Maggy Belin Biais – Rose-Mercie (extraits)

Rose-Mercie

(extraits)

La nouvelle a couru aussi vite que les crues débordant des ravines les jours de gros orages, attisant l’appétit des « bonnes âmes » pour les malheurs des autres. Trois Français du Cap réquisitionnés pour défendre cette France que la plupart des habitants de la ville considèrent au fond de leur cœur comme une mère adoptive. Les trois hommes ne sont pas encore partis mais déjà ils sont parés de la gloire des héros, et, pour les plus pessimistes, de l’auréole des martyrs. Le Cap tout entier vibre au sacrifice de ses enfants. Ces jeunes gens ne sont-ils pas des nôtres, depuis le temps ? Le fils du pâtissier n’est-il pas né ici ?

La guerre européenne, qui n’avait jusque-là intéressé que quelques intellectuels, spectateurs lointains des sursauts du Monde, fit une incursion surprenante dans la ville du Cap. Jacques Marcadoux fut le premier atteint. Constatant une baisse de son chiffre d’affaires, il dut convenir que les commerçants allemands du bord de mer avaient déserté son officine au profit d’un confrère à la boutique moins bien localisée. « Le gendre de ta femme part combattre l’Empire. Tout sak pa bon pou youn, li bon pou yon lòt* » lui avait dit son confrère. Les commis des maisons allemandes et des maisons françaises s’ignorèrent au mieux, s’insultèrent même, pour les plus exaltés d’entre eux. Quelques drames du cœur ne purent être évités et l’on vit dans la ville quelques jeunes gens et jeunes filles, les yeux battus, échanger des regards désespérés. Roméo et Juliette revivaient leurs tourments sous le ciel indifférent des Tropiques.

Madame Paluel, la mère de Raoul, le plus jeune des trois mobilisés, organisa la riposte. Elle travailla sans relâche et après de nombreuses tentatives, elle put enfin offrir à sa clientèle les plus délicieuses pâtisseries viennoises qu’elle n’eut jamais goûtées. Tout le Cap se précipita sur ces plaisirs de bouche ; la ville aspirait au réconfort. La semaine suivante, Madame Paluel, sourire de commerçante rivé aux lèvres malgré son immense chagrin, disciplina elle-même la foule croissante des gourmands et, au grand ébahissement de tous, en expulsa fermement tous les Steinbeck, les Mauss, les Werner, leurs commis et leurs alliés. « Vous ne mangerez pas ces gâteaux faits avec les larmes que je verse par avance sur les blessures que vos troupes infligeront peut-être à mon fils. Tenez-le-vous pour dit. Nous nous reverrons quand il reviendra.

* * *

Un essaim bruissant envahit la cour écrasée de chaleur. Les moucherons exaspèrent les hommes et les bêtes, collent au coin des yeux, accrochent le bord des lèvres, s’insinuent partout. Quelques oiseaux, enivrés par cette manne subite, s’aventurent avec témérité jusqu’au ras du sol, affolés par cette bombance miraculeuse. Les chevaux assaillis font frissonner nerveusement leur croupe, dans l’espoir que l’ondoiement de leur cuir découragera l’atterrissage de cette armada ailée. Un âne, attaché sous un caïmitier, agite fébrilement ses longues oreilles de mouvements circulaires, dérisoires. Les chiens tournent par trois fois après leur queue avant de s’allonger par terre, se relèvent, recommencent leur manège, jettent des regards de suppliciés pour tenter d’attendrir les hommes, attendent un signe pour les rejoindre peut-être, à l’abri, dans les cases.

Claire-Heureuse est seule dehors. Elle chasse de sa main les insectes qui lui brouillent la vue. Elle scrute les nuages effilochés qui font une écharpe grise à la tête des mornes. Cela ne lui plait pas. Elle a déjà vu un ciel comme celui-là, il y a longtemps, et, Jésus-Marie-Joseph, se souvient-elle en se signant, c’était comme qui dirait les plaies d’Égypte. Toute une série de malheurs, des années de sécheresse et de misère pour le pauvre peuple ! Que nous réservent les dieux, se demande-t-elle.

Le tonnerre roule furieux, proteste comme un fauve en cage. D’étranges filaments semblent s’échapper de la masse nuageuse qui obscurcit maintenant tout le ciel. On dirait des voiles de veuves. Délicieux appelle Claire-Heureuse qui s’éternise dans le jardin, tendue, inquiète. Les animaux se sont rassemblés dans un coin de la cour. Ils font le dos rond, craintifs, sensibles à l’hostilité de cet air qui crépite et grésille. Deux longs éclairs percent le nuage noir. Leurs pattes fourchues fouraillent la terre, répandent à sa surface une lumière froide et blanche. Le sol tremble, le ciel hurle son courroux, il gronde des roulements sauvages. Un autre éclair zèbre le ciel, s’abat dans un fracas d’apocalypse. Une fulgurance métallique qui stupéfie, laisse un bourdonnement aux oreilles.

La foudre est tombée sur les ruines du palais de Sans-Souci. Grâce à Dieu, il n’y a là personne, se dit Claire-Heureuse soulagée. Un grand silence succède au déchaînement des dieux. La nuée de moucherons s’évanouit dans un murmure ; de gros mabouyas* sortent leurs têtes des anfractuosités où ils s’étaient réfugiés. Ils avancent timidement une patte, une autre, tout le corps enfin. Ils reprennent aussitôt leur course impatiente, sillonnent la cour, font leur souper des moucherons retardataires. Les oiseaux, dans les branchages du fromager sacré, tentent un petit chant nerveux. L’atmosphère est agacée, la pluie n’est pas tombée et il reste un goût amer d’inachevé.

Notes:

  • Tout sak pa bon pou youn, li bon pou yon lòt : Ce qui n’est pas bon pour l’un, vaut pour un autre.
  • Mabouyas : Gros lézards.

Ces deux passages sont extraits du roman Rose-Mercie, par Maggy Belin Biais, publié pour la première fois aux Éditions Zellige à Léchelle (France) en 2017, pages 93 à 94 et pages 133 à 134.

Reproduits avec la permission de l’auteure. Tous droits réservés
© 2017 Maggy Belin Biais


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mis en ligne : 3 février 2019 ; mis à jour : 3 février 2019