Axel Gauvin, 5 Questions pour Île en île


Axel Gauvin répond aux 5 Questions pour Île en île.

Entretien de 17 minutes réalisé à dans la salle du CRLHOI (Centre de Recherches littéraires et historiques de l’Océan Indien) à Sainte-Clotilde (Île de La Réunion) le 16 avril 2014 par Françoise Sylvos. La dernière question a été filmée au Centre des Arts Ismaël Aboudou (à Sainte-Clotilde), le 8 juillet 2009 par Thomas C. Spear.

Notes de transcription (ci-dessous) : Ségolène Lavaud et Coutechève Lavoie Aupont

Dossier présentant l’auteur sur Île en île : Axel Gauvin.

début – Mes influences
02:39 – Mon quartier
04:27 – Mon enfance
07:01 – Mon oeuvre
13:54 – L’insularité


Mes influences

Les auteurs qui m’ont influencé – c’est très important dans l’apprentissage de l’écriture, et peut-être encore plus important que cela – c’est ce que mes parents m’ont donné : les contes, les histoires que mon père m’a racontés ; ma mère et ma grand-mère racontaient magnifiquement. Les contes étaient en français, mais c’étaient des contes créoles. Cela m’a donné le goût de dire, le goût de conter, le goût du mot, du verbe.

Après ça, il y a eu les lectures : des Français (Balzac, Zola, Gide) et des auteurs étrangers (Steinbeck), certains Chinois (Lu Xun, Pa Kin) et quelques Japonais (Mishima, Kawabata, Tanizak). Chez les créoles, Jacques Roumain est fondamental avec Gouverneurs de la rosée, dont l’intrigue et le style m’ont profondément marqué.

Mon quartier

Plusieurs quartiers.

Mon quartier où je suis né : Bois de Nèfles-Saint Denis, dans l’école où Maman était la directrice. Contact en permanence avec les institutrices, les élèves. Ce n’était pas une petite école, repliée sur elle-même, mais au milieu des champs de canne ; mon père était planteur de canne. C’était une vie de liberté, quand il n’y avait pas classe. Mes parents étaient très stricts. Il fallait absolument que l’on avance, que l’on apprenne, que l’on récite. En dehors de ça c’était les ananas, les cannes, on donnait quelques fois un coup de main au père pour de petits travaux des champs.

Mon deuxième quartier, c’est « Quartier 3 Lettres », c’est-à-dire, Saint-Leu. Là aussi, c’était la liberté, mais la liberté dans la mer, les petits poissons, la plage, les crabes… les fêtes sans limonade sans gâteaux, mais la vraie joie de la fête.

Mon enfance

C’est à la fois du travail scolaire, et énormément de jeux dans la cour de l’école en dehors des heures de classe. On n’avait pas les moyens de s’acheter des billes, alors on jouait aux assiettes : on poussait des petits morceaux d’assiettes de porcelaine cassées qu’on trouvait. Et on jouait à loup : « Loup kachiète », « loup kouri », « loup koupé ». Je garde un souvenir absolument émerveillé de cette époque-là.

Né dans l’école à Bois de Nèfles-Saint Denis, mon enfance s’y passe. Une enfance merveilleuse, complètement heureuse. Maman étant directrice d’école, on logeait dans un logement de fonction. Entre la classe et la chambre, il y avait une simple porte. J’ai grandi dans l’école, et je jouais avec tous mes petits camarades qui courraient pieds « tout nus ». Quand j’avais à peu près onze ans, on a quitté l’école et on est allés vivre ailleurs, à Montpellier.

À chaque vacance, on fréquentait Saint-Leu. C’était plus que les vacances, c’était la fête en permanence.

Dans les deux cas, c’était toujours la liberté, dans les champs de canne et dans « la petite mer » (on ne disait pas lagon à cette époque).

Mon œuvre

Dans tous les genres, j’ai commencé par des poèmes, et ai continué après, mais je ne suis pas très satisfait de ce que je faisais, il y a peut-être deux ou trois textes qui peuvent être sauvés, dont un grand texte sur l’amour. Sur trois ou quatre dizaines d’années, pas plus, et ça, ça ne dépend pas de moi. Pour le roman, j’étais un peu plus à l’aise, et j’ai écrit cinq ou six romans, avec quelquefois des versions en créole, et quelquefois des versions en français.

J’ai aussi écrit deux pièces de théâtre. On m’a amené récemment à relire des passages de La borne bardzour et je n’ai pas été trop mécontent. Elle n’est pas trop connue.

Il y a les essais, ce n’est pas du tout la même chose. On est amené à soulever des idées, les défendre dans le domaine de la culture et de la langue créole. Cela fait partie de mon travail militant, beaucoup plus que d’une œuvre.

J’utilise un français très régional. Je tente une symbiose (entre le créole et le français) quand je n’écris pas en créole, avec une prédominance du français. C’est « à peu près » du français.

Parmi les œuvres qui me tiennent à cœur, il y a un ou deux romans dont je n’ai pas complètement honte ! Train fou – qui est un roman complètement fou – est un texte à la fois grotesque et surréaliste. Des gens en état d’ébriété avancée, qui vont à la recherche de l’eau douce, et elle se trouve au large, là où l’arc-en-ciel puise l’eau pour l’envoyer vers la terre. C’est une idée qui court encore à La Réunion, que la mer n’est pas entièrement salée – au large l’eau est douce ; il faut la récupérer. Ce roman, j’ai envie de le défendre.

Il y a d’autres romans qui décrivent la vie de gens modestes, car ce sont ces gens-là que j’ai fréquentés, appris à connaître et appris à aimer. Quartier trois lettres (Kartié-trwa-lèt) est au bord de la mer, dans la mer elle-même. C’est un roman qui m’a demandé énormément de travail ; il fallait que j’apprenne le métier. Je ne sais pas si ça s’apprend… Je suis allé lire les autres romans pour voir comment les autres faisaient, quels temps ils utilisaient. En fait, je n’ai pas fait d’études littéraires, j’ai fait des études scientifiques. Je me suis formé sur le terrain pour l’écriture, pour la littérature.

Ma formation scientifique a influencé ma façon d’écrire – ce n’est pas la sècheresse de la science, son côté objectif, privé de toute affectivité ; c’est la nature. J’ai été très longtemps enseignant de biologie et de géologie ; le goût de la nature au sens scientifique a influencé le goût de la nature tout court et les sentiments humains face à cette nature. La rigueur scientifique au niveau du plan de l’exposition des idées m’a poussé à maîtriser le texte et l’ordre du développement du roman, de l’action du roman.

L’Insularité

À vrai dire, je ne sais pas ce que c’est que l’insularité. [Peu importe] Que l’on soit entouré de mers ou pas ; on peut être tout à fait isolé dans les steppes de la Sibérie, un pays immense. On peut y être plus isolé que là, où l’on est entouré de mers ! Même s’il n’y a pas de frontière, on peut y aller à pied, comme on veut en avion sur des heures et des heures. Je suis allé aux États-Unis, une fois, à Iowa City. De temps en temps, je plaisante ne disant que je n’ai jamais vu un pays aussi petit que les États-Unis ! Parce que, en fait, qu’est-ce que j’ai vu ? J’ai vu une ville universitaire de trente mille habitants. C’est à peu près tout ce que j’ai vu des États-Unis. Je sais que c’est absolument immense par les photos, par les chiffres que l’on nomme. Mais on peut être à Iowa City et être dans une minuscule île, bien plus petite que La Réunion. Être dans une île où pas n’a aujourd’hui aucune importance avec les possibilités de voyage que nous avons. Dans mon cas, l’insularité de veut rien dire. Dans trois heures, je peux me retrouver à Madagascar, dans cinq au Seychelles, dans dix à Paris. Je n’ai pas cette vision de l’île, cet enfermement que les gens ont pu avoir à l’époque.

On peut être dans une campagne française bien plus isolée qu’ici à Saint-Denis de La Réunion. Si on peut avoir une solidarité avec les îles, ce n’est pas parce que ce sont des îles ; c’est une solidarité avec des gens, avec d’autres peuples. Je pense pouvoir être capable de cette même solidarité avec les gens, peuples immenses aussi. Les îles peuvent être grandes quelquefois. Entre la Réunion et l’Australie, quel point commun ont-elles sinon qu’il y a des gens qui y vivent, qui ont des joies et des peines. Je ne vois pas d’autres rapports [en commun] que cela.


Axel Gauvin

Gauvin, Axel. 5 Questions pour Île en île.
Entretien, Sainte-Clotilde, Île de La Réunion (2014). 17 minutes. Île en île.

Mise en ligne sur Dailymotion et YouTube : 22 décembre 2014.
Entretien réalisé par Françoise Sylvos et Thomas C. Spear.
Notes de transcription : Ségolène Lavaud et Coutechève Lavoie Aupont.

© 2014 Île en île


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mis en ligne : 22 décembre 2014 ; mis à jour : 21 novembre 2015