Bertène Juminer, Les Bâtards

(deux extraits du roman)

Cayenne

Cayenne était un paradoxe vivant lancé comme un défi de l’Histoire. Elle hébergeait toutes les races humaines, exceptés les vrais indigènes du continent et dont on avait presque fini par oublier l’existence. Parfois à l’occasion d’une fête folklorique organisée pour le plaisir de quelques visiteurs de marque, on allait quérir de l’intérieur une dizaine de Roucouyennes ou d’Oyampis. Ils arrivaient, emplumés et faussement féroces, pour rugir et donner le frisson à un aéropage complaisant. Heureux d’avoir eu peur à si bon compte, on se congratulait, on leur offrait quelque pacotille, puis on les renvoyait.

 

Journée d’un médecin en Amazonie

Les consultations amenaient leur cortège quotidien de récriminations : chacun décrivait ses malaises, entretenait Chambord d’un problème. Il devait rassurer celui-ci après avoir compati à sa peine, promettre à celui-là que tout s’arrangerait rapidement. Il était une source de consolation pour tous, et l’on venait chercher auprès de lui le mot, la drogue qui apaiseraient une douleur. On se retirait, rassuré, optimiste. Lui demeurait dans son cabinet, abattu, solitaire, incapable d’entrevoir une issue sans combat qu’il menait contre soi-même, que sa fierté livrait à l’abandon.

Je suis trop seul ! […]. De qui attendre quoi que ce fût ? Ceux qui l’entouraient, trop habitués à recevoir, ne pouvaient rien lui donner. Quand il partirait – car il ne doutait pas d’être acculé au départ – qui viendrait exhorter les siens à réagir ? Fini, ce contact avec une masse soumise et inconsciente de son destin ; cette masse qui ne voyait même pas qu’elle avait besoin de lui. Finies, ces longues consultations au cours desquelles on venait de lui dévoiler des misères dont il s’abreuvait: tel Boni avait mal dans toute la peau, ce qu’il fallait traduire par des rhumatismes; tel Indien roucouyenne (sic) disait que son enfant avait dix ans et lui, le père, beaucoup d’années, ce qui signifiait rien d’autre que l’enfait était un enfant et le père un adulte, tout nombre supérieur entrait dans le groupe « beaucoup » ; et si un Guyanais se plaignait d’avoir mal au coeur, il s’agissait sûrement de brûlures d’estomac provoquées par des vers intestinaux.

Il lui faudrait donc quitter tout cela : ces dialectes aux termes limités, générateurs d’un code subtil ; ces gens confiants et attachants. Ne comprenant – on pas qu’il était indispensable ? « Nul n’est irremplaçable ! » Qu’allait-il advenir de ces hommes, de ces femmes, ces enfants ?


Ces deux extraits – que nous intitulons « Cayenne » et « Journée d’un médecin en Amazonie » – sont extraits du roman Les Bâtards, de Bertène Juminer, publié pour la première fois à Paris aux Éditions Présence Africaine en 1961, respectivement pages 113 et 195-196.

© 1961, 1977, Présence Africaine


Retour:

http://ile-en-ile.org/bertene-juminer-les-batards/

mis en ligne : 30 octobre 2008 ; mis à jour : 8 novembre 2015