Carl de Souza, Ceux qu’on jette à la mer


(extrait)

Yap navigue plein ouest, vers un pays nouveau et il ne faut pas gâcher cela. Je suis resté à côté de Yap et l’ai regardé faire. Le silence du matin nouveau, ni lui ni moi ne voulions le rompre. Les vagues se sont gelées avec le changement de saison, elles s’emboîtent les unes dans les autres comme des pavés. Il fait un peu frais comme à l’aube d’un jour de juin. Il n’y a pas de juin à l’équateur, à ce qu’on dit, lui aussi le confirme, plutôt des saisons qu’on ne connaît pas. Pourtant je jurerais que c’est le mois de juin. Le Ming Sing 23 est ancré dans la place à la manière d’une statue de carnaval, en bambou recouvert de toile métallique plâtrée, érigée en hâte. Le Ming Sing 23, c’est la statue de la déesse bafouée et estropiée. Yap ne bouge pas. On savait, qu’on déboucherait sur cette place tôt ou tard, entre la Chine et l’Amérique, il n’y a que Yap et moi, les autres, ils n’existent pas, enfin, c’est ce qu’il raconte, il s’est rien passé, il s’est rien passé, c’est qu’on a dit à la télé et les gens à Kwan Chou l’ont répété, il s’est rien passé. Aujourd’hui, c’est Yap, pas de fusillade, pas de sang sur place, rien qu’un peu d’eau de mer dégelée coulant dans les caniveaux. Des morts ? Oh, si peu, le nombre habituel quand il y a des rassemblements, le pourcentage à payer quand on mobilise sans raison de grandes foules.


Lu par l’auteur, cet extrait est tiré du roman de Carl de Souza, Ceux qu’on jette à la mer, publié à Paris aux Éditions de l’Olivier en 2001, pages 109-110.

© 2001 Les Éditions de l’Olivier ; © 2006 Carl de Souza et Île en île pour l’enregistrement audio
Enregistré à Port-Louis le 12 janvier 2006


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mis en ligne : 19 août 2006 ; mis à jour : 15 novembre 2015