Ananda Devi, Le long désir


(extrait)

Comme une lune décapitée je te regarde.Tu es une effraction dans l’absence de mes nuits. Approche. Tends ton envie. Que je l’enroule autour de mes lèvres en un jus amer et putrescible. Tes yeux me songent et m’évertuent, me dégringolent d’impatience. Au bout, chute, cassure, fractures et contusions, hématomes comblés de nos corps, je m’en fous. Je suis celle que tu rouages.

Les serments se délitent. C’est l’instant du froid meurtrier. Toi tu ne l’entends pas. Je suis écarquillée de désirs. Perçois-tu autre chose ?

Une plume d’oiseau frangée de pluie se déchire entre deux plis d’air. J’écoute ce son à l’impossible douceur, mais j’entends aussi, quelque part, une voix de femme qui passe. Est-ce ma voix ou le cœur éclaté d’une tourterelle.

Tu entres et tu bois mes humeurs.

Si je pouvais. Me blottir dans tes échancrures. Renverser un jour sur l’autre comme un origami engourdi de pliures ou comme une paume retrouvant sa main. Faire le gros dos et me laisser caresser à rebousse-faims. Et partir d’oubli. Je partirais. J’oublierais. Je serais. Je passerais. Outre. Vide. Trouble. Simple.

Ne t’éloigne pas. Laisse-moi sortir vraie de ton sang, de ta ruine, de ta sueur, de ta tombe. Je ne veux plus m’absenter de moi-même. Je veux alunir tes envies. Dépose-toi sur moi et pose ta tête sur ma poitrine.

Dors.


Lu ici par l’auteure, cet extrait a été publié pour la première fois dans le roman d’Ananda Devi, Le long désir (Paris: Gallimard, 2003), pages 12-13. Il est reproduit sur Île en île avec la permission de l’auteure.

© 2003 Ananda Devi ; © 2004 Ananda Devi et Île en île pour l’enregistrement audio
Enregistré à Paris, le 21 mars 2004


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mis en ligne : 24 décembre 2004 ; mis à jour : 31 octobre 2015