

début – Mes influences
02:50 – Mon quartier
04:35 – Mon enfance
08:43 – Mon oeuvre
27:04 – L’insularité


Mes influences

Pourquoi il faut toujours qu’on ait des influences [sourire] ? Je ne les connais pas mes influences ; en tout cas, je n’en suis pas consciente. Si on parle d’influences littéraires, je ne suis pas capable de dire quoi que ce soit parce que j’ai lu tellement d’auteurs, de tous les genres, que je ne sais pas quels auteurs m’ont influencée. En tout cas, les auteurs que je préfère, c’est indéniablement Toni Morrison, Chamoiseau et Glissant. Là en ce moment je découvre les auteurs africains : eux aussi j’aime bien.

J’ai l’impression que je suis plus influencée par la musique. Quand j’écris, c’est plus la musique des mots et des phrases qui s’enchaînent qui m’intéresse ; je ne vais pas dire « plus » que le sens de ce que j’écris, mais s’il n’y a pas de musicalité, ce que j’écris ne me convient pas. Il me faut de la musicalité en plus du sens que je mets aux mots que j’écris. En tahitien, c’est toujours très musical quand on raconte une histoire. Ce qui m’a beaucoup marquée – je ne sais pas si on peut dire « influencée », mais on peut dire « marquée » – c’est les chants polyphoniques traditionnels. Quand j’étais petite, pendant la période des grandes fêtes de juillet, tout le monde venait à Papeete. On habitait à côté d’une école où était logé le district le plus éloigné de la ville : Tautira, le district de Flora Devatine. Ils venaient juste en face de chez nous et ils restaient un mois, un mois et demi. Et tous les soirs ils répétaient les chants. Dans l’autre école à côté, il y avait un autre district. Eux aussi répétaient les chants. Et donc ça m’a beaucoup bercée.

Mon quartier

Dans mon lieu de vie, il n’y a pas de quartier. C’est un petit îlot… je ne sais même pas si ça fait un kilomètre carré là où j’habite. Il y a deux maisons, du coup je n’ai pas de quartier [sourire]. J’habite toute seule, sur la plage pratiquement. Il faut que je prenne le petit bateau pour aller à la grande île. Et après je prends l’avion ou le bateau pour aller à Tahiti qui est la plus grande île de la Polynésie, où il y a la capitale.

Estelle Castro : Est-ce que tu pourrais décrire un peu ce lieu ?

Chantal Spitz : Oui, c’est comme une carte postale : une plage blanche, avec un lagon bleu turquoise, des cocotiers, notre maison sur pilotis avec un toit en palmes de cocotier tressées. On est entourés de cocotiers, de citronniers et de quelques arbres fruitiers qu’on a plantés. J’ai un petit potager.

Mon enfance

Mon enfance… ah mon enfance, c’était bien. Là du coup j’avais un quartier, parce que j’ai grandi à la ville. Donc j’ai grandi avec des enfants délurés, désobéissants, et entourée de vieilles grands-mères très bienveillantes mais qui de temps en temps nous flanquaient des coups de baguette, enfin des coups de balai sur les jambes parce qu’elles étaient dépassées par la petite bande de petits voyous qu’on était. C’est une enfance très heureuse. On vivait presque en autarcie parce que la modernité ne nous avait pas encore frappés de plein fouet. On avait… j’allais dire « nos veaux, vaches » : n’importe quoi… On avait nos canards, nos poulets : on mangeait les poulets du jardin, on avait les œufs, on avait une plantation de café, mon papa était pêcheur sous-marin. Il n’y avait presque pas de voitures ; on avait un bateau de ravitaillement tous les trois mois. C’était bien, c’était bien. Et un jour, mes parents nous ont mis ma sœur et moi dans un avion, avec eux, et on est partis voyager. J’avais dix ans. On est partis pendant quatre mois. On n’avait pas la télé à l’époque. Quand je suis retournée à Tahiti j’étais devenue une inadaptée à cette vie-là parce qu’on avait vu des choses que je ne pouvais pas raconter aux autres enfants. D’abord, je ne savais même pas utiliser les mots qu’il aurait fallu que j’utilise. Et en plus les autres enfants ils n’auraient pas compris de quoi je parlais parce qu’on n’avait rien qui nous parlait du monde extérieur à l’époque. Depuis, je suis une inadaptée sociale [rire].

E.C. : Est-ce que tu voudrais parler d’un parent proche ou de ton cadre familial en général ?

Chantal Spitz : Si je dois parler de quelqu’un, ça va être évidemment de ma grand-mère maternelle. Elle était pleine de contrastes et de contradictions. Comme tout le monde, mais elle c’était vraiment flagrant. Elle était protestante, protestante austère ; pleine d’amour mais qui ne te dit pas qu’elle t’aime bien sûr parce que ça ne se fait pas ; elle souriait très rarement. Elle me tressait les cheveux. C’est elle qui m’a élevée plus que quiconque. C’est à cette femme-là que je dois d’être ce que je suis, enfin, en majorité. Parce qu’à côté de ça, il y avait mon père qui n’était pas mal non plus. Mais lui, c’était plutôt côté musique, lecture. Ma grand-mère c’était la fée de ma vie. Je suis devenue grande quand elle est morte. Je suis restée une petite fille jusqu’à ce qu’elle meure. Elle est morte quand j’avais 33 ans. Jusque là, jusqu’à ce qu’elle meure, je n’avais pas l’impression que j’étais devenue une adulte.

Mon œuvre

Oups [sourire]. J’ai toujours du mal à parler de ce que je fais. Et j’ai toujours du mal avec ce mot : « œuvre ». Parce que pour moi une œuvre c’est quelque chose de grandiose, de beau, de magnifique. Et moi… je ne fais pas tout ça. Moi, j’écris. Et je ne me relis surtout pas parce que si je me relis je me dis que j’aurais mieux fait de m’abstenir d’écrire donc… Voilà, j’ai du mal à penser « œuvre » en parlant de moi.

E.C. : Moi je n’ai pas de mal à penser « œuvre » en parlant de toi. En posant la question autrement, peux-tu parler de tes livres, ou d’un de tes livres ?

Chantal Spitz : Je veux bien parler de Hombo. Hombo, c’est le deuxième livre que j’ai publié. C’est l’histoire d’adolescents du village où j’ai habité avant d’être là où je suis maintenant : un petit village qui est à Huahine, qui est une petite île aussi. Décidément tout est petit ; donc ça ne peut pas faire une grande œuvre quand tout est petit [sourire]. Ces adolescents-là, cette génération a été exclue du village. Dans les petits villages on n’exclut pas parce qu’il faut garder la communauté soudée quoi qu’il arrive. Eux ils ont été exclus du village parce qu’ils refusaient d’être comme leurs parents. C’était le temps où la modernité arrive. L’électricité arrive dans le village, il y a le premier aéroport, avec des tout petits avions : 3, 4 places, mais quand même, les premiers touristes, le premier hôtel. Donc la modernité arrive, avec les premières drogues, les radiocassettes, et la télé. Donc ils regardent les feuilletons télévisés. Ils n’ont pas du tout envie de ressembler à leurs parents qui sont dans les champs, qui transpirent du matin au soir pour un salaire de misère. Eux ils veulent ressembler aux héros des feuilletons télévisés, aux touristes qui commencent à arriver, aux surfeurs qui commencent à arriver aussi, parce qu’à Huahine il y a parmi les plus belles vagues de surf au monde. Ils ne savent même pas jouer de la guitare pour faire la bringue ; ils écoutent leur radiocassette. Évidemment ils sont tous en échec scolaire. Comme ils sont tellement en dehors de la réalité du village – c’est tellement violent que – la communauté les exclut. J’ai trouvé que c’était intéressant de raconter leurs parcours de vie. Il n’y a qu’eux qui ont subi ça. Après la modernité s’est installée et tout le monde trouve normal maintenant de ne rien savoir faire et de passer son temps à boire et fumer de la drogue. Là je noircis un peu le tableau mais on n’est pas loin de la réalité.

On a passé un accord au départ. Je leur ai dit : je vais vous poser des questions, vous me racontez, et j’écris, je vous lis, et vous me dîtes si vous êtes d’accord. Au final on ne va publier que ce que vous voulez que je publie. On a mis cinq ans pour ce travail. De temps en temps, le week-end on s’installait. Il y avait un pont qui reliait le petit îlot à la grande île. On s’installait sur le pont avec évidemment des caisses de bière, ou du vin, et des joints, et je posais des questions. Et souvent je n’avais pas les réponses. Parce qu’en fait ils n’avaient pas de mémoire. Parce qu’ils n’avaient jamais parlé de ce qu’ils avaient vécu donc il n’y avait rien qui se passait dans leur tête ou très peu. Et j’avais les réponses des semaines ou des mois après même, parce qu’il fallait qu’ils aillent chercher au fond d’eux, de leur tête ce qui pourrait bien correspondre à ce que je leur demandais.

Je me suis aperçue, enfin, on s’est tous aperçus qu’ils ne savaient même pas leur date de naissance, parce que personne n’a besoin de savoir quand il est né sauf si on fête l’anniversaire. Mais comme on ne fête pas les anniversaires, ils ne savaient pas. Et quand je leur demandais : « à quel âge ça t’est arrivé ? » – c’est souvent comme ça qu’on fonctionne –, ils me disaient : « c’était avant que mon grand-père meurt », « c’était avant ça » : c’était toujours par rapport à un événement. Ensuite j’ai été interviewer les gens du village pour compléter l’histoire. Mais l’histoire n’est pas complète parce qu’on a enlevé des choses. C’est comique parce qu’ils me disaient en tahitien, j’écrivais en français, je leur lisais en français. Ils comprenaient à peu près et de temps en temps ils me disaient : « t’es bête, tu ne comprends rien. » Alors j’étais obligée de réécrire [sourire]. C’est bien, ça force à l’humilité ; quand tu crois que tu es un écrivain, que tu es en train de faire une œuvre et qu’on te dit « t’es bête, t’as rien compris » [rire]. Au final on a enlevé des passages qu’ils ne voulaient pas que je mette.

E.C. : Ton premier livre [L’Ile des rêves écrasés] est un roman, qui a créé une forte polémique à Tahiti, et qui parle de l’histoire de la colonisation, d’histoires d’amour, des essais nucléaires : tu as ramassé beaucoup de questions importantes pour Tahiti dans ce premier roman.

Chantal Spitz : En fait, au départ ce n’était pas un roman. C’était juste une histoire que j’avais écrite pour mes enfants parce que je me suis dit que quand même, il faut que mes enfants sachent l’histoire vue de notre côté. Donc j’ai écrit cette histoire-là pour mes enfants. C’était dans un cahier et pendant longtemps je me suis promenée avec le cahier dans mon panier. Je ne sais pas pourquoi ce cahier me suivait tout le temps. L’histoire était écrite, elle était terminée mais le cahier était dans mon panier ; un jour je vais voir ma maman et ma sœur à Tahiti. Ma sœur est extraordinaire parce qu’elle aime fouiller dans mes affaires. Donc elle fouille dans mon panier quand je n’étais pas là. Et quand je rentre, elle me dit : « Tu sais, j’ai lu ton livre. » Moi je pense qu’elle parle du livre que je suis en train de lire. Alors je lui dis : « Il faut que tu me le donnes parce que je ne l’ai pas terminé. » Elle me dit : « Non pas celui-là, ton livre. » Je lui dis : « Mais quel livre ? » Elle va dans le panier, et elle sort le cahier. Alors je lui dis : « Mais c’est pas un livre, ça ! C’est juste une histoire. » « Tu devrais publier. » J’ai dit : « N’importe quoi, comme si les Tahitiens publient. De un, comme si les Tahitiens publient ; et de deux : qui va lire cette histoire ? » Et comme elle m’aime beaucoup et qu’elle veut m’encourager, elle me dit : « Il y a bien la sérieHarlequin  ! » Parce que notre grand-mère, quand elle était vieille, elle ne pouvait plus lire autre chose que les séries Harlequin [sourire]. Je lui dis : « Ah oui, il y a bien les séries Harlequin. » En fait c’est ma sœur qui va donner à lire à une première copine qui va pleurer : « Ah c’est mon histoire, ah je me reconnais. » Après une deuxième ; tout le monde pleure, bien sûr, donc elles ont conclu que c’est un bon livre parce que tout le monde pleure. Elles trouvent un éditeur et c’est un copain qui fait le dessin de la couverture. C’est comme ça que ce livre naît. Si j’avais su la violence des réactions, jamais je n’aurais publié. Comme on n’a jamais publié, on ne sait pas comment les gens vont réagir. D’ailleurs je ne pensais pas que les gens allaient réagir. J’étais sûre qu’il n’y avait que les copines qui allaient acheter le livre. Et en fait ça a été assez violent… très violent.

J’allais dire « ce qui est comique » mais ce n’est pas du tout comique dans le fond : c’est ceux qui se proclament demis, les gens qui sont issus des premiers mélanges entre Européens et Tahitiennes, qui ont été féroces. Même mes parents ont eu droit aux coups de fil : « Quand vous allez apprendre à votre fille à se taire ? » Parce que j’avais fait un peu de bêtises déjà auparavant. L’année d’avant on avait fait un grand mouvement contre une multinationale japonaise qui voulait venir s’installer à Huahine. On s’était opposés au projet, moi en tête. Dommage pour lui, c’était mon père le ministre du tourisme. Ça faisait un peu désordre. L’année d’après mon livre sort, et là, mon père en a ramassé plein… « Il faudrait apprendre à ta fille à faire ce qu’elle devrait faire. » Heureusement qu’il était assez intelligent, il disait : « Elle est adulte. Elle a le droit de faire ce qu’elle veut. » Même mon fils aîné qui était au lycée, à la grande île à Tahiti : il m’a bien détestée pendant quelques mois. Il était adolescent et ses copains lui disaient : « Ta mère elle a encore déconné. » Et moi, j’ai reçu des courriers anonymes, des coups de fil anonymes.

E.C. : À quoi était due la violence des réactions ?

Chantal Spitz : C’était le premier roman qui était publié. Il y a peut-être d’autres romans qui ont été écrits avant mais pas publiés. Il y a peut-être des romans en tahitien qui existent dans les paniers des gens, on ne sait pas. Mais c’était le premier roman qui était publié. Jusqu’à ma génération c’était une éducation assez communautaire. C’est la famille qui prime. En tout cas à la ville c’était la famille qui primait. Dans les petits villages, c’est la famille et la communauté entière aussi. Même à la ville finalement, c’est la communauté [qui prime], parce que c’est tout petit. Et il faut garder la cohésion du groupe. Dire « je »… On ne disait pas « je ». Moi j’ai osé dire « je », publier ce que je pensais. Et puis, c’était la pleine période des essais nucléaires, donc c’était un sujet qui était tabou. Il faut dire qu’au passage, je ne suis pas très tendre avec la classe dominante. C’est un peu normal qu’ils aient réagi violemment. Mais bon ce n’est pas grave parce que vingt ans après c’est le roman, on continue à en parler. Donc je pense qu’il fallait que ça soit fait. Mais si j’avais su, je n’aurais pas fait, en tout cas je n’aurais pas publié.

E.C. : Est-ce que ça a été la première publication qui dénonçait les essais nucléaires ?

Chantal Spitz : Comme ça, de façon aussi claire, oui. Il y a eu l’année d’avant Michou Chaze, Rai, qui a sorti un recueil de nouvelles, d’histoires courtes : elle évoque les essais nucléaires aussi. Mais de façon aussi détaillée et claire je crois que c’est le premier texte.

E.C. : Tu as aussi un recueil d’essais.

Chantal Spitz : Oui, un recueil d’essais qui s’appelle Pensées insolentes et inutiles. Là aussi c’est une histoire de cahier. Cette fois-là c’est Flora Devatine… on discutait et elle me dit : « De toute façon si tu ne publies pas c’est inutile. » Alors je suis rentrée, j’ai pris le cahier, le titre c’était « Pensées insolentes » et j’ai rajouté : « et inutiles » [rire] ; parce que si c’était pas publié, c’était inutile. Et quand j’ai décidé de publier j’ai gardé le titre.

E.C. : Et le roman Elles, terre d’enfance : comment est-ce que tu as décidé de l’écrire ? Qu’est-ce que tu as voulu y raconter ?

Chantal Spitz : C’est beaucoup de souvenirs mais c’est surtout ces femmes-là qui m’ont nourrie. Je voulais parler un peu d’elles. Sûrement que j’étais arrivée à un âge où j’avais envie, pas de faire un bilan, mais de parler de toutes ces femmes qui m’inspirent, qui me nourrissent, et qui finalement sont toujours les mêmes que celles qui existent actuellement. C’est les femmes qui font notre pays, c’est les femmes qui le portent ; sans les femmes on n’a pas de pays, nous. Elles m’ont vraiment nourrie ces femmes. Je crois que sans elle je me serais suicidée à trois ans. Elles étaient des femmes fortes. Finalement elles ressemblent à toutes les femmes que je vois dans le village où j’habite.

E.C. : C’est un roman qui parle beaucoup de mémoire et d’absence de mémoire.

Chantal Spitz : Voilà. En fait, en terminant ce roman je me suis aperçue que j’écrivais toujours la même chose finalement. J’écrivais toujours sur notre non-mémoire, de L’Île des rêves écrasés en passant par Hombo, à celui-là : c’est toujours notre absence de mémoire. Peut-être que c’est une obsession, je ne sais pas. C’est peut-être aussi pour ça que j’écris, pour poser une mémoire, poser une parole, je ne sais pas. On n’a pas de mémoire. Ou en tout cas, elle est morcelée, effilochée. Finalement, je m’aperçois qu’on n’a pas vraiment de mémoire collective parce qu’on n’a pas eu à construire un pays. Une mémoire collective se construit parce qu’il faut bâtir une nation, donc il faut que tout le monde ait la même mémoire, la même histoire. Nous, on est une colonie, et quand on est une colonie, on a la mémoire du vainqueur. Ce ne sont pas les vaincus qui écrivent leur histoire, c’est les vainqueurs. Nous le jour où on perd les guerres pour qu’on ne soit pas annexé à l’État français, on perd la mémoire aussi. Peut-être que c’est ce qui me travaille finalement.

L’Insularité

Ça c’est une drôle de question parce que l’insularité c’est juste ceux qui n’habitent pas dans une île qui se posent la question. Moi je ne me pose pas la question de l’insularité. Moi je vis sur une île, je suis née, j’ai grandi, je vis sur une île, ça ne me gêne pas. Je ne vois pas où est la question. Finalement ceux qui vivent dans les grands pays pensent qu’ils ont l’espace, et que nous on n’a pas d’espace. Mais si, nous on a l’espace. On a encore plus d’espace, puisqu’il n’y a personne. On a que de l’espace, nous.

Moi si je me mets devant la plage, je me dis, si je nage j’arrive à Marseille sûrement. C’est une question bien terrienne, ça. Ou continentale plutôt. Je ne sais pas si je serais différente… Je serais sûrement différente si j’habitais dans un grand pays ou sur un continent. Mais comme ce n’est pas le cas, je ne sais pas. Mon identité et ma vie c’est sur une île. Mais je sais une chose c’est que je n’aimerais pas habiter dans un grand pays. Trop de monde. Moi j’aime bien les petites communautés. Ou si j’habitais dans un pays, je serais dans un bled paumé au milieu de l’Ardèche ou au fin fond de la Bretagne ou je ne sais pas où. C’est une question qui m’a toujours impressionnée : « Qu’est-ce que ça fait d’être insulaire ? ». Je ne sais pas, vu que je suis pas autre chose, je ne peux pas comparer [sourire].


Chantal T. Spitz

Spitz, Chantal T. 5 Questions pour Île en île.
Entretien, Paris (2014). 29 minutes. Île en île.

Mise en ligne sur Dailymotion et YouTube le 28 juin 2015.
Entretien réalisé par Estelle Castro et Dominique Masson.
Son : Laurence Fosse.
Image et montage : Estelle Castro et Dominique Masson.
Notes de transcription : Estelle Castro.

© 2014 Chantal T. Spitz, Estelle Castro et Dominique Masson


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mis en ligne : 28 juin 2015 ; mis à jour : 21 novembre 2015