Bertrand Bergeron, La vocation – Boutures 1.1

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Nouvelles
vol 1, nº 1, page 20

La vocation – Bertrand Bergeron

à Suzanne Levasseur
Il m’appelait Paulo, je le surnommais Marco. Avant l’âge des filles, nous étions inséparables. Partout, tout le jour, tous les jours, on nous croisait ensemble. À la messe, dans la cour d’école, à la récréation, sur le balcon de ses parents, dans des balançoires, partout! Qui cherchait l’un trouvait l’autre, infailliblement.

Bien sûr, à cette époque où être un garçon et puis un homme ne faisait pas problème, l’un de nos sujets favoris de discussion, mais en même temps l’une de nos principales sources d’inquiétude, consistait à nous demander ce que nous deviendrions plus tard. Vidangeur a retenu longtemps l’unanimité de nos suffrages. Deux semaines au moins. Probablement à cause de ces camions gigantesques et compliqués, notre sens du dégoût étant moins développé à cet âge. Ensuite, nous avons songé à maçon, je me demande encore pourquoi. Peut-être en raison de ces solides maisons à édifier, lesquelles offraient de toute évidence la sécurité à des foyers, des familles… Nous nous trouvions alors… dans l’âge d’avant les filles, sans pour autant nier la réalité! Sauf qu’une fois construite pour chacun sa maison future, quel intérêt pouvait-il bien rester à continuer d’exercer le métier de maçon? Ou d’entrepreneur?

Alors survint ce fameux jour. J’ai beau avoir vécu depuis, je m’en souviens comme si c’était hier. D’ailleurs, chaque fois que Marco et moi nous nous rencontrons, nous avons tôt fait d’évoquer ce souvenir. Un après-midi plutôt froid, mais sans que la neige ne menace encore, nous avions cherché un endroit où trouver refuge pour deviser, sauf que le bois voisin ou la cour chez moi ou la rue principale constituaient des lieux exclus, car il pleuvait des clous. Alors, emmitouflés dans des foulards et sous des toques qui nous semblaient ridicules et inutiles, mais que nos mamans avaient exigés sans la moindre prise à la plus petite discussion, nous nous étions réfugiés sur le balcon de chez Marco, assis sur des balançoires. Cet après-midi devint mémorable, puisque enfin nous avions trouvé – cela ne faisait plus aucun doute – à quel métier nous allions consacrer le reste de nos jours: nous serions pompiers, rien de moins! Songez-y! Comparés aux camions des pompiers, ceux des vidangeurs paraissent dérisoires: ils sont bien plus petits, sans tous ces boyaux et équipements compliqués, dépourvus surtout de ces gigantesques échelles qui permettent de défier les lois de la gravité! Et puis, si le maçon se rend utile pour un nouveau foyer, pour le pompier, l’héroïsme ne constittie-t-il pas le lot quotidien, la denrée habituelle qui fait de sa vie la plus exaltante qui se puisse concevoir? Le pompier n’hésite pas, il se dévoue, il risque, sa vie n’a plus de prix si celle des autres en dépend. Imaginez!

Précisément, cette journée-là, c’est ce qui nous arriva. Tranquillement assis sur nos balançoires, nous en rêvions. Nous songions à la grandeur d’âme que nous conférerait notre future et dorénavant inamovible vocation de pompier lorsque, tout juste devant chez Marco, un camion à incendies arriva, la sirène, les pompiers qui s’agitent en tous sens, et nous qui restions bouche bée. Car ce n’était pas pour les environs qu’ils se livraient à tout ce brasse-camarades. C’était la maison de Marco qui en faisait l’objet. Sans doute s’agissait-il d’un incident mineur, sans quoi je me souviendrais aisément de la cause. Mais tout ce que ma mémoire me ramène, c’est le hurlement de plus en plus rapproché de la sirène, les freins grinçants du camion à incendies, tous ces pompiers qui, avant même de venir à nous, s’activent pour déployer leur arsenal, et qui s’approchent, la mission salvatrice dans la voix, les bras et les mollets, puis se pointent à la porte d’entrée, là, tout près. Bien sûr, rien ne saurait ralentir ou freiner un pompier convaincu du geste héroïque qui lui incombe! Seulement… C’était compter sans Maman-Marco. Eux, ils ne la connaissaient pas. Les héros ne peuvent pas tout savoir.

* * *
     Au moment où le premier pompier arriva, une hache à la main, il s’apprêtait à ouvrir quand Maman-Marco se pointa sur le seuil, sûre d’elle-même, de son foyer, des risques limités et, surtout – du haut de ses cent kilos – des bonnes manières qu’on n’oublie pas mon bon monsieur! Le pompier, déconcerté devant cette pièce de femme qui lui bloque l’entrée, ne s’attend pas à un tel accueil alors qu’il se présente en expert prêt à affronter tous les risques et tous les désastres. Mais voilà: on lui interdit l’accès! – On n’entre pas chez moi avec ses bottes!

Cela ne tenait aucunement du souhait ou de la demande. Le ton impératif et le volume impressionnant ne laissaient aucune prise au doute ou à la discussion. – On n’entre pas chez moi avec ses bottes!

Marco et moi reconnaissions là un ton qui nous était familier, mais qu’aucun de nous deux n’aurait imaginé possible en pareilles circonstances. Nous n’étions pas les seuls dans ce cas. Le pompier et ses acolytes n’en revenaient simplement pas. Là n’était pas la question! Urgence ou pas urgence, tous ceux qui manifestèrent l’intention d’entrer pour aider durent d’abord faire preuve de bonnes manières et retirer leurs bottes de caoutchouc. lis n’eurent aucunement le choix et s’exécutèrent un à un, avec cet air ahuri et incrédule peut-être, mais ils s’exécutèrent. Marco et moi n’en revenions pas.

Et je me souviens parfaitement que c’est tout juste après l’incident que Marco, se confiant à moi, me fit part de son désir de devenir prêtre.

Pour ma part, je dois confesser que j’ai longtemps hésité. En fait, jusqu’à l’âge des filles.

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Bertrand Bergeron
Bertrand Bergeron est un nouvelliste connu au Québec. Il a fait paraître quatre recueils de nouvelles: Parcours improbables (1986), Maisons pour touristes (1988), Transits (1990) et Visa pour le réel (1993). Il est professeur au Collège de la région de L’Amiante, membre du Collectif de rédaction de XYZ, La revue de la nouvelle

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mis en ligne : 24 mars 2001 ; mis à jour : 24 octobre 2015